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pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en effet, le roi espérait l’absorber. Quand les Bernois, l’année suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d’être emportée de l’avalanche, submergée du déluge barbare des populations allemandes.
Situation unique d’alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard pouvait tenter l’escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis, veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la Vierge sage, et tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle à été la grande école des nations. Mais, pour qu’il en fût ainsi, il fallait qu’elle subit une transformation complète, qu’elle s’abjurât elle-même; que, d’une ville de plaisir, d’une joyeuse ville de commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre forge où se forgeassent les élus de la mort.
L’émigration religieuse de France, d’Italie, d’Allemagne, y créa une ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève, irréconciliable à l’esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les Libertins (ou amis de la liberté), qui s’entendaient avec la France. C’é-
talent spécialement les amis du cardinal Du Bel- \
lay, de la Renaissance contre la Réforme. On assure qu’ils lui proposaient de conquérir Genève pour son maître. Qu’en serait-il arrivé? Que Du Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n’eût pu rien pour elle à Genève.
On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire, un jeune protestant !
La Renaissance ne se [wolégeait pas. François r ne sauva pas Dolet. Marot, l’homme de sa sœur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé de s’exiler. Rabelais ne vécut qu’à force de ruses.
Ceci juge la question.
Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève réformée.
Par où qu’on regarde Calvin, on y trouve l’image la plus complète du martyre.
Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.
L’effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un dogme éclectique qui répondit à tout, de concilier en apparence ce qui est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire soi-même.
Le cœur, l’esprit brisé, et le corps usé à cette
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torlure. La maladie habituelle, des fatigues excessives, l’enseignement, la prédication, les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec toute l’Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et veuve. Au dehors, la haine d’un peuple, le sentiment que son œuvre ne réussira pas; qu’en donnant toute son ûme, il n’inspire pas l’esprit de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui désespère ; il écrit à im ami : « Je survis à cette ville, elle est morte; il faut la pleurer... »
Mais sa plus exquise douleur, c’est celle qui sortait de son œuvre même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation, un devoir d’écrire à Calvin. Us n’auraient pas quitté la vie sans remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes. Étaient elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu’il ne fut étranger à nulle affection de la famille et de l’amitié, très-attaché surtout aux fils de sa parole. 11 les suit des yeux par l’Europe dans leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n’en sont pas moins pathétiques.
Supplice étrange ! de toutes parts, la mort lui re vient, lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son cœur !
Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque jour, lui tirait du sang. C’est ainsi qu’on peut expliquer le crime de sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.
Crime du temps plus que de l’homme môme!
N’importe I II fut des nôtres !
Quand j’entre dans le vieux collège de Calvin et de Bèze, quand je m’assois sous les ormes antiques, quand je visite l’académie et l’église, oi'i Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le [grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du passé nous ont préparé l’avenir.
Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue, l’écoulaient; émigrés la plupart ou fils d’émigrés. Parmi eux, nombre d’artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient cherché à Genève la pauvreté et le travail. Un d’eux s’était fait cordonnier.
Ville étonnante où tout était flamme et prière,
(1547-1559) — IQg
lecture, travail, austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon, suivi l’âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur ! Nombre de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour parvenir à Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé, cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d’un confesseur de la foi y apportait ses cicatrices. L’intrépide, l’indomptable Knox, après huit années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats d’Écosse, venait s’asseoir encore un jour au pied de la chaire de Calvin.
Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.
Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les livres que d’ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles! lis étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d’avoir sur eux un Évangile français, ils étaient sûrs d’être brûlés. C'est alors que l’imprimerie fil ses deux efforts admirables : la Bible en un volume, un petit volume, aisé à cacher 1 et les Psaumes français, avec la musique interlinéaire.
En touchant ce qui reste encore de ces vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui souvent, jusqu’au bûcher firent l’office de confesseurs, et soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s’écrier : « O petits livres ! petits livres ! pauvres témoins des souffrances de la liberté religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale ! Si quelque chose reste en vous des grands cœurs qui vous ont touchés, puisse cela passer dans le nôtre 1 »
Plût au ciel qu’ou pût raconter tout ce qui s’accomplit alors I Mais les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu’on en retrouve, c’est l’histoire de quelques martyrs.
J’ai suivi attentivement le martyrolc^e de Crespin pour trouver et dater les premières missions protestantes. Elles semblent d’abord fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir. On voit très-bien, dans ces histoires, que l’origine de tout cela est spontanée, d’abord française; mais la grande et forte école de Genève leur a formulé en doctrine leurs sentiments religieux, leur a donné les livres, le désir de les répandre et de les interpréter.
Le premier exemple est celui d’une petite colo-
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nie de gens qui avaient cherché asile à Genève, cl qui, attirés vers l’Angleterre par la réforme d’Edouard VI, s’en vont ensemble par la roule du Rhin. « M. Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin, barbier, et sa femme Marion, tous deux duHainaul. » On voit ici 1’^lilé religieuse, le barbier de compagnie avec l’homme de savoir et le bourgeois aisé. El c’est le barbier qui règle la route; il obtient de M. Nicolas qu’il visite le petit troupeau des fidèles de Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés. Barbe faiblit, a peur. I^a pauvre Marion est enterrée vive. (V. plus haut.)
Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c’est que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par le chant des psaumes de Marol et de Bèze, qui pourtant ne furent imprimés que deux ans après, 1551. Sans doute, on les enseignait, on se les Iransmellail oralement dans les églises de Genève.
Lorsque François I'' sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu’il continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l’accueillit à Genève, il le., fit autoriser par le Conseil à continuer celte œuvre. A sa mort, Bèze la reprit, l’acheva, et fut autorisé à imprimer en 1551 ; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante, profanée par le succès même. François 1" les avait
ckmlés, Pt Henri II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde ! Cette musicpie fut biffée, et on lui substitua des mélodies fortes et simples de l’Église de Genève, qu’on imprima sous les paroles.
Grande révolution {Topulaire! Elle gagna par toute la France. Elle donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices énerve les révolutions, l’implacable longueur du temps.
L’Église militante et souffrante, au contre des persécutions, la forte Église de Paris, transGgura ces mélodies, et, par un coup de génie, en fil la lumière de l’Europe. Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la sève austère et pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant d’amis, un chant de frères, une musique à quatre parties.
Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d’hommes ils ont soutenus I
Lorsque Rabaut, aux landes, aux déserts des Cévennes, resta trente années sous le ciel sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois Léger passa tant d’horribles hivers dans les antres des Alpes, au souffle des glaciers, que liraient-ils de
leur sein pour se ranimer et se réchauffer? Quelque cordial? sans doute, le cordial puissant de ces psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l’Eglise était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait un ciel.
Tout n’est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout. Tel accent connu et tel vers, souvent chanté dans les supplices (A toi, mon Dieu ! mon cœur monte !... Mon Dieu ! prête-moi l'oreille), ne manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces confesseui's du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser voir de pleurs.