II
ne cesse de crier pour la liberté du concile de Trente, contre les conciles où jadis la liberté é[ail étouffée par les ariens. On a vu que plus haut le clergé, menacé d’avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la liberté.
En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu’on leur ferme les portes ; ils les enfoncent et rentrent ; des deux côtés, des morts et des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier ; les protestants prennent d’assaut une église ; nombre d’hommes sont tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc.
Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain, où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle venait d’essayer la force, et elle avait été humiliée. Un minime, qui prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui lui firent un triomphe ; nombre de marchands à cheval vinrent au-devant de lui et le ramenèrent à sa chaire.
Cependant, depuis le collocpie, les protestants avaient une grande attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils comptaient parmi eux toutes les familles d’éclievins et consuls des villes du Midi. A Paris môme, ils étaient redoutables. Chacune de leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de gentilshommes. Sous la protection de ces hommes d’épée, ils prenaient confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour, faire leurs mariages et baptêmes « à la mode de Genève. Donc ils s’organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en public, imprimèrent et Grent afficher les secours qu’ils donnaient aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des diacres chargés de la distribution.
C’était un point sur lequel le clergé n’eût toléré aucune concurrence. Les pauvres lui tenaient trop au cœur. De tous ses privilèges, celui dont il était le plus jaloux, c’était d’être l’unique et souverain distributeur d’aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques, les redoutables bandes des pauvres qui l’informaient de tout, l’appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si l’Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté, la royauté du ventre !
On pouvait aisément prédire que le mouvement d’avril allait recommencer, non plus au Pré-aux- Clercs, mais dans les grands faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C’était là justement que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à s’assembler.
Au faubourg Saint-Marceau, l’assemblée protestante se tenait dans un lieu qu’on nommait et qu’on nomme encore le Patriarche, à peine séparé par une petite rue de l’élise de Saint- Médard. Le curé était un moine de Sainte-Geneviève , puissamment soutenu d’en haut par cette riche abbaye de la Montagne. Et il l’était d’en bas par l’abbaye de Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines seigneurs, magnifiques de costume et d’habits (spécialement les Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe, distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne pouvaient ou ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient faire un coup de violence, comme le saccagementde l’iiôtcl de Longjumeau.
D’autre part, l’assemblée protestante était fort nombreuse, étant unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle comptait habituellement au moins six mille personnes,
et parfois beaucoup plus. Ayant tant d’ennemis, ils n’y allaient qu’en nombre, avec femmes et enfants , mais la plupart armés pour garder leurs familles. Cela faisait une longue détilade à travers Paris, et comme une revue. Il y avait beaucoupde gentilshommes ; la masse était môlée ; mais tous tâchaient de se bien mettre, et voulaient se faire respecter. On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu’en une grande occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer, beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là n’étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette foule deux avocats, l’intrépide Rusé, qui, en avril, avait mis seul en fuite les assaillants de l’hôtel Longjumeau, cl l’illustre Charles Dumoulin, premier jurisconsulte de ce temps et de tous peut-être.
Ces assemblées du reste étonnaient par l’ordre admirable, la gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable, chez les femmes louchante, émue surtout, et non sans larmes chez des mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d’excentrique du reste, ni de bizarrement fanatique (comme on vit
plus tard aux Cévennes). Tout se passait en grande publicité, de jour, par-devant le soleil, les curieux et le magistral. Car l’autorité assistait, aux termes des derniers édits.
Nul prétexte à l’attaque. On s’en passa. Le 24 décembre, le curé de Saiut-Médard, hors de l’heure des offices, se mit à faire sonner toutes ses cloches, de façon qu’on ne pût entendre le prêche qui se faisait tout près. Mais les hommes notables se détachèrent de l’assemblée, allèrent dire au curé qu’une si nombreuse réunion, légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir sa loi. 11 cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire : « Les huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en suhjcction. »
Le 27 décembre était une fêle. On monte pour ce jour un grand coup. Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu’à Nolre- Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé s’assure de l’armée des deux grandes abbayes, frères convers, chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du Parlement, le premier président, le président Saint-André et le procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.
On avertit sous main les protestants qu’il y
aurait un terrible mouvement du peuple, qu’ils couraient un grand risque. Ces avertisseure charitables pensaient qu’ils n’oseraient venir ; leurs assemblées, dès lors, suspendues par la peur , cessaient d’elles - mêmes ; leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas; ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les prières faites , et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte : « Venez, vous qu’on opprime. » L’autorité qui présidait était Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée.
