IX
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ent d’hommes enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu’on brûlait vif Morin au parvis Notre- Üame (1664). Dans l’ordre spirituel el temporel, tout restera barbare, presque toute réforme inutile. L’histoiie doit, pour être fidèle, marcher dans le 1 mépris des lois.
Celte oïdonnance d’Orléans accorde tout ce qu’avaient demandé les Etals, c’est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique au profil des influences locales. Elle leur remet les élections, l’administration des deniers des
villes, etc.
Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la chose doit tourner à l’avantage des protestants; là el presque partout elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De sorte que le législateur fait Juste le contraire de ce qu’il veut; il favorise l’inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions, licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible encore, en consacrant partout l’autorité locale, urbaine. Aux flots de la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit : « Soyez rois! »
Loin d’aider aux rapprochements, l’ordonnance transcrit comme lois tels vœux insensés
que chaque ordre avait exprimés aux Étals pour tenir séparés les rangs, les conditions : Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le commerce, défense aux bourgeois de monter, par l’oi^ueil des habits, dorures, et autres luxes, etc.
Vainqueurs avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises prennent l’autorité en s’emparant du roi. Leur mannequin , le roi de Navarre, va prendre à Fontainebleau l’enfant Charles et sa mère , Catherine , qui venait d’autoriser les protestants à prendre les armes. Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l’histoire, fut alors et sera le jouct^ des événements. Le 6 avril le roi est à Paris, et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n’y en avait eu que soixante à Vassy. ^
Pendant ce temps les protestants sondaient leur conscience et cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance.
Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n’avaient point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l’illuminisme écossais.
Ils n’avaient pas tout prêts des prophètes et des prophétesses, des Élie Marion, des Débora, qui
n’eussent qu’à branler la tête pour voir l’épée de flamme, entendre les Irompelles des anges et sonner les combats de Dieu. Les protestants d’alors étaient d’ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore : chose fâcheuse pour la guerre civile.
On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa conscience, que ce grand citoyen, entrant en considération des maux épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d’une profonde mort morale.
Il savait parfaitement que tes protestants étaient une petite minorité, une élite, non toute à l’épreuve, qu’au bout de quelques mois de guerre la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus protestants.
Il savait que Condé, un mois avant, ayant demandé aux protestants de Paris dix mille éens, n’en avait eu que seize cents. Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, « qu’il eût suffi des cbambvières des prêtres pour l’cn chasser avec des bâtons. »
Le pis, c’est que ce parti faible n’était point homogène, mais composé de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre d’esprit, inflexible de foi et de principes, et d’excessive austérité, et les protestants de hasard, de circonstance, de mécontentement (comme
étaient la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un contemporain, «brouillons, remuants, frétillants, » de plus variables, crédules, prêts à tourner au vent de la passion.
Voilà le parti qu’il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la monarchie espagnole, l’étranger appelé parles prêtres depuis un an, et mis au cœur de la patrie!
Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives. Elles croient volontiers l’impossible; elles le font parfois, parla grandeur du cœur, ou elles l’inspirent et le font faire. La reine Jeanne d’Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de Coligny, furent vraiment ravant-garde de la croisade protestante.
L’amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit taciturne et faisant semblant de dormir, quand il entendit des sanglots. Jeanne pleurait sur l’Église abandonnée par son mari, sur tant de frères délaissés sans défense. « Être tant sage pour les hommes, dit-elle, ce n’est pas être sage à Dieu. »
Je crois que l’amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait à armer que pour armer d’ensemble. Qu’on songe ce que c’était que de mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d’un bout de la France à l’autre, cha-
cun se cherchant de l’argent, préparant son
cheval, ses armes, retenu bien souvent par
le défaut de ressources, par les adieux de la
famille.
Le sage capitaine, heureux de voir celte âme sainte et dans une si haute voie, lui dit avec bonté : « Mettez la main sur votre sein, madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim, la faim de vos enfants, la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois semaines encore. » — Mais elle dit impétueusement : « Ne mets pas sur ta tête les morts de trois semaines ! »
Il suihl d’avoir vu le vrai portrait de Goligny pour voir que, sous le roc, il y eut un cœur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il le crut de la part de Dieu, et, sans plus s’informer du nombre ni savoir si l’on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères et sa maison.
