‹ Guerre-militarismeChapitre 20 sur 42 · L. Manouvrikr · texte numérisé non relu

L. Manouvrikr

(La Genèse normale du crimes p. 26 à 28).

Les armées permanentes sont de perpétuels obstacles au progrès dans la voie libérale. Tne nation, fut-elle en république, qui fait de la profession militaire une profession spéciale et permanente, ne sera jamais libre. Qu'on cite, soit dans le passé, soit dans le présent, un seul exemple qui me contredise. On ne conservera aucun doute sur la vérité de cette assertion, si Ton interroge l'histoire sérieusement et sans prévention. Je rappellerai ici un des plus grands enseignements du passé : la république romaine ne fut-elle pas condamnée à une mort prochaine le jour où elle permit à César d'avoir en permanence ces armées qui devaient bientôt mettre l'empire à l'encan et élever au souverain pouvoir et renverser successivement cette série de despotes dont les crimes et les infamies ont épouvanté le monde ? De longs

siècles de monarchie absolue ont ainsi façonné l'institution militaire en Europe, que lesoldrft, qui ne devrait jamais oublier qu'il est d'abord homme et citoyen, fait abnégation de ces derniers titres. Il ne croit plus appartenir à son pays, mais il se considère comme la chose qui commande. Assoupli par le joug de fer de la discipline, il en vient bientôt à n'être plus qu'un esclave dont toute la science, toute la morale et toute la religion consistent à tuer ou à se faire tuer sur un signe du maître. Le dédain des militaires pour les institutions civiles, leur empressement à servir indistinctement et avec le même zèle tous les régimes politiques, leur soif d'avancement, leur disposition à ne reconnaître d'autre droit que celui de la force physique, à n'estimer. d'autre qualité que la bravoure brute et irréfléchie, à ne respecter d'autre vertu que celle de l'obéissance passive, à n'honorer d'autre autorité que celle du commandement aux formes sèches, hautaines, tout cela est connu de tous. Il est trop évident que je mets à part les exceptions. Elles sont nombreuses parmi ces malheureux soldats, enlevés si cruellement aux travaux de l'agriculture ou des arts mécaniques, et qui n'entendent point faire une profession définitive d'un métier qu'ils exercent par force et avec répugnance. Mais il y a aussi, chez les officiers, des exceptions d'autant plus louables qu'elles se conservent dans un milieu pervertissant: il en est que les mauvaises influences de leur profession n'ont pas corrompus, et parmi lesquels, si un nouveau Charles IX, égaré par une nouvelle Catherine, venait leur ordonner d'égorger leurs frères, je ne doute pas qu'il ne se rencontrât encore plus d'un Apremont ou d'un Chabot pour répudier ce rôle de bourreau. Ceux-là nourrissent au fond de leur cœur des crovances élevées et des sentiments d'humanité; ils comprennent que la guerre est une chose horrible et contre nature, et qu'elle doit finir par disparaître. Les autres, et c'est malheureusement la grande majorité, s'endurcissent dans leur métier, et l'orgueil qu'il développe étouffe en eux le sens des choses morales. Us ont une manière de marcher, de porter la tête, de regarder et de parler, qui n'appartient qu'à eux et par laquelle ils mettent en fuite les ^ gens sensés qui se trouvent sur leur passage. Devenus vieux, ils se jettent, pour la plupart, dans les pratiques de la petite dévo-

tion, ce qui ne contraste pas tant qu'on pourrait le croire avec la vie très peu religieuse qu'ils ont 'souvent affichée dans leur jeunesse. Car, s'il pouvait leur venir, à la fin de leur carrière, quelque peu de philosophie, leur conscience serait inquiétée par les souvenirs d'une profession qu'ils ont embrassée ou conservée librement.

