‹ Guerre et religionChapitre 3 sur 4 · LES ALLEMANDS ET LE RÈGNE DE DIEU · texte numérisé non relu

LES ALLEMANDS ET LE RÈGNE DE DIEU

Pour mener sa guerre l'Allemagne n'a pas mobilisé que ses soldats. Ses savants et ses pasteurs soutiennent la lutte avec autant d'ensemble , de méthode et d'ardeur, sur le terrain des idées et des sentiments, que ses armées sur les champs de bataille. Nous ne suivons qu'assez distraitement ce travail des Allemands non-combattants, et nous avons tort de n'y pas faire plus d'attention, parce qu'il répand et entretient ailleurs qu'en Allemagne des préjugés qui ne seront point dissipés par la cessation des hostilités. On sait le secours qu'apporte à la « juste cause » le haut personnel de la science allemande. Un manifeste qui se pare de l'intérêt religieux et qui s'adresse à tous les chrétiens évangéliques « des pays neutres et des pays ennemis» en faveur des missions protestantes allemandes du centre africain n'est pas non plus sans signification.

L'adresse est signée par les membres du comité de patronage de ces missions, et l'on n'est pas au-

trement surpris de retrouver sur la liste, à côté du pasteur Dryander, prédicateur de la cour impériale, les philosophes Eucken et Wundt, et l'historien von Harnack. Ces grands chrétiens ont été fort scandalisés de voir l'Angleterre s'associer contre eux les païens japonais et les nègres d'Afrique. Aussi, dès le mois de septembre, se sont-ils empressés de remontrer à leurs coreligionnaires de l'étranger combien l'Évangile allait se trouver discrédité non seulement devant les jaunes, qui, hélas ! ne savaient que trop bien à quoi s'en tenir sur l'esprit de fraternité qui anime les peuples européens, mais devant les pauvres noirs, à qui l'on aurait pu encore faire accepter l'Évangile comme une religion de paix. Belle occasion pour s'insurger une fois de plus contre les nations coupables qui ont, paraît-il, imposé la guerre à la pieuse et pacifique Allemagne !

Avec solennité les protecteurs de l'Évangile concluent : « Nous pouvons et nous devons décliner pour notre peuple et pour son gouvernement la responsabilité de cette guerre criminelle et de toutes ses conséquences funestes à l'avancement du règne de Dieu. Avec la plus profonde conviction, nous devons la reporter, cette responsabilité, sur ceux qui, d'epuis longtemps, ont ourdi la trame odieuse d'une guerre contre l'Allemagne. »

Et voici le bouquet : « Nous nous adressons à la conscience de nos frères chrétiens à l'étranger, et nous leur posons la question : « Qu'est-ce que Dieu

attend de vous? Que peut-on faire et que doit-on faire pour qu'à cette heure solennelle les chrétiens ne perdent pas la force et le droit d'être les messagers de Dieu pour l'humanité non chrétienne? »

Les « frères chrétiens » de France n'ont pas bougé ; ils ont compris qu'on leur demandait quelque chose — on ne disait pas quoi — qui ressemblait fort à une trahison, et certes ils s'offenseraient qu'on leur fît grand mérite d'avoir dédaigné une pareille sollicitation. Ce que l'on souhaitait d'eux, M. Dryander l'aura probablement exprimé dans la lettre qu'il envoya, en même temps que l'adresse dont nous parlons, à M. le pasteur Bahut, le 15 septembre 1914. — La date pourrait n'être pas indifférente à noter, puisqu'en ce temps-là précisément la fortune de l'Allemagne commençait à chanceler. — A M. Babut, qui invitait avec candeur tous les belligérants à se reconnaître frères dans le Christ en abjurant tout sentiment de haine à l'égard de leurs ennemis provisoires, M. Dryander a répondu que les chréliens allemands ne pourraient pas faire cette déclaration si les « chrétiens anglais, français et russes » n'avaient d'abord « flétri publiquement » leurs gouvernements pour le crime sacrilège qui seul a rendu celte guerre possible. C'est donc un reniement de leur pays, de la cause française, que l'on venait conseiller, demander, presque commander aux protestants français. Le moins que ceux-ci pussent faire dans l'intérêt du « règne de Dieu » était de réclamer publiquement que l'on n'étendît

point les hostilités aux colonies africaines de TAllemagne. Mais on sent bien que ce minimum n'est pas tout ce qu'espéraient et exigeaient les évangélistes allemands.

