‹ Guerre-militarismeChapitre 21 sur 42 · JUVENAL · texte numérisé non relu

JUVENAL

(Fragment de la XVI* satire ; Petite Bibliothèque nationale.)

Il y a des causes diverses à celte déchéance de l'âme française, et l'une des plus efficaces est le service militaire obligatoire et universel.

Il y a beau temps que les philosophes, les économistes, les moralistes, les sociologues, les chefs d'industrie et les chefs d'école, tous les gens qui travaillent et tous les gens qui pensent, tous ceux qui ne font pas de politique et conservent, à ce litre, l'esprit libre et sain, en ont dénoncé les effets sociaux, lis sont épouvantables.

Le service pour tous, qui est une des formules les plus chères à notre démocratie, est une sentence de mort édictée contre ellemême par la société qui l'inventa. C'est un agent de dévastation qui laisse bien loin derrière lui tous les fléaux connus.

Ni les épidémies meurtrières, comme la peste ou le choléra, ni les convulsions du monde phvsique, comme les tremblements de terre ou les cyclones, ni les catastrophes dévastatrices, comme les incendies et les inondations, ne sauraient rivaliser avec lui dans l'œuvre du mal.

Lorsque ces fléaux ont achevé leurs ravages et emporté leurs victimes, la nature réparatrice s'unit à l'humanité pour guérir ces plaies et combler ces brèches. Mais contre le mal accomj par le service universel il n'y a point de recours : c'est la natu elle-même qui est frappée et c'est l'humanité qui périt.

Il déracine et déclasse les jeunes générations et perver ensuite ceux qu'il a déclassés. Il prend chaque année à la ter cent cinquante mille jeunes gens dont la moitié ne lui sero jamais rendus. Il déshabitue l'ouvrier des champs, comr l'ouvrier d'industrie, du travail manuel et entrave ou dévie air leur destinée. En les initiant aux plaisirs de la ville, il éveil en eux des appétits et des vicLS inconnus. A la loi salutaire ( travail, il substitue peu à peu dans leur âme imprévoyante naïve les suggestions corruptrices de la paresse. Il leur fî prendre en pitié le foyer familial et en mépris l'outil proft sionnel. D'un garçon laborieux, simple et droit en ses goûi il en fait un jouisseur égoïste en quête d'emploi.

En même temps qu'il les détourne du travail, il les détourne aussi du mariage et voue la meilleure part de notre jeunesse à la stérilité. Nous devenons un peuple à qui toute charge répugne, et c'est quand la concurrence étrangère nous menace ei déjà nous submerge que le Français travaille le moins !

Tout ce désordre est Tœuvre du service militaire obligatoire

et universel et l'on peut dire hardiment que cette institution,

inventée pour nous défendre, est ou sera l'instrument le plus

certain de notre perte !

Jules Delafosse.

{Le Gaulois.)

Le capitaine Bouïs, chevalier de la Légion d'honneur, sodomisait ses hommes et les battait. Dénoncé, il procède lui-même à une enquête sur sa propre conduite.

Il interroge d'abord le spahi ben Sarah ben Frendj, et dresse procès-verbal :

i^ Est-il vrai que tu as été trouver le médecin-major Boyer pour te plaindre de ton capitaine?

— Non.

2*» Est-il vrai que ton capitaine t'a donné des coups?

— Non.

3*^ Est-il vrai que ton capitaine t'a menacé de prison si tu te faisais porter malade?

— Non.

Cependant le chef d'escadron juge suspecte l'enquête de Bouïs sur Bouïs. Il fait interroger le même spahi par un autre officier. Nouveau procès-verbal :

i^ Est-il vrai que tu as été trouver le médecin-major Boyer pour te plaindre de ton capitaine?

— Oui.

2** Est-il vrai que ton capitaine t'a donné des coups ^

— Oui.

3*^ Est-il vrai que ton capitaine t'a menacé de prison si tu te faisais porter malade ?

— Oui.

4^ Pourquoi n'as-tu pas dit oui au capitaine? — Parce qu'il m'avait menacé de m'assommer et de me faire crever en prison si je disais oui.