Or, parmi les prêtres chrétiens, ils en trouvent qui non seulement justifient la profession militaire, mais la sanctifient. lisse jettent donc dans les bras de ces faux directeurs, qui, par leurs adulations, leur épargnent de salutaires remords; et qui leur off'rent d'ailleurs tant de facilités pour expier les désordres de leur vie. Disons même que l'affaiblissement de Tintelligence et de la moralité, produit par la profession militaire, est encore plus sensible chez les chefs que chez les simples soldats. Il y a deux raisons pour qu'il en soit ainsi. D'abord la guerre étantj'organisation du meurtre, de la destruction et de la rapine en grand, plus on la pratique, plus on doit en ressentir l'action corruptrice. Les simples soldats ne demeurent ordinairement au serv^ice que pendant quelques années; rentrés dans leurs familles, ils n'y rapportent pas toujours, mais ils peuvent encore y reprendre les habitudes laborieuses et pacifiques de la vie civile, et leur intelligence et leur moralité peuvent en ressentir Theureuse influence. Les officiers, au contraire, exerçant généralement leur professiorr pendant la plus grande partie de leur vie, en éprouvent bien plus longtemps les funestes eff'ets et finissent par s'y habituer. Aussi, quand on a mis à part le très petit nombre de ceux qui ont des habitudes studieuses, et qui appartiennent particulièrement, mais non exclusivement, aux armes spéciales appelées savantes, remarque-t-on chez la plupart d'entre eux une étroitessse d'esprit qui est devenue en quelque sorte proverbiale parmi les observateurs instruits. Ce qui fait que dans le monde le vulgaire 1 1 remarque moins, c'est qu'elle s'accompagne d'une assurance fie langage et d'attitude qui croît en raison inverse de la sagacité (.t de l'intelligence. Une seconde raison pour laquelle la profesf ion militaire affaiblit les facultés intellectuelles et morales des • hefs plus encore que des simples soldats, c'est que, chez ceux-ci, \x mauvaise influence du métier provient en grande partie de

leur peu d'expérience de la vie et de l'ignorance où ils sont laissés dans leur jeune âge, ignorance dont les jugements faux mais désintéressés peuvent être rectifiés aussitôt que cessent les circonstances malheureuses qui en ont été les occasions, tandis que chez les officiers, qui, dans leur jeunesse, ont ordinairement reçu quelque culture, elle provient de sophismes, d'intérêts et de toutes sortes de mauvaises passions persistantes. Or, le mal qui vient de pareilles causes est infiniment plus difficile à guérir que celui

qui vient de simple ignorance.

Patrice. Larroque.

(De Id guerre et des armées permanentes, pages 272-276, chez Calmann Lévy.)

Les armées permanentes sont une cause de démoralisation. Le jeune soldat, habituellement oisif, privé de toute direction morale à l'époque de la vie où il en aurait le plus grand besoin, arraché à sa famille au moment où il commençait à y contracter des habitudes d'ordre et de travail, n'y rapporte souvent que l'habitude de la fainéantise, les vices de la garnison et la dureté sauvage contractée au métier de la guerre. En France, par exemple, l'armée reverse, chaque année, dans la population quelque cinquante mille hommes, qui, pour la plupart, constituent dans le pays un caput mortuum, surchargeant et corrompant la société civile.

A l'exception d'un petit nombre d'officiers, les hommes exerçant la profession militaire sont condamnés à un célibat forcé, qui, s'alliant à une vie très libre et ordinairement désœuvrée, ne peut qu'amener, entretenir et propager la dissolution. L'existence de cette profession n'est pas assurément la seule cause du débordement des mœurs et du mépris dans lequel est tombée l'institution du mariage, mais c'en est une des principales, ne fût-ce que parce qu'elle condamne au célibat un grand nombre d'hommes jeunes et forts. 11 est donc certain que ce que l'on peut appeler aujourd'hui la prostitution privée aussi bien que publique n'est susceptible d'aucune atténuation, tant que se maintiendra le système des armées permanentes.

Un fait auquel on était loin de s'attendre a été révélé dernièrement par un des dignitaires de l'armée. M. Lévy, médecin en chef de l'expédition de Crimée et directeur de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, a constaté, dans son livre sur V Hygiène publique et privée y que le chiffre annuel de la mortalité était double de ce qu'il serait dans les conditions ordinaires pour les jeunes soldats de l'armée, lesquels sont comparativement les hommes les mieux conAitués au physique, et il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de l'état de guerre, mais de l'état de paix et de la vie de garnison. Ce résultat a ses causes principales dans la nostalgie, les désordres de conduite et les fatigues des veilles fréquentes et des changements de résidences. Qu'on juge de l'énorme perte d'hommes et des plus valides que le système des armées permanentes entraîne, même pendant l'état de paix, pour l'Europe qui tient sous les armes près de six millions de soldats. M. Frédéric Passy ne l'évalue pas à moins de cinquante mille hommes enlevés annuellement, et il fait justement observer que les ravages causés par les plus redoutés des fléaux, tels que la peste et la famine, sont loin d'approcher de ceux-là.

Patrice Larroqte.

{De la guerre et des armées permanentes» pages 287 à 28g.)

