‹ Guerres de religionChapitre 13 sur 53 · I5M-1US · texte numérisé non relu

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raître à l’Europe comme un hideux Janus à qui ne se fierait personne.

Deux ans durant, («tte France des Guises ne regarda que vers l’Ecosse, vers l’Italie, et oublia la grande affaire du monde, l’Allemagne, l’oppression de l’Empire.

Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d’accord pour implorer la France contre Gharles-Quint. Elle paraissait forte dans la faiblesse universelle. L’occupation d’Écosse, la reprise de Boulogne, que l’Angleterre nous rendit (pour aident), faisaient illusion.

Charles-Quint n’était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il ne se connaissait plus. Ce n’était plus César, mais Attila, Nabuchodonosor. L’attitude de modération qu’il avait prise en sa jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la retenir. Il paraissait borriblement aigri. Granvelle l’en excuse sur sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon leur vieil usage, s’étaient loués enFrauce (Mém. de Guise), et l’infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.

Pour conuaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas toujours citer ses actes officiels, œuvre de ses ministres, mais lire les instructions qu’il écrit lui-même pour son fUs. Elles indiquent deux choses, que sa tête est affai-

blie, et qu’il ne connaît point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit 'pour guider bientôt le jeune roi, n’a aucun caractère sérieux; il est d’une banalité plate, nullement instnictif. Un prince qui s’amuse à écrire de telles choses, vaguement générales, évidemment n’a pas d’idées précises, ne sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur. (Granv., III, 267, 1548.)

Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui disent (L. Conlarini, 1548), que, malgré sa victoire il est ruiné. « II ne peut plus rien tirer de l’Italie. Ses sujets, surtout à Milan aiment mieux abandonner la terre. » D’autre part, il lire encore moins de l’Espagne. Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du siècle sont morts : il ne lui reste plus que le ducd’Albe, médiocre (au jugement de Conlarini), et un bandit italien qu’on appelait le marquis de Marignan.

Mais ce coup de Muhlberg et l’Empire tombé à ses pieds, cinq cents canons enlevés aux villes, les razzias d’argent faites par ses soldats espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une chose nouvelle dans l’Europe chrétienne de voir renouveler les scènes barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de fer). Il menait par l’Alle-

magne et jusqu’aux Pays-Bas ses prisonniers, l’électeur, le landgrave,' uii héros et un saint, comme on montre une ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un faux ridicule, irritant, d’une lettre impudemment changée dans le traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu’il promettait d’élai^ir.

Même dérision d’insolence à la diète d’Âugsbourg. Ses théologiens présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. Quelques districts, et pour un certain temps, gardaient le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de l’empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s’appela l’intérim. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter personne, un prélat catholique, l’archevêque de Mayence, remercie l’Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les protestants même. La séance est levée.

\oilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà pape, aussi bienqu’Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette monarchie universelle dont l’avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien : conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint peut lui succé-

der ; déjà ses médecins l'emarquent que sa gontic se trouverait bien mieux du climat d’Italie.

Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son gouverneur du Milanais encourage l’assassinat de Pierre Famèse, fils du pape Paul 111, duc de Parme et de plaisance, en saisissant la dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint, par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire épouser à son petit-fils une bâtarde d’Henri II. Charles-Quint, qui déjà avait aussi marié sa fille naturelle au fils du pape, n’en approuva pas moins cette cruelle affaire de Plaisance, où luiméme volait ses petits-enfants. Le pape perça l’air de ses cris, appela au secours la France, les protestants, les Turcs (dit-on), et, voyant sa famille s’arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut de désespoir.

Cet acte atroce saisit l’attention de l’Europe, étonna, effraya. Bientôt après, le frère de Charles- Quint, Ferdinand, estimé pour sa modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi, à qui il devait la Hongrie.

Nous ne raconterons pas la punition ; elle est connue. Une seule ville, Magdebourg, résista à l’Empereur, à l’Espagne, à l’Empire. Et son traître Maurice, qui l’avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fiu une belle scène, et consolante

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pour la terre opprimée, de voir ce vaiiiqueiir des vainqueurs presque pris dans Inspruck, forcé de fuir la nuit avec sa goutte, manqué de deux heures • par Maurice (23 mai 1552).

Maurice avait traité avec la France dès octobre 1551. Le roi avait pris Metz en avril; en mai il était dans l’Alsace.

Dès janvier 1552 les levées s’étaient faites à grand bruit par tout le royaume. « 11 n’y avoit bonne ville où le tambour ne battit pour la levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère pour se faire enrôler ; la plupart des boutiques demeuroient vides d’artisans. Tant étoit grande l’ardeur de faire ce voyage et de voir la rivière du Rbin ! » Cette cohue immense de gens de pied, rapidement levée, dressée bien ou mal, comme on put, s’ébranlait vers l’ouest, sous le maître des maîtres, son rude instructeur Goligny.

gendre de Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et jdiis noble de mener la cavalerie.

A voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du règne. Ce roi j)erséculeur qui venait de lancer un édit inouï contre la liberté religieuse (donnant au délateur le tiers des Hem du condamné !), voilà qu’il se portait en Europe pour le vengeur de la liberté )K)litique. 11 frappait des médailles au bonnet de la liberté, aux devises du Brutus antique!

Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et >Taiment qu’en pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c’est qu’à ce mot de sauver l’Allemagne, de délivrer l’Empire, de punir Charles-Quinl, le peuple, la noblesse, s’étalent précipités.

Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d’armes et de maisons inconnues), qu’Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit dans un sot orgueil : « Protecteur de l’Empire! Mais pourquoi pas Empereur?»

Le grand point était dès le premier pas de rassurer l’Allemagne, de réfuter la défiance ordinaire pour les Wdches, de montrer qu’en les appelant elle ne s’était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. 11 n’en fallait pas abuser. L’occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut très-malhabile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d’y mettre une enseigne; mais, sous cetio enseigne de 500 hommes, 5,000 passèrent. On s’empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de dix ans. On l’envoya en France.

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Ii3 ruse r(5iissit moins contre Sirasbourç. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de canon (3 mai).

Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l’Empereur. Maurice, apnt dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les libertés de l’Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses remerdments. Il ne restait qu’à revenir.

Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de l’Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après. Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l’élan de l’Empire, vient avec soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France ellemême y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel d’avant-garde. Tout ce qu’il y avait de jeune noblesse, les princes du sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise, s’enferma là, décidé à combattre à outrance. Iæ ducd’Albe, qui menait l’armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé à l’entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée d’Henri II tout près pour l’inquiéter, enlever ses convois, le ciel enfin contre

lui, et l’hiver. Une mortalité terrible commença chez les assiégeants, plongés jusqu’au nez dans la boue. L’Empereur malade se désespérait. On lui prête des mots contre lui-même : « La Fortune est femme, elle n’aime pas les vieux. » Et un autre plus grave : « Hélas! je n’ai plus d’hommes! »

Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s’arracher de là (1" janvier 1553). 11 laissa un monde de malades que nos Français (comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs.

Donc nous gardâmes Metz, ïoul et Verdun. Admirable morceau d’Empire. Mais ce qui valait plus, l’estime de l’Empire et l’amitié de l’Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour toujours. C’est la suprême fin de l’alliance protestante. La France reste seule en Europe.

Où prit-elle l’aident pour résister à l’Empereur? Dans un moyen désespéré qui plus qu’aucune chose va hâter la révolution :

Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens de loi, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.

Ceux qui ont lu les chapitres terribles des Chats fourrés de Rabelais, ceux qui ont vu les elîrayantes voûtes du Palais de Rouen, leurs

menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des marchands de justice, la justice devenue marchandise et propriété, achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents sièges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville eut son présidial, tribunal, avocats, procureurs, gens de loi innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort. On réservait l’argent, mais on livrait le sang. Une vie d’homme était cotée fort au-dessous de cent écus.

Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financiers, des enfants d’usuriers, d’une bourgeoisie de petite ville, d’esprit étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la liberté des parlements. La justice fut mise à portée des plaideurs qui plaidèrent d’autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de gagner.

Une révolution non moins grave, ce fut l’énorme reculade du pouvoir civil devant le clergé. On lui rend ses justices.

Le prêtre peut-il être juge? et n’a-t-on pas à

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craindre sa Irop grande miséricorde? J’ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que de rester prisonnier de l’évêque. La reine Blanche est célèbre jwur avoir brisé les cachots de l’Église de Paris. Tout le travail de nos rois avait été de miner, supprimer les justices ecclésiastiques.

Le clergé profita de l’invasion imminente. A la royauté effrayée, qui ne sait où donner de la tête, il offre trois millions d'écus d'or. Il ne demande qu’une chose, c’est qu’on biffe le grand titre de François 1", l’ordonnance appelée la GuiUelmine (de Guillaume Poyet), qui avait mis au néant les justices d’Église. Le clergé, ce pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt livres imposées par clochers, y suffirent, sans vendre un pouce de terre.

Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi contre le clergé plus qu’une armée, un livre qui marquait Rome et les évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don d’argent. Dumoulin fut puni d’avoir servi le roi. Loué du connétable, persécuté des Guises, il lui fallut s’enfuir de France.

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De la belle défeuse de Melz, et de l’échec de l’Empereur, il nous resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent admirables, devint la gloire d’un seul. François de Guise s’élait trouvé, par le concours de tous les princes et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de commander à tous, d’avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des 1 Montpensier, des Longueville; il fut là le prince (les princes, et j’allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement utiles. Italiens et Français, les premiers militaires du temps, groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l’aidaient de leur conseil, et il en savait profiter. 11 montra, en ce grand moment et dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires, guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence, d’humanité même.

Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela qu’on l’adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit : « Il eslheureux. » Ce peuple, ami de l’aventure, qui venait d’être mis en possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner toujours. Fatale idolâtrie, et punissable ! La France expie bientôt d’avoir fait un dieu du succès.

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