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CHAPITRE VI

L'icole des Uartm.

Navagero, envoyé de Venise près de Charles- Quinl, écrit en 1546, dans son rap^wrl au sénat : « Ce qui décide l’Empereur à agir contre les luthéinens, c’est l’état des Pays-Bas, c’est l’ana&aptisme. On y a fait mourir pour cela trente mille personnes. »

Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait indéfiniment contre les protestants étrangers à celte doctrine, et qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.

Ne pas mêler ces deux procès, c’était un point de droit autant que de religion. L’anabaptiste

changeail la société civile, la propriété, le mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en France) ne changeait rien, ne voulait rien que s’enfermer, fuir les idoles, garder les libertés de l’âme, obéir, et il obéit jusqu’à extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les armes.

Gomment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l’àge de Dumoulin, Cujas et tant d’autres, les grands docteurs .autorisés ne posèrent-ils pas cette distinction? L’unique réclamation qui reste devant . l’avenir est celle d’un écolier de l’Université de Bourges, d’un élève d’Alcial, Calvin.

Ne Picard, d’un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de l’humanité, né peuple et petit-fils d’un simple tonnelier, fils d’un greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices, ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans le droit, un pied dans l’Église. On lui donne à douze ans une sinécure cléricale, qu’il jette bientôt avec le désintéressement altier de Rousseau ou de Robespierre. 11 vit de peu, de rien, pauvre jusqu’à sa mort.

C’était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une constitution misérable et débile, veillant, s’usant, se consumant, ne distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l’étude, le

grec surtout, et les lettres saintes. Il était fort Ü7 mide, déCant, ombrageux, seul et caché tant qu’il pouvait. Pour le tirer de là, il fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence du ciel et de la conscience, si j’osais dire, la tyrannie de Dieu.

C’était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des hautes écoles. L’horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de l’anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants non-seulement n’étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.

Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune cœur, amant profond, sincère, de la vérité et de la loi.

Cet homme si timide parut seul devant tous, sucriCa l’étude, sa chère obscurité, et changea sa vie sans retour.

Son livre, V Institution chrétienne, n’était nullement d’abord le gros livre, l’encyclopédie théologique qu’on voit maintenant. C’était une courte apologie.

Si l’acte était hardi, la forme ne l’était pas moins, c’était une langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Comines, trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.

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C’est sa force, si ce n’est son charme. Rousseau a dit, après V Émile : Conticuit terra. Mais combien plus dut-on le dire quand, pour la prèinière fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte, étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.

Son plus redoutable attribut, c’est sa pénétrante clarté, son extrême lumière, d’argent, plutôt d’acier, d’une lame qui brille, mais qui tranche.

On sent que celte lumière vient du dedans, du fond de la conscience, d’un cœur âprement convaincu, dont la logique est l’aliment. On sent qu’il vil de la raison, qu’il parle pour lui-même, et ne donne rien à l’apparence; qu’il sue à bon escient et se travaille pour se faire un solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s’il n’a raison, il meurt.

Voilà donc celle France légère*, celle France rieuse, dont le gaulois naïf semblait hier encore un bégayeraent d’enfance... Quelle énorme révolution !

Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.

Farel vint le prendre là, grondant et refusant. 11 l’enleva, et le mil Où? A Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin lui

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prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et qu’il n’y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.

Nous avons parlé de ce personnage, un trèsviolent montagnard du Dauphiné, homme d’épée et de naissance, un petit homme roux, d’un œil flamboyant, d’une parole foudroyante, d’une intrépidité, d’une opiniâtreté incroyables, l’homme du temps qui eut au plus haut degré la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se relevait riant, prêchant de plus belle.

Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l’union des Églises de Suisse. 11 n’était pas écrivain, le savait, se rendait justice. C’était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait transformer Genève. Avec l’autorité des voyants de la Bible, il saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d’y mourir à la peine.

Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva uue joyeuse ville de commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n’en restait pas moins gaie. Sa si-

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lualion est charmante, pleine d’air et de vie. Avec ce grand miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux fois plus de lumière qu’une autre ville. C’est le carrefour de quatre routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages nouveaux et de toutes les nouvelles de l’Europe. La population était à l’avenant, l^ère de parole et de vie. Mœurs du commerce, mœurs des seigneurs ; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient jouir à Genève. Elle s’en moquait, et les imitait, rieuse et satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent.

Lyon lui faisait du tort. I.a déchéance du commerce avait éveillé à Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n’en garde pas moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espi^le. La première scène qui s'ouvre est une fai’ce sur un âne mort.

Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves du château de Chilien, n’en a pas moins partout cette gaieté intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers prêcheurs. Nul livre plus amusant

que la chronique de Fi-omeat, hardi colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au Rhône.

Qu’on juge de l’impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le cœur plein des plaies de l’Église, reçut quand il arriva làl Je suis sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une conjuration de la nature contre l’austérité de l’esprit. 11 chercha la rue la plus noire, d’où l’on ne vît ni le lac ni les Alpes, l’ombre humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le choquaient encore plus que le reste. 11. détestait Froment. 11 avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.

Le fond de ce grand et puissant théologien était d’être un légiste. 11 l’était de culture, d’esprit de caractère. 11 en avait les deux tendances : l’appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais, d’autre part aussi, l’esprit dur, absolu, des tribunaux d’alors, et il le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d’avance sauve ou damne dans un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de Charles-Quint, effrayant droit pénal qu’il entre-

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prit d’imposer à l’Empire, et qui eut influence sur toute l’Europe.

Ce fatalisme d’arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort décrétée et écrite, que nulle prudence n’éviterait. La prédestination de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.

Imposer à Genève ce joug terrible n’était pas chose aisée. Elle chassa Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même. Il refusait, écrivait à Farel : «Je les connais; ils me seront insupportables, et eux à moi... Je frémis d’y rentrer. » Farel l’y contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l’impossible, pour croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d’alors, on est effrayé d’une telle situation. L’imperceptible cité avait son étroite banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États, ses mortels ennemis. A l’époque de la captivité de François I*”, il est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu’il fallait protéger Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c’était là justement le péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents lances

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