Le premier malheur du protestantisme^ république spirituelle, avait été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second, qui perdit l’entreprise d’Amboise, fut d’avoir un prince pour chef, l’étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces deux hom-
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mes en qui étaient deux mondes, Goligny et Condé, reçurent ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours étranger; Coligny et les ministres disaient que c’était tenter Dieu, qu’il fallait laisser cette honte au parti ennemi.
Datons bien celte chose. Et que l’hisloire sorte donc de la fausse et injuste impartialité où elle s’est tenue jusqu’ici.
Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi d’Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement.
En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui achevait leur victoire d’Amboise et mettait à leurs pieds le roi de Navarre.
En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens, sollicita l’appui du roi d’Espagne.
En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au parlement, couvert de la protection de l’ambassadeur espagnol , cl prit bientôt l’écharpe rouge.
11 la porte devant l’iiisloire, et son parti, comme en 1815, est le parti de l'étranger.
On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression épouvantable de la néces-
ir
silé, le parti prolesiant accepta celte honle et ce malheur.
Coudé el sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand galop, au milieu des cris de joie cl des risées; on eût dit tous les fous de France. Contraste saisissant avec Coligny el la troupe noire des ministres qui y vinrent après.
il semblait qu’une immense traînée de poudre éclatât sur tout le royaume. Comment s’en étonner? On apprenait massacre sur massacre. Celui de Vassy ébranla, el celui de Sens décida. Tout homme connu pour protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de s’armer el d’affronter tout. La Loire d’abord éclate, Tours, Blois, Angers; puis la Normandie el les cotes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers, la Sainlonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et Gascogne, dès l’hiver, étaient protestantes. La Provence resta catholique; mais le Dauphiné éclata cl pendit le lieutenant de Guise. La grande Lyon (30 avril) SC trouva elle-même entraînée, avec Châlons, Mâcon, Aulun.
Echarpe immense, qui contournait la France par l’ouest et par le midi, plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par Sancerre au centre.
Sur cette vaste zone, une armée sortant de la
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terre d’hommes terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de Sens et de Vassy.
Tout cela en six semaines! 11 était évident que les Espagnols n’arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril ; ils n’arrivèrent qu’en août.
Guise s’adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que lentement. Il était en péril, si deux choses ne l’avaient sauvé :
1" L’argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur peur lût son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêts les marchands d’hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave, très-bons protestants, qui firent d’abord les scrupuleux ; on leva leurs scrupules en leur ol’frant le bénéfice énorme de ne fournir que moitié des soldats, et d'être payés double; moitié étaient des soldats de papier. A ce prix, ils n’hésitèrent plus (aveu de Castelnau, catholique et agent des Guises).
L’autre moyen, ce fut l’intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie royale, la lâcheté de la reine-mère. Guise avait en celle-ci une excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse et perfide; mais Guise la refit dans l’opinion, en lui
permeltanl, pour parure, le chancelier de L’Hospital : bon homme qui, pour faire quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l’intrigue qui noya la France de sang.
Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents, que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n’a sondé ce néant. Ravalée et domptée, avilie dès l’enfance, brisée du mépris d’Henri II, sei*vante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par la petite reine d’Écosse, elle eut enfin l’entr'acte de la première année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier, elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d’Eglise. Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d’où les Guises l’enlevèrent avec sou (ils, et où elle sentit la main pesante sur son cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le cœur lui retomba à sa bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l’extérieur, l’appareil de la royauté; poraître, pour elle, était plus qu’être, dans le vide absolu qu’une si grande pourriture avait faite en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu’on lui faisait, de reine pacificatrice qui , aux entrevues solennelles, trônait avec sa jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du temps, veut dire dame d’un mauvais lieu, et maquerelle au profit de Guise.
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Cet Ulysse (sous la peau d’Achille) savait parfaitement, d'après l’affaire d’Amboise, l’endroit où la grande chaîne de résistance armée était faussée d’avance et manquerait. Elle devait manquer par Gondé.