Leur audace est au fond plus grande qu'elle ne semble à première vue. Beaucoup diront sans doute que des hommes si remplis d'Évangile auraient bien dû commencer par considérer le droit de la Belgique, tuer un peu moins de gens inoffensifs, respecter un peu plus les femmes et même les religieuses, se modérer dans le pillage des pays occupés. Mais l'Evangile allemand permet beaucoup de choses que le vieil et authentique Évangile ne permettrait pas. Nos docteurs nieront les honteux exploits de leur « noble et austère armée ». L'Allemand ne pèche pas, et ce qui serait crime pour d'autres est pour lui peccadille que son dieu considère avec une indulgence infinie, parce que tout ce que fait l'Allemand est pour le triomphe de la « culture », c'est-à-dire pour l'avancement du « règne de Dieu », qui est, entendons-le bien, le progrès même et le triomphe de la culture allemande et des Allemands dans tout l'univers.

Car c'est là vraiment qu'est le comble de leur extravagante hardiesse : ces avocats de l'Évangile, ces purs croyants, ces saints des derniers jours, qui se voilent la face en pensant que l'Angleterre va scandaliser les nègres de l'Afrique centrale, ils ne voient dans l'Évangile qu'une étiquette honora-

ble pour la culture allemande; et ce qu'ils entendent propager, ce n'est pas tant l'Évangile que leur propre culture, en sorte que l'appel adressé par eux aux chrétiens de l'étranger n'a même pas pour prétexte l'intérêt de la foi évangélique, cette foi n'existant pas pour eux indépendamment de leur culture adorable. — Une des sommités du catholicisme allemand, l'archevêque de Cologne, cardinal von Hartmann, écrivait récemment dans une lettre pastorale : « C'est avec Dieu que nos soldats sont partis pour cette guerre, qui nous a été imposée, et dans laquelle nous combattons pour l'existence et la liberté de notre patrie bien-aimée, ainsi que pour les trésors sacrés du christianisme et de son bienfait, la culture. » Tant pis pour le catholicisme allemand s'il s'identifie, lui aussi, avec la culture allemande! Mais comme le cardinal de Cologne n'a pas, que nous sachions, essayé de débaucher notre clergé, occupons-nous seulement ici des ministres allemands du saint Évangile.

Un livre a paru, au commencement de l'année 1914, sous le nom d'un missionnaire protestant allemand, M. J. Witte, afin de recommander aux Allemands l'œuvre des missions en Extrême-Orient, L'ouvrage s'intitule Ostasien und Europa, et il a été publié à Tubingue. Le pasteur Witte, comme toutes les grandes voix du protestantisme libéral, ne manque pas de crier bravement dès l'abord que l'idée fondamentale de l'Évangile est le prix infini de l'âme individuelle et la foi au Dieu père qui par-

donne le péché. Il va même jusqu'à dire : « Le trait essentiel de la nouvelle culture est que l'individu s'y trouve réellement le centre du monde. » — Que le lecteur ne s'effraie pas du nombre infini de centres que « la nouvelle culture » va donner à ce pauvre monde ! Notre auteur prendra soin de nous expliquer lui-même comment l'individualisme anglosaxon (où l'on ne voit pas d'ailleurs que l'individu se fasse le centre du monde, un si excellent privilège n'appartenant sans doute qu'aux Allemands) ne vaut pas, surtout pour l'exportation, l'individuar lisme allemand, qui est un individualisme « mitigé »... Gardons-nous d'affaiblir le charme de cette épithète en la commentant !

