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CHAPITRE XXL

Coligny ù Paris. — Occasion de la Sainl-UarUiélemT. 1572.

Théodore de Bèze écrivait peu apres la Sainl- Barlliéleray : « Que de fois je l’avais prédite! ijue de fois j’en donnai avertissement! » '

Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes les chaires dès le temps d’Henri II, ce que le nonce et le duc d’Albe conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour indigente n’eût cent fois amusé le pape ■ de cet espoir pour en tirer de l’argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint- 1 Barthélemy.

Comment donc ce viexix capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-môme? Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite iille niaise que cet amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont nous allons parler) lui avait amolli le cœur, et fait désirer la paix à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, par l’une (on l’a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?

De telles explications ne viennent guère à l’esprit, quand on a vu seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l’homme, son ferme et douloureux regard, cette tête de juge d’Israël, cette face étonnamment austère.

Des données plus certaines sont d’ailleurs maintenant dans nos mains; elles mettent en pleine lumière la chose essentielle :

La situation était changée entièrement, et Charles IX avait tellement intérêt à s’appuyer de Coligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance.

L’occasion était la plus belle que la France sût eue depuis deux cents ans. Les Pays-Bas s’ouvraient. Le duc d’Albe était dans une situation épouvantable ; il avait rencontré l’unanime , l’invincible résistance, non plus des protestants,

mais des calholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait l’esprit, consultait les devins. « Il semblait près de rendre l’âme. »

Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui (par la haine surtout qu’il avait du duc d’Anjou). C’était par Coligny, non par son (rère, qu’il voulait faire l’expédition. - • , ■

Tout cela très-personnel à l’amiral, et très-peu au roi de Navarre, dont les historiens ultérieurs s’occupent fort, mais dont Charles IX ne s’occupait pas du tout. Si bien qu’en invitant Coligny il avait oublié d’inviter Jeanne d’Albret et son fils, quoiqu’on parlât du mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. (Lettre d’avril 1571.)

L’essentiel pour Charles IX était d’exclure son frère du commandement de l’armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait luimême une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et inépuisable en ressources, celui que l’Europe admirait, qu’on célébrait môme en Turquie.

Charles IX donnait des gages réels, incontestables. 11 négociait partout contre l’Espagne et en Anglelen’e, et à Venise, et en Allemagne, où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mère, nullement favorable au projet de son fils, si elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l’expédition de Coligny avec une petite armée qu’on eût embarquée à Bordeaux.

C’étaient là certainement des motifs sérieux pour s’avancer; non pas des garanties certaines, mais d’assez fortes vraisemblances pour qu’un chef de parti eût le devoir étroit et strict d’y hasarder sa vie, de se jouer sur cette carte.

J’ajouterai une chose triste, qu’il faut dire; je la dirai crûment.

Il arrive qu’en révolution, où l’on s’éprouve et se connaît plus vile, il y a un moment où l’on se connaît trop dans l’intérieur de son parti, et où l’on est plus las des amis que des ennemis.

Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu’on va voir :

1” La lassitude du protestantisme, et l’éloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale.

2" I^a duplicité d’Élisabeth et la malveillance de l’Angleterre. On verra qu’au moment où Co-

ligny allait hasarder tout contre Philippe 11 et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre lui.

3° Même le prince d’Orange, celui qu’on lui associait dans l’admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé le Tadtume et dont on cherche encore le mol, quels que fussent ses desseins profonds, eut des hési- ^ talions inexplicables, non-seulement en 1 566, où il > resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des Français); mais encore en août où il se montra assez froid aux avances de Coligny, qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.'

Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme tarissait. Les sages et les prudents s’en étaient retirés. Restaient les fous et les héros.

IjCs grandes provinces si sages , la raisonnable Normandie, le Dauphiné si avisé, n’en voulaient plus. L’afiàire était décidément mauvaise.

Le prince de Condé, qui n’était pas un traître, ' n’en avait pas moins cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité d’Amboise. En

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délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour -là, fut coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la sève n’y monta plus. Il lui fallut sécher.

Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun , le partisan féroce, comme Mouvans, dont on a vu la vendetta risquée dans Paris en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes , comme Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s’était transformé. Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n’y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L’autre, fier gentilhomme, ne s’émeut (car c’est Coligny), mais, sous le bâton même, il jiersiste à piller. Comment faire autrement d’ailleurs? La réponse est prête : U faut vivre. Il faut nourrir l’armée.