{V Opinion Médicale^ page 299.)

Un fait qui paraîtrait au moins étrange, si l'on n'y voyait la preuve que le militarisme sévit partout, aussi bien en Orient qu'en Occident, c'est celui qui vient de se passer à Rangoon, où tout près de la caserne, non loin de la grande, route nationale, aux abords de la grande caserne, des soldats appartenant au Westkent Régiment ont assailli et violé une vieille dame, sans qu'il se soit trouvé parmi ces quarante chenapans un seul homme pour protester. Un simple particulier ayant été traduit devant les tribunaux a été acquitté. La population birmane et tous les Anglo-Saxons sont indignés. On se demande comment la justice militaire n'a pas pu ni voulu poursuivre les coupables ; comment ces soldats ivres ont pu le devenir, sinon à la cantine, étant consignés à la caserne pour cause d'épidémie de petite vérole; pourquoi les officiers étaient tous absents et où se trouvaient les sentinelles, la scène qui dura plus d'une heure étant visible du poste.

{Times Weekly Edition, 9 juin 1899.)

Je ne me suis guère amusé avec ces deux cents porteurs que nous avions pris de force et qui cherchaient à s'échapper à la moindre occasion. On avait beau fusiller ou pendre ceux qu'on rattrapait j les autres essayaient quand même et quelqu'un réussissait tout le temps. Alors, les charges seraient restées en arrière si je n'avais pas eu la patience d'aller dans les villages voisins, avec quatre ou cinq tirailleurs, pour ramasser les hommes ou les femmes qu'on y trouvait ; on leur plaçait trente kilos sur la tête et je continuais la route avec toutes les charges;

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parfois, tout le monde abandonnait le village, je mettais le feu à une ou deux cases; généralement, le moyen était bon, tout le monde revenait ; on faisait attacher le chef, qui était obligé de donner des esclaves pour enlever les charges.

D'autres fois, personne ne se présentait ; nous faisions enlever tout ce qui était dans les cases ou les greniers, et nous le distribuions aux autres noirs du convoi, qui mouraient de faim. La nuit, on surveillait tout ce monde-là; mais ils s'enfuyaient tous à la fois et il était disette de tuer tout le monde.

(Extrait d'une lettre d'un sous-officier de la mission Marchand.)

...Il est presque impossible de trouver même du pain. Les troupes qui nous ont précédés ont épuisé les approvisionnements et, pour notre malheur, les soldats d'infanterie de marine qui ont cantonné ici avant nous ont traité les habitants comme des Malgaches. Ils ont volé les fruits, les raisins, les œufs et même les poules. Partout où ils passent, ils se conduisent comme aux colonies. Un paysan d'un village voisin nous raconte que, derrière son dos, les marsouins ont enlevé sur sa table les bouteilles de vin et les plats. Un autre a dû mettre à la porte un lieutenant qui prenait des libertés trop grandes avec sa fille âgée

de treize ans.

Un réserviste aux manœuvres d'armée.

{Revue Blanche, i" octobre i8g5.)

Je ne veux pas faire le procès aux armées permanentes. Je ne veux rappeler ni les 80,000 hommes arrachés à l'agriculture et à l'industrie, ni les effets désastreux de la vie de caserne.

Jules Simon

(Corps législatif, séance du 23 décembre 1867.)

Savez-vous quelque chose de plus navrant que l'existence de ce malheureux qu'on enlève à son champ, à son village, et qu'on jette pour trois ans dans une caserne, loin des siens, loin de tout ce qu'il aime, condamné à vivre avec d'autres hommes aussi à plaindre que lui?

Que voulez-vous qu'il reste, à un pays, de vigueur en réserve, lorsque, dans vingt ans, tous les gens auront passé par cette terrible filière?

Tous ces fils de la terre, qui se seraient mariés avec une brave fille, qui auraient fait souche de gars solides, reviennent chez eux plus ou moins syphilisés, pervertis par les sales amours des fortifications, ayant perdu la notion de Dieu et le respect de la femme, déshabitués de tout travail par une vie mécanique à la fois éreintante et vide. Ce sont des générations finies.

