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on le poursnivil. Par hasard, sur la place, passait un gentilhomme avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant dire qu’on tuait un homme là-dedans et saisi de pitié, il entre, il intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s’écrie : « C’est lui qu’on doit tuer, puisqu’il est pour les luthériens. » IjCS coups tombent sur le gentilhomme ; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le chanoine n’en a pas le temps, il est frappé d’une dague au ventre. Il a beau se dire catholique et montrer qu’il est prêtre; on frappe, on frappe à l’aveugle et toujours, sans même voir qu’il est mort; les plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le sang, et les levaient au ciel, fiers de les montrer teintes du sang d’un luthérien. Cela dura jusqu’à la nuit ; la foule restait là, assiégeant encore la maison, dans l’espoir de tuer l’autre; et, quand on leur disait que la justice allait venir, ils criaient qu’ils tueraient le roi même, s’il venait pour le délivrer (5 mars 1559).
Ainsi montait l’horrible flot. L;» justice semblait avilie; le nom même du roi était en jeu. Diane s’effraya; elle voulut à tout prix la paix et le retour de Montmorency pour l’opposer aux Guises.
Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe devenu veuf espérait peu épouser sa sœur qui succédait ; il insista moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés; toutefois à la très-dure condition de renoncer à l’Italie, en rendant le Piémont, nonseulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la Savoie, le Bugey (l’Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva avancé jusqu’à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons au nord, mais pour nous ouvrir au midi .
Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François I", de cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux cents places fortes que la France rendait d’un trait de plume; — une autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au milieu de l’Europe.
Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse, abandonnés, livrés. Des Alpes à l’Etna, on n’entendit plus une haleine qui Ht souvenir de la grande Italie.
On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu’il payât sa grosse rançon de connétable, et lui ût grâce, dit-on, de deux cent mille écus.
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Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d’accord avec Granvelle, sentait que les deux monarcliies n’avaient d’ennemis que le protestantisme. Un rôle immense allait s’ouvrir en France au cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques.
Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci épousait l’Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas, partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d’Orange, l’un des ambassadeurs d’Espagne. Par qui ? Par Henri même, qui le croyait instruit. Le Taciturne écoula, ne témoigna aucun étonnement, mais se le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son Ajwlogie.
Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu ; sur-le-champ, le Dauphin épouse la jeune reine d’Ecosse, xMarie Stuart (24 avril), et tout à l’heure le duc d’Albe va venir épouser pour son maître notre princesse Élisabeth.
Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l’épousée que, si elle mourait, elle donnait V Écosse à Henri II ; que de son vivant même la France aurait Vusufniit de l’Écosse jusqu’au reinboursemeiit de cæ qu’elle avait
avancé. Enfin elle signa une protestation contre les lois et constitutions de l’Écosse qu’elle allait jurer. Trois crimes et trois fautes. A quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire prendre les armes d’Angleterre, sûr moyen de lui rendre Elisabeth hostile, implacable jusqu’à la mort.
Ils voulaient exiger des Ecossais, venus pour le mariage, les joyaux et la couronne d’Écosse. I^es ambassadeur refusèrent, et le malheur voulut qu’ils mourussent peu de jours après.
IjO connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n’était pas loin de renvoyer les (iiiises.
Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la persécution. Le cardinal reprit l’accusation contre le frère de Goligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l’inviter à rentrer en lui-même. Il connaissait })arfaitement la loyauté impétueuse du colonel général, l’orgueil irritable du roi. Henri était à table quand Üandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela la nournture qu’il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre choses : la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe; la seconde, de faire prêcher chez lui ; la troisième, d’avoir chanté au Pré-aux-Clercs ; enfin, d’envoyer des livres hérétiques à son frère Goligny. Dandelot remplit
les vœux du cardinal. Il dit au roi cpie son épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse, nullement insolente, le roi s’emporte, lui jette son assiette à la tête ; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté, dépouillé de sa charge; on le force d’entendre la messe. Voilà les choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée.
Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice, entreprirent d’étouffer la sourde opposition qui se formait au parlement. Le dernier mercredi d’avril, le procureur du roi invite ce corps à exercer sur lui-même l’espèce de censure mutuelle qu’on appelait mercuriale. Cette formalité ordinaire ici n’était plus rien de tel. C’était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.
Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire. L’une et l’autre avaient à craindre l’éclat de ce débat. La Grand’- Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière, et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait les protestants ; mais, en revanche, elle venait d’absoudre le meurtre horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d’élargir quatre protestants condamnés par les juges
inférieurs; un habile interrogatoire les innocenta malgré eux.
Voilà donc en présence des juges diversement cou|iables d’avoir violé ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se présentaient à l’examen avec le sang versé aux Innocents et leur scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay, se présentaient suspects de l’indulgent escamotage qui avait sauvé des martyrs.
La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques, austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été l’illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d’affaires, qui, trente années durant, servit la France dans les plus difficiles missions, et, prêtre catholique, n’eut guère (ce semble) d’évangile autre qu’Aristote et Papinien.
La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la demande d’un libre concile, et, en attendant, l’indulgence. Si la mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé les Guises au profit de Montmorency.