Tant de crimes pour punir le crime! tant d’excès pour établir l’ordre!... Et si c’était ainsi sur terre et sous ses yeux, qu’était-cc donc sur mer? La Rochelle, l’abri des martyrs, abritait

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tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l’emportement national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, d’étranges représailles. Bien entendu, c’étaient Orange et Coligny qui ordonnaient tout cela, disait-on.

« Désespère, et meurs 1 » Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni s’affranchir comme Caton. 11 était chrétien, condamné à vivre.

Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand on ouvrit son secret et son cœur, on trouva la jiatrie sanglante.

Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d’un peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le cœur du lecteur, absorbé et perdu dans ce cruel détail, n’entendrait plus et ne comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du temps que j’ai peine à lui faire tenir. Qu’on lise seulement la fuite de Tou-

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Imise. Qu’on lise l’oxpuision des pauvres familles d’Orléans, chassées et poussées à la L'iire sous l’épée catholique, leur terreur, quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers ils démêlèrent des dames et devinèrent que c’éUiient leurs amis, d’autres protesüints fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la sortie d’Égypte. .Mais les sanglots, les pleurs ne permettaient pas de chanter.

Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en -1568, avec Condé, ils traînaient leiu*s petits enfants d’un bout à l’autre du royaume. Vraie image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainle femme. En 1569, l’honnète et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques nobles lettres montrent qu’il eût été éminent, même sans un tel frère, Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblance, puisque les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, meurt le bon Odet, l’ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de tous, eu qui fut moins l’àpreté de la réforme que le doux

esprit de la renaissance. Empoisonné aussi, personne n’en douta. Ainsi cette belle trinité d’hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.

Restait-il? vivait-il ? On a vu qu’à la dernière campagne il avait succombé aux fatigues. C’est en litière qu’il revint du fond du Midi vers le Nord, et jusqu’à trente lieues de Paris. Ombre redoutable, mais ombre déjà. 11 avait un pied dans la mort.

Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d’un triste rouge qui dit son mal profond, un mal d’entrailles qui prend l’homme à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l’eau-forte que ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C’est un homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital ayant fondu, l’homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. EHpihü’ persom, matiet res.

Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre de Coligny.

L’œil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce qu’il a vu, cet œil, de dou-

loureux, d’horrible, qui le dira?... Et il l’a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l’affreux détail, avec le positif d’un esprit à qui rien n’échappe, qui a sondé à mort les misères et les hontes de son propre parti.

Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure, la tête semble d’un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour la porter à Rome. Elle a l’air de vous regarder du fond de l’autre monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.

Mort ou vivant, tl est, et on ne l’abolira pas ; car il est un principe. Une chose éternelle est en lui.

C’est pour cela qu’on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d’une résolui tion indomptable, que cet homme se sent assis j sur le rocher des siècles. On essayera le fer, et on ' l’y brisera.

Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il en est venu là. Gentilhomme d’abord, on le voit à la peau; puis tanné et hàlépar places; colonel général de l’infanterie , il a marché à pied avec le peuple , combattu avec lui; son capitaine, mais non son complaisant; juge inflexible du soldat; l’œil et la

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bouche reslenl tristes et amers de tant d’arrèls de mort qu’il lui a fallu prononcer.

Car il ne faut pas s’y tromper, cette tête infiniment austère d’un Christ des guerres civiles n’est pas douloureuse seulement; elle est extrêmement redoutable. C’est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais résigné à la justice, et qui en . acceptera toutes les conséquences, résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu.

Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la révolution maritime, d’une guerre atroce sans loi et sans merci, par un peuple mêlé, sans nom.

Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen, affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances génevoises qui, en 1560, l’avaient tant entravé. "Voyez-le parmi les ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les autres conseillant la défiance.

Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis primitivement aux consistoires qui gouvernaient l’Église, pouvait-il y rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même? Bèse et Genève disaient , non, et croyaient la chose mauvaise dans le nou-

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vcl élal des mœurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que l’on maintînt la démocratie de l’Eglise,

Qu’en pensait Coligny? Nous l’ignorons. Mais sur un autre point, il avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) nous apprend que l’amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, foi qui (sous forme tliéologique encore) n’était pas moins la pure philosophie et ranti-mysticismc, supprimant dans l’hostie la substance divine, ne voyant dans la Cène qu’un simple souvenir.

Grand changement! On ne peut imaginer aujourd’hui par quels déchirements les hommes d’alors s’alfranchissaient de celte poésie antique. Si Coligny en vint là, son cœur en dut saigner. Il lui lidlait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les docteurs, les martyrs qui l’avaient soutenu, qui avaient combattu, souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, il n’eut plus d’appui que son propre cœur.

Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout cela. Du fond de la Savoie, d’un vieux manoir des Alpes, madame d’Anlremont déclare à l’amiral qu’elle veut épouser un saint et un héros, et ce héros, c’est lui. Le duc

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de Savoie s’y oppose. Elle s’eu moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un lel dévouement?

C’était tard, oh ! bien tard ! C’était épouser le tombeau. Mais tous, d’un avis unanime, l’Eglise et les amis, voulurent qu’il se remariât. Madame d’Anlremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des positions redoutables qui pouvaient servir le ]»arti. '

Coligny était trop honnête homme pour n’épouser que ses fiefs. Il aima fortement celle qui adoptait ses enfants.

Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.

Elle emporte dans l’avenir, pour sa couronne historique, avec les persécutions terribles qu’elle eut plus tard, la lettre touchante qu’il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir 1 qui montre que les plus grands sont les plus tendres, et tout ce qu’il y a d’amour dans le cœur sacré des héros.

C’est au milieu de celte situation étrange, de cette sombre lueur d’un bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme > il eût fait de son sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en effet, si

la chose eûl tenu, Coligny l’aurait sauvé de s;; mère et de son frère; il ne serait pas devant l’histoire le roi de la Saint-Bartliélemy.

Coligny à la cour, c’était un phénomène, déjà presque un scandale. Mais qu’élait-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville celui qui, avec deux mille hommes, l’avait bravée, défiée, réduite à s’enfermer, pendant qu’il brûlait la Chapelle. La grosse bourgeoisie, depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait pas. Le commerce ne l’aimait point, parce qu’il hait toute guerre. Pour le peuple ecclésiastique, le clei^é si nombreux, les moines et tonsurés de toute sorte, les \'ieilles et les bons pauvres, l’entrée de Coligny était l’abomination de la désolation, la fin du monde. Ix ciel allait crouler, et la foudre écraser la ville.

Il n’entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son premier acte indiqua qu’il ne com[ioscrait jamais.

En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la place où avait élé la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé pour une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de bronze on y

lisait l’aiTcl (la parlemeril. Coligny attesta le traité rcceiit par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n’allait pas manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix parisienne, était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des Innocents (décembre 1571).

Le prévôt des marchands, qu’on chargea de faire la chose de nuit, discrètement, était justement un Marcel qui , plus tard , déchaîna la Saint-Barthélemy. II avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir Vhonneur de Paris. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail ils ne virent pas le gouverneur de la ville. Montmorency, qui fondait sur leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu’aux dents, ils ne résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau ; un seul fut pris, pendu aux grilles d’une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple.

Les Audin, Capefigue , etc., ont tant dit, répété, que c’est le peuple qui a fait la Saint- Barthélemy, qu’on finit par le croire. Une chose montre pourtant que ce peuple était divisé.

Il y avait le peuple libre, et le peuple des confréries. Une émeule éclata contre les Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courait qu’ils volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine mère et au duc d’Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour l’épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique.

Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny arrivait avec la force du suecès et de la révolution. Le roi d’Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n’en était pas moins écrasé partout.

En Espagne d’abord, où il ne comprima les Maures qu’en leur faisant des concessions.

Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur flotte. Le grand vizir disait plaisamment : « Nous vous avons coupé un membre, qui est Chypre ; vous n’avez fait, en détruisant des vaisseaux si vite refaits, que nous couper la barbe ; elle a poussé le lendemain. »

Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l’avons dit, le duc d’Albe devenait fou de désespoir. Élisabeth arrête son argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent mille écus. Sommée de faire ré-

paralion en chassant les corsaires, Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les gueiw de îner, qui, n’ayant plus d’asile, débarquent en Zélande même et prennent Briel (1" avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe le mariage de sa sœur Marguerite et du roi de Navarre, le 29 l’alliance anglaise.

L’Espagne était bafouée de deux côtés. En Angleterre, ou procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de Marie Stuart. En France, Charles IX souriait des menaces de l’ambassadeur es|)agnol, et disait : « Je suis prêt à tout. » (Languel, 1, 177.)

Ce])endant l’Espagne, ayant si longtemps régné en France, y gardait des racines. Elle avait d’un côté les Guises, de l’autre le parti d’Anjou. Tavannes, l’homme de Montcontour, qui SC croyait vainqueur de Coligny, ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée. Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs gentilshommes. Un jour Coligny, franclienient, dit à Tavannes : « Qui ne veut pas la guerre avec l’Espagne a dans le ventre la croix rouge » (c’est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui éUiit un peu sourd, se dispensa d’entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait querelle pour le tuer.