On n’avait commencé qu’à trois heures; les vêpres étaient dites, et l’église silencieuse. Rien d’apparent; on l’aurait cru déserte. .Mais à peine Je sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en branle ; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n’entend plus qu’ elles. Deux députés sont envoyés pour demander silence. Alors une batterie imprévue se démasque. A toute ouverture du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg et l’armée des deux abbayes.
Des députés, l’un parvient à entrer, et il est tué; l’autre revient à toutes jambes ; le magistral espère être plus respecté : il avance seul vers
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l’église. La pluie de pierres ne continue pas moins. 11 est l'orcé de revenir.
Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s’ils n’avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à cheval, faisaient le guet autour de l’assemblée. Us virent bientôt de noires fourmil ières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que l’église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans qu’ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu.
Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur homme dans l’église qu’on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient le sort. Us entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes. Cela ne se Gt pas assez vite pour qu’ils ne reçussent d’en haut une effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Us entrent pourtant, et ils trouvent leur homme à terre ; ce n’est plus qu’un cadavre. L’église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et cachées la veille ; les images restaient, les statues, cruciGx ; les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour s’en armer ; dans une chose si bien préparée, ils s’étaient pourvus d’autres armes.
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Le nombre des blessés protestants est inconnu ; mais il y en eut trente ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu’ils pourraient. « Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu’on tâcha de sauver, bien qu’il n’y eût pas une vieille qui n’eût fait son devoir, au défaut d’autres armes, d’amasser et jeter des pierres. »
Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de vouloir mettre le feu au pied. Us descendirent alors, et le prévôt les fit lier. Le difficile était d’emmener ces prisonniers, et aussi de pourvoir à 1a sûreté des protestants qui se retiraient à travers un quartier hostile. Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la première tentative de sortie violente qu’on fit de certaines maisons pour déranger la file, rembarrèrent si rudement les assaillants qu’ils n’y revinrent pas ; la route fut paisible jusqu’au Châtelet, oû le prévôt mit les prisonniers.
Première et notable victoire de la liberté religieuse (27 déc. 1561).
Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l’assemblée se fit, moins populaire, mais tout armée, et en mesure de résistance. Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d’outrage, le calme de la force.
Le soir, quand pas une âme n’élait au Patriarche, on vint bravement en faire le siège ; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces. Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens qu’ils saisirent, sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de justice.
La rage fut profonde, on peut le croire. On fil cent récits sur les blasphèmes et sacrilèges, sur les injures des huguenots au Dieu de pâXe. On assura que, le lendemain, des hommes (étaienl-ce des huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent tout ce qui restait. Mais on n’eût pas produit assez d’effet, si l’on n’eût forgé un martyr; on supposa « qu’un pauvre boulanger, chargé de douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le précieux corps de Noire-Seigneur, et qu’en voulant le protéger il avait reçu le coup mortel. » Ces histoires vraies ou fausses exaspérèrent tellement les pauvres esprits faibles, qu’au pont Notre-Dame une femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui des ongles ; elle fut prise, menée au Châtelet. Làdessus, nouveaux cris, lamentations, larmes, sanglots sur l’esclavage de Paris, pire cent fois que la captivité de Babylone.
Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire leur coup. Eux battus, on s’éveille ; le président n’est plus malade; le Parlement condamne à mort deux chefs d’archers, suspects d’avoir favorisé les protestants. Exécutés à l’instant même ; les enfants, le prétendu peuple arrache et traîne leurs cadavres.
Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d’expiation, de ces fêtes sinistres qui toujours s’arrosaient de sang.
Cependant l’Hospital avait imaginé d’opposer tous les parlements au jjarlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés, choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours, fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d’une part, rendait aux catholiques les églises envahies par les protestants, d’autre part assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s’assembler hors des villes.
Edit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen, de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d’Aix même (mais après un combat), enregistrent successivement.
Dijon seul el Paris résistent.
Condé, cependant, avec l’aide du gouverneur de l’Ile-de-France, Montmorency l’aîné (opposé à son père), avec l’aide des Ghâtillon, quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d’écoliers, tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le Parlement.
L’ambassadeur d’Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que Coligny quittât Paris, qu’on respectât la désobéissance d’un parlement que les parlements même avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu de l’étranger, allait céder. Il céda le 6 mars.
Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la guerre civile.
Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à la victoire des protestants, si l’on ne recourait aux plus extrêmes moyens.
Le premier, fort bizarre, fut une tentative d’enlever le jeune frère de Charles IX, le petit Henri , depuis Henri III. Son gouverneur était gagné, et il avait gagné l’enfant, qui toutefois le soir dit tout naïvement à sa mère.
La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de violence , un coup san-
glant. Seulement, si on le frappait par devant, n’aurait-on pas derrière un coup vengeur de l’Allemagne? C’est ce qu’on voulut éviter.