Ce petit galant, comme Guise l’appelle pour sa taille exiguë, ce prince en miniature, adoré de ceux qu’il perdait pour &a gcdarUetne française, sa bravoure étourdie est de la tète aux pieds, dans les bouts rimés détestables qu’ils firent à sa louange :
Ce petit homme tant Joli,
Qui toujours chante, toujours rit.
Et toujours baise sa inignone.
Dieu gard' de mal le petit homme I
Gondé, qui ne pesait pas plus qu’une plume au vent, volait de sa nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours trompée. La demoiselle de llouhet trompe Catherine pour le roi de Navarre, qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Gondé, qui y sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l’année suivante, et la Réforme était perdue.
Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin. Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine mère
arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà, qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l’insurrection protestante.
La plaine de Beauce, rase comme la main, n’en est pas moins commode à l’oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l’étourneau ne manqua de se prendre.
L’escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui se reconnaissant et la plupart amis, s’attendrirent, s’embrassèrent. Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient : « Quels sont ces gens qui ne savent s’ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se risque pour eux ! »
Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter cette entrevue, c’est que la reine mère, jusque-là prisonnière des Guises, s’affranchirait probablement, se mettrait avec lui, reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s’avança imprudemment, jasa et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait, que tout serait pacifié. « Quand partez- vous? » dit-elle, et elle offrit pour ceux qui partiraient l’autorisation de vendre leurs biens.
Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. 11 était prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le roi et sa
mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté, flottante jusque-là dans l’opinion, aj»parut ferme et vraie du côté catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait le protestantisme.
La reine mère n’était pas prisonnière; elle n’était liée que de sa bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la première fois; liée de l’effroi qu’inspirait l’Espagne; liée de l’argent du clergé qu’elle avait cru d’abord tirer par les mains protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en sont au Vatican (y. les notes).
Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de I/orraine une lettre incroyable d’élan, de joie, de fureur triomphante; tout est fini ; sa passion anticipe : « La religion réformée va à vau l’eau, les amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues ; leurs villes rendues sans condition... » Et, dernier trait d’orgueil : « Notre mère et son frère ne veulent plus jurer que par nous. » Donc, la vieille furie Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils, espérant boire du sang; la ruse d’un tel fils lui en promettait une mer.
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Guise, pour enfoncer sa dupe, confirmer par foule la France le bruit de la paix, quitte l’armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André. Ils s’en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur l’assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa bouche apprennent qu’il n’y a rien, que rien n’est fait, qu’on ne tolérera pas les réformés.
La farce était jouée. Ils revinrent le cœur mort, désespérant de vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de cœur. Ils commencent à s’apercevoir qu’il y a trois mois qu’ils sont aux champs, à regretter leur femme et leur famille.
Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le fatal effet de l’entrevue, mène ses gens à l’ennemi, un gentilhomme protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s’assouvit sur elle. Voilà le commencement.
Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien faire. On va à Beaugency, qu’on force ; sac, pillage et viols.
Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés ; ils commencent à se compter, à voir qu’ils sont très-peu.
Us sont mûrs pour la mort. Tout se réveille
contre eux. La justice lance le massacre ; le parlement pousse Paris; soixante hommes tués pour (lébiiler. Peu de chose; la grande lévrière (les catholiques appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à l’œuvre.
Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de celle de 1562? C’est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en ville ; vous êtes effrayé de voir trois choses qu’on n’a revues jamais : 1“ massacre dans l’intérieur des murs; 2° poursuite acharnée des fuyards par les paysans; 3°... Est-ce tout? Non, tant de sang versé ne suffit pas; les juges n’ont pas encore leur part ; les supplices commencent alors sur une échelle immense : ici trois cents pendus, et là deux cents roués.
Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants d’abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques
fameuses qui avaient fait tant de miracles furent sommées d’en faire un nouveau pour se délendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu’on venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir, traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de princes. Foule idiote, qui brisait les mortes idoles, adorait les vivantes! Guerre absurde de la liberté aw nom d'un pinnce du sang! au nom du roi, captif des Guises!
