‹ Guerres de religionChapitre 14 sur 53 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

RoDurd. — Marie b Sanguinaire. — Sainl-ijuentin. 15b5-15.58.

Au faux Achille un huix Homère, au faux César un faux Virgile. Pour chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand poêle, un immense génie. On en forgea un tout exprès.

L’universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n’était impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque, enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des dents les lambeaux de

l’antiquité, rimait le jour, la nuit, sans lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d’autant plus solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et soldat, il n’était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de haute lutte, il la violait. 11 frappait comme un sourd sur la pauvre langue française. Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté charmante, de génie, de divine enfance, qu’elle a encore dans Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n’y a pas eu de remède. A tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l’Europe justement lui reproche, il n’est que trop facile à voir que cette langue des gens d’esprit a passé par les mains des sots.

La France, par cet homme, est restée condani- , née à perpétuité au style soutenu.

Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant maladroit, gauche et baroque qu’il ait été, eut quelque chose en lui. Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque. Et c’est justement cette vo- ’ lonté terrible qui, n’étant pas aidée de génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue de si barbares opérations.

L’avénement de Ronsard date de l’époque où le monde des honnêtes gens, des caffards et des chats fourrés, parvint à condamner Rabelais au

silence. Son protecteur, Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village. Et le joyeux curé, n’osant plus imprimer, mais visité de tout Paris, se dédommageait en criblant d’épigrammes le royal poêle des sommets de Mendon.

La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières j>ages du Pantagruel, quinze ans d’avance, avait prédit Ronsard. Son noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en français, qui, dans sa loge, fièrement déambule par Vindgle cité qu’on vociteLutèce, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la nouvelle école ; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut pindariser, courtiser les Camènes, chanter la chanson chasse-ennui.

Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais, •• éleva l’autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau dieu Ronsard.

Il l’avait rencontré dans une hôtellerie, et il avait été frappé de sa haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d’un châtain doré, de barbe blondoyanle, une

face de Pbébus Âpollo. De tels dons préparaient ce héros de la mode.

Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids, Joachim parla pour un autre, l’exalta, l’adora, le mit sur le pavois. 11 lança à la fois et l’homme et la doctrine.

Dans son Illustration de la langue française, cette langue naît, à l’entendre, et elle n’a pas eu de poëte. Notre littérature commence ; elle hégaye, mais elle va parler. Qu’elle ceigne le laurier antique, qu’elle se pare et s’orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue et surpassée.

 ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et tout à l’heure Marie Stuart. Personne ne comprend ; tous admirent. Les jeunes poètes font cercle autour de lui ; leur hrillaute pléiade entoure de ses respects l’Homère patente d’Henri II.

On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se dédommagea ; elle enfanta son roi de poésie.

S’il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine origine des rives du Danuhe et du pays d’Orphée. Cet Orphée gentilhomme est le marquis de Tlirace. On lui crée cet illustre fief.

Si on le comprend jieu, comment s’en étonner? L’antiquité elle-mênje, ressuscitée en lui, daigne

parler français; c’est la langue des dieux; tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est passé, le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être entendue de tous :

Odi profanum vulgus, et arceo.

A ce poëte des rois la cour tresse un laurier royal. Le succès double son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après lui. Et la France n’a plus rien à envier à l’ampoule espagnole. Le genre sublime et vide est créé pour toujours. L’homme change et le genre reste. Le dix-septième siècle, habile et littéraire, soufflera plus habilement. La trompette est toujours l’instrument national. Tous y soufflent, et jusqu’à Bossuet.Voyez ces chérubins bouffis, ces tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Us sonnent à crever, pour la gloire de l’astre nouveau pour lequel l’enflure s’est enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empirée où brilla jadis le Croissant, triomphe le Soleil en perruque, effigie de Louis XIV.

Revenons au seizième siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup. Charles- Quint relevé est plus haut que jamais dans l’opi-

nion de l’Europe. La mort d’Édouard VI met sur le trône d’Angleterre la catholique Marie, qui se donne à l’Espagne, à Charles-Quint, à Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux infant. L’Angleterre 'paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur de la foi, entre dans le grand rôle qu’il doit garder jusqu’à la mort (1554).

Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est le faux. La fausse position de celleci va dès lors éclater, et sa contradiction. Violemment catholique chez elle et en Ecosse, il lui faudra, en Angleterre, s’associer traîtreusement aux conspirations protestantes.