M. Witte estime que les missionnaires européens ont jusqu'à présent perdu leur temps en Chine et au Japon parce qu'ils y ont voulu prêcher les confessions de foi de leurs Églises respectives. Chinois et Japonais ne sauraient mordre à cette théologie. Mieux vaudrait leur offrir seulement « l'essence du christianisme », la bonté paternelle du Dieu unique, et même ne pas viser à convertir, mais à influencer l'opinion , surtout l'opinion éclairée, par des œuvres scolaires et de bienfaisance sociale. Le missionnaire, assurément, veut le salut éternel de ceux à qui il apporte l'Évangile, mais il est un agent de la civilisation occidentale en la forme qui est celle de sa propre nationalité. Conséquemment, — c'est toujours M. Witte qui parle, — le missionnaire allemand sera un propa-

gateur zélé de l'influence allemande. Il travaillera à introduire les Chinois et les Japonais dans la grande communauté des peuples civilisés et à les tourner, en l'occasion, du côté des Allemands, si ces derniers ont besoin de faire la guerre pour imposer leur paix. — Ceci encore est une idée de M. Witte, comme c'est l'idée de ses patrons, de son gouvernement, et l'on peut dire des Allemands en général. Comment donc osent-ils maudire l'Angleterre et ses alliés pour avoir provoqué l'intervention du Japon dans le conflit actuel !

Et M. Witte de faire une véhémente sortie contre les pacifistes : qu'ils aillent, s'ils veulent, exercer leur propagande chez les peuples qui sont jaloux de l'Allemagne ! L'intérêt national passe avant le bien de l'humanité (qu'en dis-tu, vieux saint Paul?). Dieu (le dieu des Allemands, évidemment!) a promis le monde aux plus habiles ; « la force est un bien moral (pour la démonstration évangélique de ce principe, lire surtout le Discours sur la montagne : (( Bienheureux les pauvres », etc.) qui rend possible le merveilleux développement d'un peuple en tout ordre d'activité » ; si ce développement est gêné par d'autres peuples (et comment, un jour ou l'autre, ne serait-il pas gêné?), « le gouvernement a le droit, même le devoir de recourir aux armes quand les représentations verbales ne suffisent pas ». c^) Conclusion finale : les Allemands doivent

(1) Le passage tout entier mérite d'être cité, car il montre com-

par tous les moyens, missions comprises, faire concurrence à l'Angleterre en Extrême-Orient.

Que cette concurrence ne doive pas s'exercer en Afrique centrale et qu'on réserve pour les nègres la pure et simple parole de l'Evangile, M. Dryander et les autres grands apôtres qui ont signé l'adresse aux protestants français ne prétendront pas nous le faire croire. Mais qui pensent-ils tromper? Ont-ils senti eux-mêmes l'immoralité de leur geste? Il semble que non. Ont-ils voulu abuser par des mots captieux nos protestants français? Pas davantage. Ils savaient bien ne s'adresser ni à des sots, ni à de malhonnêtes gens. Peut-être même sont-ils étonnés

ment les fausses raisons par lesquelles les chefs de l'Allemagne essaient de justifier leur guerre étaient préparées d'avance et l'on peut dire la guerre décidée dans l'esprit non seulement des gouvernants, mais de ceux qu'ils s'associent pour la direction de la pensée allemande. M. Witte écrit (p. 217) : « S'il arrive que d'autres peuples mettent obstacle au développement du nôtre et ne se lassent pas d'y faire de nouvelles difïicultés, il va sans dire que le gouvernement a non seulement le droit mais le devoir, si les représentations ne suflisent pas, de i-ecourir à la décision des arnieb. Et il y a plus. Le cas actuel de l'Allemagne étant que les autres peuples n'attendent que le moment, pour eu.\ favorable et défavorable pour l'Allemagne, où ils pourront ruiner celle-ci, le devoir du gouvernement allemand est de saisir la première bonne occasion qui se présentera pour l'Allemagne de vaincre ses ennemis. Si le gouvernement allemand ne le faisait pas, il manquerait à son devoir envers le peuple allemand.» La pensée des hommes d'Église était donc la môme sur ce sujet que celle des hommes politiques et des chefs militaires ; c'était la pensée de l'Allemagne. Une ambition sans limites se heurte à la résistance des voisins, leur prête ses projets d'extermination et s'attribue le droit de tout détruii-e pour se satislaire. On voit par là en quel sens l'Allemagne n'a pas voulu la guerre; c'est qu'elle ne l'aurait point faite si les autres peuples avaient accepté sa domination.

de n'avoir pas été écoutés et pensent-ils qu'ils n'ont pas été bien compris. Leur démarche a pu être, et il nous apparaît qu'elle a été foncièrement immorale ; mais de cette immoralité ils n'ont pas eu conscience, parce qu'elle n'était pas dans leur intention. Cette immoralité, on peut le dire, est dans leur position même et dans leur attitude générale. C'est pourquoi Ton peut s'abstenir de qualifier autrement leur tentative de corruption. Mais il convient de dire un mot sur leur prétendue religion et sur leur propagande.