« Quand je songe, grommelait Fischart, que le prêtre est sorti du besoin de mentir, le soldat du besoin de tuer, le juge du besoin de voler ! Et le plus terrible, c'est que sur chacun de ces trois fumiers ont poussé quelques fleurs d'héroïsme qui perpétuent leur infamie : le martyr, le héros et l'arbitre sont cités par tous nos sophistes comme les preuves de notre excellente morale. Moi, je réclame le feu pour TÉglise, la citadelle et

le prétoire. »

Léon-A. Daudet.

{Voyage de Shakespeare, Fasquelle, pages 233-243.)

Qui pourrait, mon cher Gallus, compter les prérogatives du service militaire?

Je suis novice dans le métier des armes, je suis un peu poltron, n'importe! Ouvrez-moi les barrières du camp, je m'enrôle! si toutefois mon astre est favorable: car une heure de bonne chance nous vaut mieux que d'avoir auprès de Mars la recommandation de Vénus, ou de la Divinité de Samos, mère du Dieu des batailles.

D'abord, parlons des avantages communs au casque et à epee.

Première immunité, qui n'est pas la moindre : un citoyen n*oserait frapper un soldat. Il y a mieux : qu'un soldat batte un citoven, ce dernier ne soufflera mot. Comment oserait-il montrer au préteur ses dents cassées, sa figure sanglante, ses yeux qui lui restent, mais dont le médecin ne répond guère?

Cependant l'offensé» veut-il obtenir justice ? On met en avant les anciennes lois établies par Camille, et qui disent qu'un milicien ne sera jamais actionné hors du camp, loin de ses enseignes. De cette façon, le juge se trouve être un centurion de taille colossale, tout armé, tout botté.

Est-il mal que la punition des méfaits de la soldatesque soit déférée à ses chefs? Me verrai-je refuser une juste satisfaction, si ma plainte est légitime?

— Je ne dis pas cela. Mais te plaindre d'un soldat, c'est te mettre sur les bras la cohorte entière. Tous les manipules vont se liguer pour faire échouer ton accusation. Prends garde; la réparation pourrait te coûter plus cher que l'injure. Tu n'as que deux jambes, comment lutter contre tant de chaussures à gros clous! Il faudrait être un vrai mulet, têtu comme l'avocat Vagellius ! Quelqu'un viendra-t-il plaider pour toi si loin de la ville; quel autre Pylade assez dévoué pour franchir des retranchements, afin de t'assister? Dévore tes larmes en silence, et ne va pas solliciter le secours de quelques amis dont tu n'aurais qu'un refus.

« Produis tes témoinsi » ordonne le juge.

A ce moment, s'il est un seul homme qui, ayant vu donner les coups, ose dire : « J'ai vu», je le proclame digne des cheveux

longs et de la longue barbe de nos aïeux. C'est qu'il est plus facile de trouver un faux témoin contre un particulier, qu'un témoin véridique contre l'honneui* ou la fortune d'un porteglaive.

Je poursuis ; cette profession offre bien d'autres privilèges.

l'n voisin de mauvaise foi s'est-il emparé d'un coteau, d'un vallon que me légua mon ancêtre; a-t-il déplacé la limite sacrée où tous les ans je déposais une large galette pour offrande; un débiteur s'efforce-t-il de garder l'argent qu'il m'emprunta, répondant qu'il ne reconnaît pas l'écriture des tablettes que je lui présente? Pour obtenir un jugement, il me faut attendre l'époque à laquelle les magistrats s'assemblent pour décider les procès de tout le peuple romain; et alors, mille ennuis, mille retards nouveaux.

Combien de fois dispose-t-on inutilement les sièges du tribunal ? Nous voilà prêts au combat ; il faut encore se séparer, car l'éloquent Cœditius s'est mis au bain ; une autre fois Fuscus satisfait un besoin de la nature. Que de peines pour se joindre dans la lice du F'orum ! S'agit-il, au contraire, de ces favoris que ceint un baudrier? Leur différend est jugé à l'heure même qu'ils ont choisie; les lenteurs de la procédure ne leur sont pas une ruine.

Et ce n'est pas encore tout.

Seuls, les soldats ont la faculté de tester du vivant de leur père. Le législateur a voulu distinguer les biens soumis au cens, sur lesquels le chef de la famille a pleins pouvoirs, et les biens acquis dans les camps.

Aussi, voyez-vous Coranus! C'est lui qui vise à la succession de son fils qu'il adule, car son fils est encore sous les aigles, et par conséquent comblé de faveurs.

Mais pourquoi les dignités, les richesses ne seraient-elles pas la juste récompense de cette vie de travaux et de fatigues? D'ailleurs, il est de l'intérêt du Prince que les braves soient plus comblés de largesses. Il faut aux Prétoriens des insignes, des colliers d'or... , ,

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