Rien de plus curieux que de voir l’étrange fantasmagorie de cette révolution dans les dépêches de Renard, l’envoyé d’Espagne, qui conseilla Marie, la poussa, la soutint. L’affaire fut un malentendu. Le grand bouleversement économique et social qui changeait l’Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence religieuse. L’Angleterre, protestante de cœur (le pape l’avoue six mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique. Pourquoi? l’Angleterre croit retenir au bon temps, aux premières années d'Henri VIH.

Marie, d’autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne sait rien, ne comprend rien, croit toute l’Angleterre catholique. Vieille fille et tille d’Henri VIH, Aragonaise de mère, âcre de

passions relardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage.

Péril énorme I La première messe fait une sanglante émeute à Londres. Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes. Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Elle est bien près do tuer sa sœur Élisabeth. Sans souci des Anglais, elle appelle l’infant, qu’elle aime sur sa réputation. Ce fatal personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de Banco, -séducteur et irrésistible : « Il est maigre, petit, de jambes grêles, mais fort velu de corps ; donc, porté à l’œuvre de chair. »

Ce trait des jambes grêles est d’une grande conséquence. C’est le signe de l’homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb, quoiqu’il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le vrai type d’un patient commis, d’un laborieux et sombre bureaucrate, méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une œuvre personnelle en fait foi, c’est la lourde lettre, pédantesque et tristement plate, qu’encore infant il écrivit comme accusation d’Henri H. (Granvelle, 81 .)

Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois

cents proteslants, écrasant le pays (jusqu’à inquiéter Philippe même), lui donna le renom d’avoir refait l’Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en Europe. Elle le sacra roi de tout l’ancien parti. Il put perdre Marie et perdre l’Angleterre, il n’en garda pas moins cette position unique de chef d’une religion.

Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le vrai pape, c’était le roi d’Espagne, le restaurateur de la foi en Angleterre. C’est pour lui qu’on priait dans toutes les églises, pour lui que les jésuites et les moines travaillaient partout.

Ce fut aux Guises une insigne faute de s’associer aux fureurs du vieux pape Garaife (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis longtemps, n’avaient de but ni de moteur que l’esprit de famille. Paul III n’avait songé qu’aux Famèse ses neveux, et avait appelé jusqu’aux luthériens pour les soutenir. Jules III s’était vendu à l’Espagne pour faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent inquisiteur, et croyant n’agir que pour l’Église, suivait les haines d’un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un brutal soldat, un bandit, n’y avait rien gagné et leur gardait rancune. 11 lança son oncle, à l’aveugle, dans une folle guerre contre l’Empereur et Philippe, et

cela au moment où Philippe était en vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique.

La Fi ance, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit deux traités contraires avec et contre l’Empereur, par les Guises une ligue de guerre (déc. 1555), parle connétable un traité de paix (février 1556).

Qui l’emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane, et lui fit désirer d’occuper Henri U par les périls d’une situation nouvelle.

Cette fidélité tant chantée par les poêles du style soutenu ennuyait le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui l’affranchit de son vieux joug? Catherine s’y prit adroitement. En 1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite mascarade maternelle, déguisant ses filles en sibylles, avec la jeune Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse, hardie.

L’effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les choses

{155.%isr>«)

allèrent si bien que celte enfant eut un enfant du roi. Caprice dangereux. lia petite prit sa honte avec un orgueil intrépide, qui pouvait rendre le roi' fou; elle allait déclarant la chose, faisant trophée, triomphe, d’aimer le plus grand roi du monde.

Il n’y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une guerre. C’était bien' pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de Louis XIV et de Loiivois qui poussa celui-ci à décider la guerre européenne.

Les Guises y avaient hâte, npn-seulemait pour leur roman' de Naples, mais aussi pour line chance de conclave.' Le vieux pape était si colère, et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu’il pouvait un matin être emporté par un accès. Si l’armée française était là, le cardinal de Lorraine n’eût pas manqué d’être élu pape* lui pape, et Guise roi de Naples, tous deux maîtres de rilalie.