Quant aux monuments d’art, que je pleure autant que personne, je m’étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les massacres, s’attendrissent longuement sur les pierres. « Irréparable malheur! » disaient-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille : « Bah ! ce n’est qu’une nuit de Paris, » ce mot cynique est faux. Les morts, qu’on le sache bien, ne se refont jamais les mômes, ni le génie, ni les vertus des morts. La génération protestante qu’on égorgea, et qui purifiait la France, lui aurait épargné l’incroyable aplatissement qui suivit, la pourriture des temps d’indifférence, et le scepticisme hypocrite, d’où si difficilement ressuscita la liberté.
Le sens des hommes de nos jours s’est trouvé tellement perverti, nos amis ont si légèrement
(lMl-1565)
avalé les bourdes grossières que leur jetaient nos ennemis, qu’ils croient et répètent que les protestants tendaient à démembrer la France, que tous les protestants étaient des gentilshommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système : Paris et la Saint-Barthélemy ont sauvé l’unité. Charles IX et les Guises représentent la Convention.
Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans cœur, amie de l’ennemi, sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison bizarre de l’Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue fanatique qui la livra à l’étranger.
Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille de Toulouse par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes, et que les paysans, armés par les curés les traquaient dans les bois, alors, sans doute, il n’y eut plus guère de protestants dans les villes. Pour l’être, il fallut bien posséder un donjon. — Qui lit des protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez aristocrates.
Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve des infortunés qui périrent à la première répétition de la Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le parlement autorisa le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ccs professions, n’indiquent que des industriels : cordon-
(ISeS-1563) — 506 —
nier, libraire, imprimeur, colporteur, orfèvre, brodeur. El pas un nom de gentilhomme.
On se tromperait fort si l’on croyait que celte Terreur épouvantable fut la vengeance des excès des protestants. Qu’avaient-ils fait en Picardie? Qu’avaienl-ils fait en Champagne? Presque partout on les frappa pour le mal qu’on leur avait fait. La vieille mère des Guises, revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la pauvre petite ville de Vassy — la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert ; un premier sang altère, il en faut d’autre. Elle obtint d’abord que le parlement désarmât la ville et rasât ses murs ; puis chez l’habitant désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer. Premier essai des futures dragonnades qui dura près d’un an. Cette scène de fureur s’ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises, qu’ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que c’était une guerre des serfs contre l’ouvrier libre et le petit marchand.
On dit que ces paysans ivres qui tuaient au hasard mordaient dans la chair crue, et mangèrent le cœur des enfants.
Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante ^ d’avoir garni de morts tous les arbres des roules,
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(lS6i 1S03)
raconte que ces noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les houspiller, aimé rent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour tuer les petits luthériens.
Je ne m’étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les protestants armés voulaient rentrer chez eux défendre leurs familles. Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s’était obstiné Coligny, de faire par la seule Fiance les affaires de la France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les protestants le firent dans cette nécessité suprême et sur leurs maisons ruinées, leurs familles égorgées. Ils implorèrent leurs frères de l’étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en Angleterre (juillet). La difficulté était d’ouvrir les yeux aux Allemands, d’écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu’on avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes Allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos protestants, que l’on gagnait en route et qui venait combattre dans les rangs catholiques.
Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d’armée. Partout ailleurs, des bindes. lia bande de Montbrun, de .Mou vans, celle de Des Adrets, coiu'aient tout le sud-est, avec des cruau-
tés atroces. Le dernier, tout autant qu’il saisissait de catholiques, les égorçeail, ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n’étonnaient point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d’Aix, enrichis des massacres de Mérindol et Cabrières, envoyer à la mort avec près de mille hommes qmtre cent smxaiüe femmes, et même encore vingt-quatre enfants !
La reine d’Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu’à la fin de septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot ne put amener ses Allemands qu’en octobre et novembre. Il lui fallut passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui y fut tué, et par Guise, qui la prit d’assaut. Le pillage y dura huit jours, et les grands seigneurs s’y vautrèrent à l’égal du soldat.
Rouen fut pris le 26 octobre. Condé n’eut ses Allemands que le 6 novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi. Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui n’arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment, la France nageant dans le sang, s’amuser aux paroles? La reine mère, souriante et charmante, parlemente avec lui près d’un moulin à vent. Force embrassades catholiques et galantes œillades. Le prince
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perd trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.
Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu’un mot : « Geld. » Et pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la mer, audevant de l’argent anglais. La grosse armée des catholiques marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les protestants eussent joint les troupes anglaises.
Ceux-ci, qui avaient l’Eure entre eux et Guise, devaient l’empêcher de passer. Mais un prince du sang n’a garde de paraître craindre la bataille. Gondé lui permet le passage, et il l’a devant lui près Dreux (19 décembre 1562).
Les catholiques, faibles en cavaliers (deux mille contre cinq mille), étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze mille contre sept seulement qu’avaient les protestants. Au total. Guise avait diœ-sept mille hommes, et Condé douze mille.
Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c’est que par une prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui faisait son procès. Â la demande de cet ordre, la reine mère se moqua, et dit, comme la nourrice du roi entrait
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(elle était protestante) : « Nourrice, que vous semble? — Mais madame, puisque les huguenots ne veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison. »
Qui l’emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses catholiques? c’était douteux. Ce qui ne l’était pas, c’est que l’élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu’il arrivât, resterait ferme pour frapper le grand coup, c’était la masse noire des trois mille Esjwgnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu’il ne commanderait pas et serait là en simple capitaine. 11 les laissa, selon leur usage (on l’a vu àRavenne), se faire un rempart de charrettes pour briser la cavalerie et derrière regarder à leur aise les évolutions du combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.
La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou féodaux, l’infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechaigea les Suisses, leur passa sur le ccrps; mais telle était cette infanterie, que
ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva, combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et par Coligny, s’épuisa en efforts, fit fuir l’infanterie française des catholiques, mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande.
Ils n’avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis, s’ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles bandes. Condé fui pris. Tout parut balayé.
Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze cents cavaliers, et d’une furie désespérée arrêtent court les vainqueurs. Parmi ceux-ci, le fameia Saint-André, si riche, le voleur des voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses prières et ses offres, lui casse la tête d’un coup de pistolet.
Guise n’en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu’à le faire coucher avec lui. Excellent moyen de le perdre, d’exciter la défiance contre lui, de faire dire, comme disaient déjà les Allemands : « Ces girouettes françaises, pour qui on se tue aujourd’hui, sont prêtes à s’embrasser demain. »
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Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine, qui n’avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve lieutenant général du royaume.
La nuit, qui avait séparé les combatüinls, permit à Coligny de reformer ses reîtres à deux pas. 11 lui en restait quelques mille. 11 leur dit froidement qu’il n’y avait rien de fait, qu’il fallait recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. 11 était resté huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu’on ne vainquait point Coligny.
La difliculté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n’étant pas payés et n’ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur, regardaient du cùlé du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu’ils avaient raison de vouloir de l’argent, mais qu’il fallait l’aller chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin. La difficulté élait d’empêcher ces soldats nomades, qui traînaient tout avec eux, d’emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils serraient leur petite fortune, leurs pillages d’anciennes cam|)agnes. Ils y tenaient plus qu’à la vie. Coligny mit ces chariots dans le chœur même de Sainte-Croix d'Orléans. A ce prix, il les emmena, laissant pour défendre la
ville contre Guise qui arrivait Dandelot malade et des fuyards allemands.
11 part en plein janvier. Terrible hiver. L’épidémie, se joignant aux misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans. Quatrevingt mille, dit-on, étaient morts à l’Hôlel-Uieu de Paris. Nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, chassés , n’osaient rentrer , couraient les bois. Pour obtenir l’argent des Anglais, il avait fallu leur offrir le Hâvre, et cet argent n’arrivait pas. Les reîtres murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus d’un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité terrible, plus grand encore qu’au fort de la bataille, apparut l’amiral. Le premier qui pilla , il le fit serrer haut et court, lui faisant pendre aux pieds, pour l’embellissement du trophée, tout ce qu’il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc.
A la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux qui sortaient d’après la capitulation, lui fouilla dans la poche. L’amiral l’envoio au gibet. Il était sur l’échelle, quand les Anglais, qui venaient d’arriver, intercédèrent pour lui.
Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent rapides ; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir chercher en France un service si dur.