Avec quelle facilité « l'essence du christianisme » s'est-elle transformée en une conception systématique de domination universelle ! Que le dieu père, le dieu de l'âme, le père qui pardonne, cet être de miséricorde qui semblait n'exister que pour apaiser l'angoisse des consciences délicates, a eu tôt fait de se métamorphoser en Moloch, seigneur de l'empire allemand, personnification de sa force, type céleste de sa culture, général en chef de ses armées I Ainsi le christianisme devient allemand et par la même occasion le dieu des chrétiens se fait belliqueux et cruel. L'individualisme religieux le plus absolu se résout dans le nationalisme le plus orgueilleux et le plus fanatique. C'est qu'une telle forme d'individualisme est déjà par elle-même une altération de l'Évangile, qui ne connaît pas d'individu isolé en Dieu, mais des frères assemblés en lui par la charité. Une ombre de christianisme, inconsistante en elle-même, se sera donc accommodée au germa-

nisme grandissant et lui aura donné apparence d'Evangile. Ainsi les progrès de la culture allemande, l'expansion de l'influence allemande, la domination universelle de l'Allemagne et de son empereur seront le règne de Dieu. Là est l'inconscient blasphème, la fraude colossale, l'orgueilleuse illusion, la folie de la grandeur sans limites. Aberration intellectuelle et morale que les antiques prophètes reprochaient à ces représentants d'une très fîère culture qui s'appelaient Sennachérib et Nabuchodonosor. Luther était loin de prévoir ([ue l'Evangile, émancipé de la tradition, deviendrait dans la culture allemande un danger pour l'humanité.

Il ne faut pas se flatter que la force des armes suffira seule à conjurer ce danger ; elle pourra l'arrêter pour un temps, mais non pas le détruire tout à fait. Si l'Allemagne reste hantée de son rêve grandiose, elle ne cessera pas d'en poursuivre la réalisation. Si elle ne se pacifie d'abord elle-même, elle ne laissera pas les autres en paix. Certes le péril actuel ne peut être écarté que par le canon ; mais d'autres moyens seront nécessaires après la guerre contre le péril qui subsistera, chronique, dans la mentalité allemande. Si les Allemands continuent de se croire indispensables au bonheur de l'humanité entière et de vouloir le procurer par les moyens qu'ils pratiquent depuis un demi-siècle, ils ne feront que s'inquiéter eux-mêmes et inquiéter leurs voisins. Ne comptons pas trop sur l'habileté des politiques pour prévenir les conflits futurs. Ne faisons même pas trop de confiance au socialisme

international pour ren(3re impossible désormais une conflagration européenne. Le socialisme international, — dont l'impuissance vient d'éclater à nos yeux, comme celle de tous les internationalismes, l'Évangile aussi et le pape étant logés à la même enseigne, — n'a sans doute pas trouvé encore, si toutefois il l'a cherché, le principe moral qui serait efficace en pareil cas. Si l'Allemagne a péché gravement contre l'humanité, les autres peuples ne sont pas sans reproche. D'aucuns ont à commencer leur éducation vraiment humaine, les autres ont encore besoin de la perfectionner. La folie de l'Allemagne n'a pas éclaté en un jour; depuis longtemps elle monte, et on la regardait monter sans seulement y prendre garde, ou même en s'y laissant gagner. Ses chefs et ses docteurs n'auraient-ils pu être avertis? Sont-ils pour jamais enfermés dans l'admiration exclusive de leur culture ? N'y aurait-il pas lieu de les prémunir eux-mêmes ou de prémunir au moins les autres contre la contagion dont l'Allemagne court le risque d'être la première victime?... Nous voyons de terribles jours ; mais ceux qui viendront après nous en verront de plus sombres encore, et ils verront quelque chose de pis que la fin du monde, ils verront régner ici-bas une barbarie savante et immorale, si de toutes parts les bonnes volontés ne se lèvent pour dominer les appétits et réclamer comme droit des nations, sur notre misérable planète, un peu de justice.

Février 1915.

Page 1