En lisant les dépêches des envoyés 'de France, on voit bien que ce pape Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles, disant qu’il allait faire Henri II empereur, ses flls rois des Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix ! A ce seul mol de paix, regardant de travers les

(leux Français : « Prenez-y garde! si vous voulez la jiaix, je n’irai pas me plaindre au roi j je vous œupe la lêle... Vos têtes! j’en couperais de pareilles par centaines! le roi ne s’en souciera guère. » Il continua jusqu’à ce qu’il ne put plus parler.

11 faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les luthériens. Le duc d’Albe fut obligé de le mettre à la raison.

Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain (novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire grand'chose en Italie. A la première place qu’il prit, les habitants furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel exemple, fituncrésistancedésespérée. Guise s’y morfondit. La nouvelle d’une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le rappelait en France, lui vint fort à propos. « Partez, lui dit le pape. Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l’Église, et rien pour votre honneur. » Le duc d’Albe finit cette guerre d’enfant en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d’Espagne.

Cependant une intrigue nouvelle avait <;hangé, en France, la face des choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait, entraînait, troublait tout. La triste Catherine

fl5M-1558)

et la vieille Diane, toutes les deux reculaient, dans l’ombre, en présence du soleil naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine, inquiètes, s’étaient liguées pour l’ajourner.

Que lit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse. Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant Diane, l’auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant, plaignant les siens d’avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille.

Diane, en décadence, déjà {lersécutée du temps et des années, se sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de voir son ancien allié. Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu’on croyait fille de la grande Diane. Ce n’est pas tout, le raccommodement alla si loin, que, pour son second fils, il lui prit sa pelite-Glle. Alliance complète et sans réserve qui irrita fort Catherine.

Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari l’attention de s’entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame fut mise en avant, une cectaine Nicole de Versigny, dame de Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la reine, qui depuis, pour argent, s’offrit

comme espion à l’Espagne (Granvelle, VIll). Celte Nicole eul un moment d’Henri, et sut en avoir un enfant.

Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu’en vérité, sauf la bâtarde, nul de ses enfants ne lui ressemblait.

On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que c’était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s’endormir devant Givilella.

connétable allait être mis en demeure de montrer s’il savait mieux faire. Le jeune roi d’Espagne nous attaquait au nord. Son armée était à Rocroi, et ne rencontrait pas d’obstacle. Même surprise qu’en 1521. On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières!

Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneurdePicardie, avait vu, avait dit que le péril n’était pas sur la Meuse. Les vieilles bandes de l’Espagne restaient toutes à l’ouest. El, en effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se jeta vers Suint-Qnenlin.

S’arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? C’était le seul espoir. En 1521 , Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua.

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Grandi très-grand sacrifice. C’était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se faire tuer ou se faire prendre; c’était (chose qu’on compte encore plus à la cour) ruiner sa fortune dans l’avenir, faire dire ce mot qui tue : Bon officier, mais malheureux.

La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny, grand amiral, ex-colonel de l’infanterie, gouverneur de Picardie et bientôt de l’Ile-de-France, neveu favorisé du tout-puissant ministre, jetait dans une affaire désespérée d’avance une fortune toute faite, croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée.

C’est ainsi que je dois dire un mot de ce grand homme, qu’on n’a nullement exagéré. J’ai altcntivemenl regardé si sa tragique mort, si la passion d’un grand parti, n’avaient pas fait illusion ; mais, d’abord, j’ai trouvé que plusieurs catholiques, et très -hostiles, ne l’ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé de dire qu’il n’y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus ferme, plus suivi, jamais démenti.

Son dur métier d’instructeur et créateur de l’infanterie, son rôle d’inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple, son effort

pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues, donna à celte haute vertu une ombre, d’être amère et chagrine. Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier mépris, et le reproche de son triste et hautain regard.

Des choses et non des mots, agir et non paraître : c’est ce qu’on voit dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de l’armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant d’exemple; partout ou il y a quelque service dur, obscur, périlleux, des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny. Au contraire de tant d’autres qui se mettent en avant, il s’est montré si peu, que c’est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu’on découvre ce qu’il a fait.

Lisez par exemple Tavannes : il conte que sou père fit à Renly la belle charge de gendarmerie qui renversa les Impériaux, et dont Guise voulut se donner l’honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement, catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant qu’on n’avait pas débusqué d’un bois un corps d’arquebuses espagnoles, qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main, il fondit dans le bois, battit les Espa-

gnols, deux fois plus forts, fit de sa raain la rude et hasardeuse exécution. Tavaniies alors chargea.