Le Maisire cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le ‘mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite, à gauclie, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d’un côté, et de l’autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le garde des sceaux disant qu’on opinât en liberté, 1e roi ne disant rien et siégeant là comme un espion.
Les Guises avaient gagné d’avance : ils étaient sûrs que ces graves personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des hommes, même timides, mis au-dessus d’eux-mêmes par la situation, trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la cour avait bien jugé et conlinuerait. De Tliou, père de riiistorien, dit qu’il n’appartenait pas aux gens du roi do toucher aux jugements rendus, et que, pour l’avoir fait, ils méritaient le blâme de la cour. Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les ju’otestants, menacés spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses hardies, dit celle-ci, naïve et louchante; «Croit-on que ce soit chose légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ?»
Ou assure que l’élan des magistrats alla si loin, qu’un d’eux, révélant tout à coup l’esprit qui sourdement commençait à couver, le démon (lu Conlr'un, dit le mot du prophète : « Roi, c’est loi qui troubles Israël . »
Le roi ne dit pas mol. 11 consulta un moment les siens à voix basse, puis se fil apporter la l'cuille où les greffiers avaient écrit les opinions. Alors il éclata, et dit qu’il ferait des exemples. 11 donna ordre, non à un chef d’archers, mais (chose inattendue!) au connélable, chef de l’armée, de descendre les gradins et d’empoigner les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du roi, avait clé sans doute conseillée par les Guises ; il leur était utile qu’il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son neveu, Dandelol l’hérétique, et du très-suspect Coligny.
Montmorency avala cela et sauva sa forluue.
Ce roi, jouet des rois, qu’en 1540 François 1“ s’était plu à faire valet de chambre, Henri H le fil recors et archer.
H ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes. Us furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous ce règne par la vente des charges, reci'ulé des fils d’usuriers, il avait fort baissé.
Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l’heure va frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La justice est évanouie.
Montmorency eut le j)rix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher qu’il n’emmenât le roi chez lui à Ecouen. Mais d’Écouen même ils tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait dire qu’il avait la paix maintenant avec l’Espagne, que Varmée n’avait rien à faire, qu’il l’emploierait contre les luthériens.
L’armée, c’était le connétable; les Guises, par cet acte, le compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.
Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un coljwrteur de Genève, la foule se jxtrlc à Saint- Antoine, au royal palais des Tournelles, à l’église Saint-Paul, où le mariage d’Espagne va se célébrer.
Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser le duc d’Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des prisonniers. Le roi, selon l’usage, fut au tournoi le premier des tenants, brilla tant qu’il voulut, et tout était fini quand il lui vint la fantaisie de briser encore une lance
contre ce capitaine des gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C’était un homme jeune et fort, Montgommery. 11 refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare dans ces combats inoffensifs, arriva : un éclat de bois arracha la visière de son casque et lui entra dans la cervelle.
Voilà la joie changée en deuil. La mariée, eu noir, est épousée la nuit à Saint-Paul par le duc d’Albe : la sœur du roi par le duc de Savoie, dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l’agonisant.
Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait laquelle, osa, sur le coi-ps môme, dans les tentures, mettre une tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il entendait du ciel la foudroyante voix : « Pourquoi, Saûl, persécuter ton Dieu? »
Un acte bien autrement hardi venait d’avoir lieu dans Paris, à l’insu de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom, qu’ignoraient ceux mêmes qui le firent : la république ré* formée.
Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait eu lieu au faubourg Saint-Germain. Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au sein d’un
peuple furieux qui massacrait jusqu’à des catholiques suspects de tolérance, ccs hommes intrépides, de toutes les provinces, vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent leur foi, leur discipline, et l’acte de naissance de la démocratie religieuse.
D’où en vint la première pensée? de Paris? de Genève? Elle sortit surtout de la nécessité. L’immense développement souterrain qu’avait pris la Réforme, cette foule d’^lises, nées de l’inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, une grange, un bois, une lande solitaire, c’était la diversité même; peu en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir, d’organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva ?) l’idée d’établir uu accord entre les églises de France, l^e rendez-vous fut donné à Paris, au volcan môme de la persécution. Le faubourg Saint-Germain, que l’on commençait à bâtir hors de la ville, offrait quelques retraites à la mystérieuse assemblée.
Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. « Nulle église au-dessus des autres. Deux fois par au, s’assemblent les ministres, chacun amenant un ancien et uu diacre. Le ministre nouveau (ju’é/we/d les anciens et les
diacres est préseuté au peuple pour lequel il est ordonné. S’il y a opposition, elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier ce ministre. »
Voilà la base de l’église républicaine de France, vraiment républicaine alors ; car en ces commencements les électeurs (anciens et diacres) sont euscr mêmes élus par le peuple.
Tout cela calqué sur Genève ; mais combien différent, en résultat, quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à cet empire immense que la Réforme allait se créant aux Pays-Bas, et en Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique 1
Combien plus différent encore quand, d’une ville d’asile et d’école, fermée et protégée, la République réformée passait dans l’aventure, sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!
La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir durerait-elle d’une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de l’excommunication, le seul dont elle voulut s’armer, serait-il suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée? La défense du peuple, l’impérieux devoir de défendre les faibles, ne forçeraient-ils pas de prendre un autre glaive?