E. Drumont.

{Libre Parole.)

Aujourd'hui, la vie du soldat est de nature plutôt à amoindrir sa valeur morale qu'à l'augmenter- Retenu pendant plusieurs années au régiment, employant à des manœuvres fastidieuses quatre à cinq fois le temps qu'il faudrait, occupé uniquement à des soins matériels, il passe une grande partie de ses journées dans l'oisiveté, l'esprit ouvert à toutes les occasions de débauche qu'offre le séjour des grandes villes.

Il fréquente le cabaret, il fait de mauvaises connaissances... Il perd, dans ces habitudes malsaines, le respect de l'autorité, le sentiment du devoir, l'esprit de sacrifice. Entré au régiment ignorant et honnête, il en sort trop souvent aussi ignorant mais corrompu. ^-^

Heureux encore quand il n'emporte pas avec lui des goûts de

paresse, qui le mettront pendant longtemps dans l'impossibilité

de gagner honorablement sa vie.

Ch. de Freycinet.

{La guerre en Province.)

Une demande de récompense faite par le général Rossignol pour Canuel, consacrée par l'implacable Moniteur, est motivée sur la manière dont il avait, non pas combattu, mais puni les brigands, et cet acte héroïque était le massacre des Vendéens dans l'hôpital de Fougères, auquel Canuel avait prêté son bras. Pendant l'empire, sa vie fut obscure. A la restauration, il protesta de son zèle. Le général Canuel, voulant faire étalage de sa fidélité, tint un jour cet horrible propos: « J ai marché, disait-il, dans le sang juscju'à la cheville pour la république, pour les Bourbons

ce sera jusqu'aux genoux. »

Maréchal Marmont.

{Mémoires, t. VII, p. 235.)

Quand le militarisme eut comblé la mesure des ridicules, des hontes et des horreurs qu'implique son essence même, il s'écroula, aux applaudissements unanimes des peuples.

Maurice Spronck.

Les familles donnent à l'armée des jeunes gens purs et sains de corps; elle leur rend des hommes pourris jusqu'aux moelles, atteints de maladies honteuses et de vices dégradants. Quand donc le? officiers auront-ils conscience de leurs devoirs?

R. P. FoRBES, jésuite.

(Extrait d'un sermon prononcé à Sainie-Clolilde (mars 1892). avec permission spéciale du cardinal archevêque de Paris.)

Imagine-t-on une civilisation qui se rengorge d'honneur et de fierté, et qui livre à la débauche tous les citoyens obligés de passer par ce lieu d'infection morale qu'on nomme la caserne?

L'abbé Crestey.

(Extrait d'une lettre.)

Q'est-ce qu'une armée? C'est un corps animé d'une i de passions différentes, qu'un homme habile fait mouvoî la défense de la patrie: c'est une troupe d'hommes arm suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils ne savi les intentions; c'est une multitude d'âmes pour la plupai et mercenaires, qui, sans songer à leur propre répuiatio vaillent à celles des rois et des conquérants : c'est un asseï confus de libertins, qu'il faut assujettir à l'obéissance ; de qu'il faut mener au combat.

Fléchi EB.

{Oraison funèbre de Turenne.i

On dit qu'il (Louis-Philippe) offrit le commandemen taire de Paris au maréchal Bugeaud, dont le dévouement traduit sous le ministère Thiers par les massacres de Transnonain ; Pouvez-vous me répondre du succès, lui — Sire, aurait répliqué le maréchal, tout ce que je pui promettre, c'est qu'il y aura vingt mille hommes tués.

Louis MÉXARD.

{Prologue d'une Révolution^

En somme, une partie des sentiments que fait naître e ia musique guerrière, nous les devons à un atavisme loin guerre étant forcément un retour à la barbarie et nous rai quelque peu en arrière, vers l'état de nos ancêtres primi musique a précisément pour résultat, chez les sauvages, pousser à la violence ; c'est ce que Grey exprimait en disa les chants de quatre ou cinq vieilles femmes suffisent accomplir des hauts faits sanglants à quarante ou cin sauvages australiens.

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