Le soir, dans la chambre du roi. Guise disant ; « Nous avons fait ceci, cela... » Coligny dit : « Où étiez-vous? » Mot dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se réservait souvent, arrivait lard et recueillait le fruit. A Dreux, celle lenteur passa pour trabisou, quand ou vil Guise attendre froidement que lout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul vainqueur.

Quoi qu’il eu soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. 11 se sentit compris et pénétré, et il s’écria violemment : « Ah! ne m’ôlez pas mon honneur ! — Je ne le veux nullement. — El vous ne le sauriez!... » Les choses se gâtaient. Le roi s’interposa et les lit taire. Mais depuis ils furent ennemis.

Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfailemeul que l’homme qui s’y jetait, se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France, désarmée et surprise. Jarnac et d’autres le lui dirent. Tout le monde fuyait de Saint-Quculin. El fort peu voulaient y aller. De ceux qu’y menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d’être secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les Espagnols

élanl arrivés et très-forts, Montmorency faible, éloigné, éperdu, ahuri dans les préparatifs.

üans le récit très-fier qu’il a laissé de son • • malheur, il y a pourtant cela de réservé et de modeste qu’il glisse sur l’horreur de la situation et l’imprévoyance de son oncle. Il abrège; on en sent plus qu’il ne dit. 11 constate seulement qu’à Saint-Quentin il n’eut en arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les Espagnols, le rempart nul, « et le dehors plus haut que le dedans. » On pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées avec des claies d’osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d’hommes et ouvrirent une brèche à passer trois chariots. Coligny s’y mit lui septième, et un moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde y était si découragé, que, d’une foule de paysans réfugiés, personne ne travaillait. 11 fut contraint de dire qu’il ferait pendre ceux qui ne voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint, mais avec peu de monde.

Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du connétable, en haine

Nul n’arrêta les Espagnols que Philippe II luimême. Ce jeune roi, si sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait fwint faire un pas avant d’avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier nos villes picardes, comme s’il les eût prises à jamais. Sa prudence fit notre salut.

■ Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On lui dit d’attaquer Calais. C’était depuis longtemps l’avis de Coligny. Notre brave Italien Slrozzi avait fait plus que de conseiller : avec un habile ingénieur de son pays, il s’était hasardé d’entrer déguisé dans la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que c’était un piège de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu’il s’y rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S’il assiégeait Calais, il voulait en avoir l’honneur.

Le 1" janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l’ennemi, nous mit devant la ville. Il n’y avait que huit cents hommes, ni vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay, fut emportée d’emblée par nos arquebusiers français. Mais, du coté de mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était arrive. Le frère de Coligny, colonel général de l’infanterie, n’avait pas perdu un moment;

échappé de prison, il accourl an galop, met pied à terre, emporte Risbank, l’entrée du port, l’abord du côté de la mer (2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné (le cette furie et sans moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu depuis deux cent dix ans. L’Angleterre pleure de rage; la France est ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet heureux coup de main a fait tout oublier.

Le bizarre et l’inattendu, c’est que Guise, l’épée du parti catholicpie, par son succès, refait l’Angleterre protestante. Marie avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du protestantisme vain(jueur. Négligée de son cher époux, le roi velu, et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu’elle servait si bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible coup de Calais, honte nationale que l’Angleterre lui mit comme une pierre sur le cœur. Elle n’y survécut guère, et mourut conspuée du peuple, laissant le trône à celle qu’il haïssait à mort, la protestante Élisabeth (novembre 1558).

Au retour de Calais, ce n’était plus le même Guise. C’était un grand chef départi. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu’on appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes : d’une part, l’engouement populaire ; de l’autre, la passion calculée d’un parti en péril, qui avait besoin d’un messie. 11 avait la France, il avait l’Église. Sa subite grandeur faisait ombre à la royauté.

11 ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, cyniquement, d’une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.

Une seule chose le gênait. Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme en prison, Coligny lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à Calais de l’aider d’un beau coup d’épaule, lui était singulièrement â charge. Il dit au roi, en revenant, que Dandelot n' allait pas à la messe, et que, s’il le suivait à Thionville, dont on proposait le siège, sa présence ferait Unit manquer.

C’était plus qu’une prière dans l’état violent où était Paris. Le roi n’aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge de colonel de l’infanterie.

— ir.o —

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