IX
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lion. Henri II rougit presque d’ôlre fils de François I" ; c’esl le fils du roi Périon, c'est le Beau Ténébreux. La réalité et l’hisloire sont enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu, nous entrons au pays des fées.
Où n’alleindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et devises ne parlent que d’astres, que d’étoiles. La conquête du monde est assurée ; mais qu’esl-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? on ne saurait le dire.
A la salamandre éternelle qui régna trente années, au soleil de François I", dont sa sœur fut le tournesol, un autre astre succède, la lune, romanesque, équivoque de douteuse clarté. La Diane d’ici, en son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la Diane de làhaut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le calembour sublime : « Donec lolum impleal orbem. » (Il remplira son disque; ou, remplira le monde.)
Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n’y croit I C’est la Diane armée et prête
frapper de ses flèches. Voyez-la à Fontainebleau, sous son double visage : là, céleste et dans la lumière; ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L’Amadis espagnol s’éclaire du reflet des bûchers.
Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c’est un enchantement, et c’est par une suite de violentes féeries et de coups de théâtre qu’on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans qui mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de la baguette. A ce prix, elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s’entoure de tous les arts. Elle lance la France dans d’improbables aventures. Des princes de hasard, des Guises, vont agir sous sa main, éblouir, troubler et charmer. Surprenants magiciens, s’il reste un peu de sens, ils sauront nous eu délivrer. La France, décidément romanesque, espagnole, les remerciera de ses pertes.
Et d’abord elle se trouve riche à la mort de François I". L’argent abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fêle de l’enterrement, splendide, immense et noblement tragique, où l’on jette des millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi comblera ses preux. Fête d’un ■* combat à outrance, d’un Jugement de Dieu, celle-
ci sombre, sauvage et sanglante, où toulc la France cslinvilée.
En alleudanl, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux -mômes, la vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le prend, le mène aux délices d’Écouen, de nie d’Adam, de Chantilly. Mais Diane le garde à Anct. Là, entouré de Guises, enivré de fanfares, d’emblèmes prophétiques cl du rêve de la conquête du monde, les yeux fermés, il donne les actes décisifs j»r lesquels l’idole signifie sa divinité.
Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi faisait son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu’elle entrait dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie, de toute tradition, qu’on supprimait le temps, qu’on retournait d’un saut au roi Arthur, à Charlemagne.
Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le treizième siècle, la grande œuvre du droit. Récemment Charles YIII, Louis XII et François 1“ avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit romain, et le grand Dumoulin recherchait runilé du nôtre. Celle ré volniion se réclamait du roi, se rapportait au roi,
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cherchait en lui sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n’en veut rien savoir; tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse des épreuves, la jurisprudence de l’épée. Saint Louis, tant qu’il peut, entrave le duel juridique ; Henri II (dans le siècle de la jurisprudence !) l’autorise, le préside et l’arrange; il fait les lices, lance les champions, selon la forme antique : Laissez-les aller, les bons combattants I
Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans signature, au bas d'un chiffon de défi.
Toutefois avec ce mot : Fait en conseil royal. Et signé Laubespin (le nom du secrétaire d’Étal).
Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l’ami et la maîtresse, entre le connétable, qui paraît mener tout, et Diane, présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout en effet. Montmorency gouverne à la condition d’être gouverné.
L’acte bizarre dont il s’agit, supposant que ce droit barbare était la loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire de la Châtaigneraie.
Jarnac, beau-frère de la duchesse d’Étampes, de la maîtresse qui s’en va avec François 1". I^
Châtaigneraie, une épée connue par les duels, un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II.
La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l’appelant la vieille. Il y avait chez François 1", entre ses domestiques, valets privés et rimeurs favoris, une fabrique d’épigrammes contre la maîtresse de son fils. TJn jour, on lui offrait des dents; une autre fois, on lui conseillait d’acheter des cheveux. Ces fous criblaient à coups d’épivigle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus que reine, et le leur rendre à coups d’épée.
Il était bien facile de perdre la duchesse d’Étampes. D’abord, elle avait été comme le malheureux et disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay, favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une sœur protestante, connue pour telle, et exaltée.
Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe et efficace. Par quoi sa tète ne tenait qu’à un fil. On avait dit, répété, répandu, qu’elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que sans elle nous aurions vaincu, que c’était elle qui avait amené l’ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du Bellay, mais d’autant mieux avalé
par l’orçueil national, qui y trouvait consolation.
Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés sur un homme qui lui appartenait et qu’on disait agent de sa trahison. Cet homme intelligent se garda bien de disputer ; il donna un château aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout.
Ils dirent que ce n’était rien de tuer la duchesse, qu’il fallait la désespérer, qu’on ne commençait pas la chasse par les abois, qu’il valait mieux d’abord que la bêle harcelée, mordue, sentît les dents, qu’elle eût la peur et la douleur, qu’elle versât surtout ces amères et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci.
La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d’abord. Elle avait en Bretagne un mari de contenance qu’elle tenait là en exil, comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela, vingt ans durant. Ce mari voyant le roi mort et sa femme perdue, éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux époux qui se gourinent dans la boue, cl avec eux la mémoire du feu roi. Diane y jouit fort, au point qu’elle envoya Henri II, le roi, aux juges, aux procureurs,
dans celle sale écliaulîource, pourquoi? pour as* sommer une femme qui se noyait déjà.
Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer l’aiguille, piquer la malheureuse, sans qu’elle pût crier seulement. Pendant vingt ans maîtresse d’un malade, et tristement malade, elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme, élégant, délicat, que la duchesse d’Élampcs, pour l’avoir toujours près d’elle avait donné pour mari à sa sœur. Jarnac faisait beaucoup de dépenses, menait grand train, quoique son père, vivant et remarié, ne pût être bien large. 11 était trop facile de deviner qui fournissait.
Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête ; elle pouvait lui percer le cœur.
On n’eut pas la patience d’attendre la mort de François 1". Un an ou deux avant, on mit les fers au feu. Le Dauphin, instrument docile, lança l'affaire brutalement par un mot qu’il dit à Jarnac : « Comment se fait-il qu’un fils de famille dont le père vit encore peut faire une telle dépense, mener un tel état? » Le jeune homme, surpris, se crut habile et parfait courtisan en répondant une chose qu’il croyait agréable, disant
que sa belle-mère ï entretenait, ne lui ivlusait rien. Mol équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait l’exemple du Dauphin, avait la femme de son père.
Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans ces termes : « Il couche avec sa belle-mère. »
Un tel mol, et d’un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac, du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant tout, bravant tout, et rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi menti élait un méchant homme, un malheureux, un lAche.
Tout retombait d’aplomb sur la tète du prince.
Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent guère d’avoir des gens charmés de sc battre pour eux. Henri en avait, et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l’escrime, il choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la dextérité du bretteur.
Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré d’échine, admirable lutteur, d’une roideur de bras à jetei' par terre les lutteurs bretons. Il avait vingt-six ans, et déjà il s’était signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bavrache, il était brave, et se portail pour le plus brave. Il courait les duels.
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défiait tout le 'monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné, le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du Dauphin) une meute de gens comme lui.
Le Dauphin n’eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu’il entendit parler de l’affaire, il la fit la sienne. 11 soutint que c’était à lui que Jarnac avait dit la chose, qu’il la lui avait dite cent fois, et lui défendit de dire autrement.
Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était beaucoup plus grand, long, délicat et faible. Vautre, même sans armes, dit l’inscription mémorative du combat, l’autre défait, anéanti.
Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait fait grand bruit, et s’était adressé au roi (c’était encore François I"), qui défendit de passer outre. Combien de temps l’affaire fut-elle suspendue? Nous l’ignorons. Mais les mots ironiques, les gestes de mépris, les affronts^ ne furent pas suspendus. Car le 12 décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au roi de combattre. Le roi répondit qu’il ne le souffrirait jamais.
François T' mort (le 31 mare), qu’elle est la première affaire de la monarchie? La grande
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guerre d’Allemagne apparemment, les secours promis aux princes protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire. Charles-Quint les bat à Mulhbei^. La grande affaire, c’est le duel, c’est la mort de Jarnac, la vengeance de femme.
Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jamac, alarmé, se voyant si forte partie (et derrière, le roi môme), fit l’humiliante démarche d’aller trouver Diane son ennemie et qu’il essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné. Comme amant de la duchesse d’abord, mais aussi comme étant Chabot du côté paternel, cousin de l’amiral Chabot, et par sa mère des Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être à cette damnable fabrique d’épigrammes ccmlre la vieille, dont nous avons parlé.
La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente, qu’elle n’y pouvait rien, que le vin était tiré et qu’il fallait le boire, qu’il n’y avait pas de remède, puisque le roi personnellement était en jeu et qiCil ne cédet'ait jamais.
Nul moyen d’en sortir que de s’humilier, de ne plus démentir l’inceste, de confirmer l’outrage sur le front de son père, de rester le plastron du roi et l’amusement de la cour.
Celle-ci y comptait, et l’on s’en amusait d’avance. Tout était arrangé pour donner à l’affaire
une publicité effroyable. On en avait fait une fêle ; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.
Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de Paris, sur l’emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique, môme avant qu’on bâtit la terrasse d’une lieue de long, a toujours été un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d’où la forôt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et l’université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le pins curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de toutes les provinces.
Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces figures d’un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints dataient de Louis Xll et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l’herbe leur sobre et pastoral banquet.
On devinait assez leurs pensées sérieuses.
première pour le mort, déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui jusqu’au dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle pour lui), avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa tièrc altitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le souvenir de ses folies, passées toutes en l^endcs. Magnifique hâblerie, noble farce ! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la scène était vide.
Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu : la royauté moderne soîis un roi chevalier.
Tant fausse que fût celle chevalerie, elle imposait. Aux choses on op^iosait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s’était créée, secrète, d’honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux clercs du secret. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un vaste établissement despotique, s’était formé, et tout au profil de la cour. La noblesse, pourtant, du roi-soldat avait tout enduré. Lui mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
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Mais, à pari le gouvernement, hors de son action, une autre révolution s’était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l’argent multiplié, et, parlant, avili, avait comme annulé la rente; rentiers et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre coûtait beaucoup plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps auparavant, le dit déjà. Li noblesse agonisait dans ses manoirs ruinés. Et, pour comble, elle s’était énormément multipliée; les cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s’éteignaient au couvent ou à la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la domesticité. Les plus adroits s’accrochaient aux seigneurs, vivaient de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop Oers encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils mouraient de faim noblement.
Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté 'nouvelle, la cour, l’abîme où s’absorbait la France.
Les longs préparatifs, les intcrminaldes cérémonies qu’on avait exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu’on mit à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques.
leur donnèrenl le loisir de regarder, de s’informer, et, les yeux dans les yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux regards.
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