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CHAPITRE II

Le coup de Jamac. 10 juillet 1517.

Le roi d’abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il n’était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser à sa captivité, rappelait l’ombre du cachot de Madrid, et ses grosses épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y sentait aussi l’ennui que son joyeux père avait eu de faire Tamour à la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.

Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le buste du Louvre). On comprend qu’un tel homme une fois lié et musclé, on put le mener loin; que, né chien, pour

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plaire à ses mallres, il put devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir pourquoi.

Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit pas le buste. Le spirituel envoyé d’Espagne, le très-fin diplomate Simon Renard, l’exprime d’un seul mot que tout le monde comprenait alors : « 11 est né saturnien. » Saturne, en alchimie, c’est le lourd, vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l’astre sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres malencontreuses, de guignon, de triste aventure.

Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être, un astre supérieur. L’astre rassurait peu. Dans son portrait probable (Musée Gluny), Diane effraye plutôt de son apparente froideur. Fille du Rhône, mais longuement attrempée de sagesse normande, elle mit la froideur dans les mots, dans la noble altitude. Et les actes n’en étaient que plus violents.

Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait qu’elle, et lâchait d’attraper un mol ou un sourire. Elle n’y perdait pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un spectacle pour les austères

provinciaux, qui ne comprenaient rien à ce partage d’une impudente intimité.

L’audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute opinion, apparaissaient en une chose, c’est que, par-dessus tous les dons dont nous parlerons tout à l’heure, elle s’était fait donner un procès — avec qui? avec toute la France.

Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague, effrayante, de toutes les terres vacantes au royaume. Or il n’y avait pas un seigneur, pas une commune, qui n’eût près de soi quelqu’une de ces terres vacantes et n’y prétendît quelque droit.

Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant, litigieux.

On réclamait ce quart. On menaçait d’un coup deux ou trois cent mille ayants droit. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où l’on était sûr de gagner.

Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur les estrades de Saint- Germain. On fut très- matinal. Dès six heures, tous si^eant, les lices étaient ouvertes, et l’on procédait aux cérémonies. Le combat n’eut lieu que le soir, fort tard, presque au soleil couché.

Nous avons heureusement un long récit de

celle journée, authentique, un procès-verbal, dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts. Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui ailleurs est de si faible autorité, mérite ici quelque attention, étant neveu de l’un des combattants, et sans doute informé Irès-parliculièrement de cet événement de famille.

Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l’assaillant, la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes cl tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort éclatantes, blanc et incarnat. Il honora le camp par dehors et en fil le tour. Puis il fut reconduit solennellement à son pavillon, d’où il ne bougea plus.

Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil? Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. « Il y avoitdéjà cinq semaines, dit Vieilleville, qu’on voyait la Châtaigneraie faisant une piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive, impossible, si le roi qui l’aimoit ne lui en eût donné le moyen. » Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c’était le juge qui prenait si scandaleusement fait et cause pour un des partis.

Si la tête avait tourné complètement à la Châ-

taignerie, on ne peut s’en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l’était encore plus de la folie commune. Le temps n’existait plus, l’affaire était finie avant de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s’occupait que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.

Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises, voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais le roi le lui défendit. Jarnac n’eut de parrain que Boisy, le grand écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée. Vendôme, indigné d’une partialité si manifeste et si grossière, se leva, et les princes du sang le suivirent.

Depuis deux mois Jarnac s’était préparé à la mort, et il avait fait de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et pouvait dérouter un bretleur de profession. Cet Italien s’informa, observa ; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide d’une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.

Jarnac, étant VassaiUi, avait droit de proposer les armes. La question était de savoir s’il valait mieux pour lui proposer les armes gothiques,

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embarrassantes et lourdes, du quinzième siècle, ou celles, plus légères, qu’on portait au seizième. En droit, puisqu’on renouvelait tout le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus tôt. L’autre parti ne s’y attendait pas. Il n’aurait jamais deviné que le plus faible demanderait ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les mouvements du bras jadis blessé.

Du reste, l’Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu’à tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie. Il lui dit d’exiger deux dagues, l’une longue attachée à la cuisse, l’autre courte, mise dans les bottines ; dernière ressource de l’homme terrassé, qu’on appelait miséricorde, parce qu’au moment de doute où le vainqueur était dessus et attendait, qu'il demandât merci, il pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au ventre.

Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu’on parle de cuissards, ni dégrèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans cette journée chaude, |X)ur un combat à pied.

La diiTicullé et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer, abandonnés depuis longtemps et curiosité d’un autre lige. 11 présentait encore un vaste bouclier d’acier poli, non moins inusité alors, mais admirable pour faire glisser l’épée d’un fougueux assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.

Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il y avait à parier qu’ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et pour le roi). Cependant, soit par sentiment d’honneur et d’équité pour égaliser les chances, soit par entraînement pour céder à la voix publique, les maréchaux pensèrent qu’on devait suivre, mot à mot, les usages des derniers combats, et qu’on ne pouvait refuser les armes usitées alors.

La voix du connétable était prépondérante. Qu’allait-il décider? Nous l’avons vu bien faible et bien servile sous l’autre règne. Celui-ci commençait, et l’on ne savait bien encore ou pencherait la faveur. Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l’État, quoique nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien facilement sa grande amie Diane, et ses

petits amis les Guises, avaient enlevé Henri II, et de Chantilly, d’Écouen, maison du connétable, l’avaient emporté à Ânet. Il avait vu encore au conseil dü 25 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent du roi l’ordre du combat, c’est-à-dire la mort de Jarnac. S’il les laissait ainsi toujoui’s aller, luimême perdrait terre. Homme de paille et simple mannequin, il lui restait d’aller planter ses choux.

Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût flotté encore, redoutant d’irriter le roi, sans une très-grave circonstance qui bien plus droit encore saisit son cœur et dut lui faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.

Ce fait, entièrement ignoré, et qu’un rapport de dates nous a fait découvrir, est tel :

Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation sans doute de l’acte insensé qu’il signait, une très-haute faveur personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions de la charge de colonel général de l’infanterie française.

Coligny, il est vrai, était très-digne. C’était un homme de trente ans, d’une gravité extraordinaire, d’une éducation forte et savante, d’une

bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la tâche dure de former nos bandes de pied, laidement recrutées d’hommes effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais sa cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes. Ses règlements, base première de nos codes militaires, le constituent l’un des premiers créateurs de l’infanterie nationale.

Un tel neveu était une bonne fortune pour l’intrigant austère (on verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut l’idéal, jugeât l’oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l’un trompait sur l’autre. On lui faisait honneur du Ger génie de Coligny, de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps. Celle des Guises lui Gt mal au cœur quand ils mendièrent une Glle de Diane. Et il le dit très-haut.

Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce litre que lui donnait le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution pendant deux ans, pensant, dans l’intervalle, pouvoir la faire passer à quelque favori. Or celui du moment était la Châtaigneraie, le roi en était engoué; ils conçurent l’idée bizarre, étrange (sotte

SOUS tout autre roi), de faire donner à ce brelteur, pour prix d’un coup d’ëpée, une chaîne qui exigeait un si haut caractère, la plus austère tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité déjugé militaire, une épée de justice autant que de combat 1

Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge, autrement dit, que Coligny ne l’avait plus, que l’on se moquait du connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la jeunesse, aux Guises.

Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué. Il approuva les armes proposées par Jarnac.

D’instinct, il sentait bien qu’il avait la France pour lui, que toute la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie vainqueur et colonel de l’infanterie. Pour son maître, il le connaissait, et jugeait qu’après tout il se consolerait fort vile du grand et cher ami, et, s’il était battu, loin de le plaindre, lui garderait rancune.

La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien lard, au plus tôt à sept Iieures du soir, quelle prit fin. La chaleur de juillet, la fatigue, rattenle, avaient porté au comble rexcilalion des speclateure. Nous avons vu ailleurs (à l’épreuve de Savonarole) le vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.

Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.

On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume, mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment. Personne, en celui-ci, n’avait envie de rire.

« Laissez-les aller, les bons combattants ! » Ce mot dit, ils avancent... Et l’on ne respire plus.

On n’eût osé lever les mains au ciel, mais les yeux, les cœurs, s’y dressaient.

Les deux figures de fer marchant l’une sur l’autre (de droite, la forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit, poussa d’estoc et redoubla... en vain.

Ija longue, c’était Jarnac, remettant tout à Dieu et ne se couvrant plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée (et peutêtre à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie.

Le coup porta si bien, que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac s’était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il chancela et parut ébloyer... Ce qui donna à l’autre facilité de redoubler de telle force et de telle roideur, que, cette fois, le jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à terre.

« Rends-moi mon honneur, dit Jamac, et crie merci à Dieu et au roi!... Rends-moi mon honneur! » Mais il restait muet.

Jarnac, le laissant là, traverse la liee et s’adresse au roi. Il met un genou à terre : « Sire, je vous supplie que vous m’estimiez homme de bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenezle, Sire! Ce ne sont que nos jeunesses qui sont cause de tout cela... »

Mais le roi ne répondit rien.

Acte cruellement parlial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu n’être qu’étourdi, se relever derrière et recommancer le combat. On lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.

Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile, perdant son sang. 11 se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet de fer se battant la poitrine, il dit et répéta : « Non sum dignus Domine. » Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer en lui.

11 était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. 11 se leva sur le genou, empoigna son épée, et, d’un mouvement désespéré, il se ruait sur l’autre. « Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai. — Tue-moi donc! » El il retomba.

Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac, Qu’allaitil arriver s’il ne le tuait? Que ce furieux, vivant

et sans doute sauvé par le roi, no pcrdrail pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop clément vainqueur.

Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l’homme du roi d’ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.

Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle 1 ... et se mit encore à genoux : — « Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que je vous le donne, puisqu’il fut nourri dans votre maison... Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n’avez gentilhomme qui vous servira de meilleur cœur. Je vous prouverai que je vous aime et que j’ai profité à manger votre pain. »

Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas ‘ les dents ; enveloppé d’obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf d’esprit et de langue, misérablement enchanté.

Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché dans son sang, l’épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit : « Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que nous soyons amis. » Il n’exigeait plus rien de ce mourant que de penser à Dieu. Mais, tout mourant qu’il fût, il fit encore un mouvement contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête sauvage, épée et dague, emporia tout, remit tout aux hérauts.

On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. 11 pouvait trépasser. Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi : « Sire, au moins pour l’amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie... »

Le connétable, en môme temps, descendu dans la lice, était allé voir le corps, et, revenant, il dit : « Regardez, Sire ; car il le faut ôter. »

Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que la vraie partie de Jarnac, c’était le roi, et que rien n’était fait. Un frémissement contenu de fureur et d’indignation, sans être entendu, se voyait sur la foule, et il n’était pas une âme, tant basse et servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction. Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même, oublia sa nature de courtisan timide ; il fît un coup d’audace qui désignait, marquait à la haine publique son vrai but. 11 alla à Diane, s’arrêta devant elle, et, de la lice, sur l’échafaud royal, lui lança cette parole : a Àh ! madame, vous me l’aviez dit! »

Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles tombèrent des yeux du roi : il vit la montagne de haine qui pesait sur elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu’on lui voit dans son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec : « Me le donnez-vous? »

(IbH)

Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois : « Oui, Sire!... Suis-je pas homme de bien?... Je vous le donne pour l’amour de Dieu. »

Mais le gosier du roi était comme séché. 11 ne put jamais articuler : « Vous êtes homme de bien. » Il éluda cette réparation et dit un mot qui ne touchait que le duel : « Vous avez fait votre devoir, et vous doit être votre honneur rendu. »

La foule n’y regarda }xis de si près. Les cœurs se desserrèrent, les poitrines s’ouvrirent. Le mourant était emporté, et l’on attendait avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au sourdes trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût eu des applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s’enhardit à parler, et rappela l’usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac frémit d’un triomphe qui l’aurait perdu pour toujours; il refusa avec beaucoup de force : « Non, Sire, que je sois vôtre, c’est tout ce que je veux. »

On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se composer. Il l’embrassa avec cet éloge forcé : qu’il avait combattu en César, parlé en Aristote.

Quelques-uns disent qu’il l’adopta vraiment et le prit en faveur. Je ne vois point cela. A la fin de

ce règne, je le vois encore simple capitaine à Saint- Quentin, sous Coligny.

Ce qui surprit le plus, c’est que le roi parut oublier parfaitement, ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe. Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu’il arracha les bandes qu’on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à mourir.

Il avait bu jusqu’au fond le calice par l’outrage du peuple. 'Dès le soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis. Le splendide souper qu’il avait préparé pour son triomphe fut dévoré par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d’ai-gent, prêtée par les grands de la cour, fut pillée, emportée. Pardessus les voleurs, une tourbe confuse s’acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant sur les débris.

On vint le dire au roi, qui, ayant déjà en luimême ime grande colère contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers, sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d’épées, de piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible.

— sa-

lis»)

étouffement, carnage indistinct dans l’obscurité.

La nuit était fermée et sombre, et la foule s’écoula par la forêt et vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénoûment. Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d’un côté, la France de l’autre.

Tout ce qu’il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province, d’indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant d’un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination de la royauté qu’avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour, le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu’était le protestantisme.

Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l’horrible averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus d’un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots, boiteux ou boires, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui un proverbe, le « coup de Jamac, » qui, redit, répété partout et dans tout l’avenir, renouvelât sans cesse cette défaite de la royauté.

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