Par un tel mot, sévère et mérité, de l’amiral aux hommes du duc d’Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de justifier l’accusation de Coligny en révélant ses projets jour par jour au duc d’Albe, et s’associant inliraemenl aux Guises pour le meurtre de l’amiral.

Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. 11 le gagna d’emblée par deux choses qui ne pouvaient manquer d’entraîner un jeune homme. Il se remit à lui entièrement.

1“ Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis, Coligny déclarait au roi que, non-seulement l’Espagne, mais V Angleterre, était l’ennemie de la France, dont il fallait toujours se défier.

Ce mémoire n’était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny certainement, dans ses / longues conversations avec le roi, lui en avait dit la substance.

Charles IX avait pu comprendre que l’amiral n’était nullement un aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l’alliance anglaise, disant, la larme à l’œil (à Walsingham), que sans elle

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ils étaient perdus, Coligny déclarait qu’il ne se confiait qu’à la France et au roi.

2“ Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les défiances de son parti , les places de sûreté qu’il avait dans les mains.

Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu’il rendit n’étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la i monarchie. ^

Lorsqu’au avril les gueux de mer, Hollandais et Français, renvoyés des ports d’.\ngleterre sur les réclamations du duc d’Albe, s’emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du protestantisme encouragea tellement Charles IX, l’entraîna tellement sous l’ascendant de Coligny, (ju’il fit la démarche la plus décisive. L’agent français déclara de sa part qu’i7 protestait contre la tyrannie du duc aux Pays-Bas, et que, s'il ne supprimait son impôt du dixième, la France rompait avec l’Espagne (Morillon à Granvelle, 15 avril 1572.) Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui équivalait à un apjiel aux armes, à une promesse de soutenir les insurgés. Le 17 juin encore, l’ambassadeur de France à Madrid menaçait Philippe H (Ibidem.)

L’affaire de Briel, quoique désapprouvée du

prince d’Orange, qui n’élail pas préparé à la soutenir, n’en commença pas moins le soulèvement de la Hollande cl de la Zélande. Nos huguenots, sous Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le bouillant frère du prince d’Orange, moins en rapport avec lui qu’avec nous, par un coup hardi s’empara de Mons (25 mai).

Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le mariage de Navarre, il dit qu’on s’en passerait. Malgré la haute opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et d’Henri d’Anjou, il poursuivait l’affaire. La reine mère ne réussit pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d’Albret, empoisonnée, dit-on, et qui le fut au moins d’ennui et de dégoût, ne put rien arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril et le lit le 18 août.

Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d’en douter, ce sont les présents magnifiques qu’il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour nécessiteuse, l’argent, jeté ainsi, prouve mieux qu’aucune chose qu’il y avait bonne foi et une volonté sérieuse.

Ainsi, d’avril en juin, Charles IX suivait

réellenienl le flot montant de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.

La reine mère et son duc d’Anjou faisaient semblant de suivre.

Plusieurs lettres de Catherine montrent qu’elle était fausse; d’autres, qu’elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses.

Elle était double et fausse avec tous , avec elle-même. Savait-elle ce qu’elle voulait? Qu’on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où elle ne parle que d’Henri d’Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par Élisabeth, de sorte qu’Henri, qui n’a pu être époux d’Élisabeth, se trouverait son fils adoptifl

Inexplicable lettre, d’une mère si aveugle, qu’elle perd de vue également la politique et le bon sens. A quel point faut-il croire qu’elle ignore la nature humaine, pour supposer qu’Élisabeth, dont tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie Stuart, change au point d’en faire sa fille? — et cela en la mariant à ce Henri d’Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortilicalion d’un refus?

Celte lettre inepte, qui inet bien bas celle fameuse Catherine, nous révèle que l’ambassade devait proposer à la reine d’Angleterre d’épouser Alençon, — pour avoir des enfants? des héritiers? non pas ; mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu’eût épousée Anjou.

Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenlon ! Admirable, à coup sûr, pour irriter Elisabeth, qu’on suppose trop vieille pour qu’Alençon en ait des enfants.

Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes et perfides. Rien n’avançait et rien ne se faisait. Henri d’Anjou, toujours lieutenant général du royaume, chef de l’armée, n’était que trop à môme d’éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d’abord ce qu’allait faire une armée espagnole que Philippe Il préparait amtre les Turcs, mais qui ne partait pas.

On permit seulement à des volontaires protestants d’aller secourir Mons , menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi était soigneux d’avertir le duc d’Albe. Nos protestants, livrés ainsi d’avance, furent battus

devanl Mons; une partie seulement parvint à entrer dans la ville (9 juillet).

Jamais petit événement n’eut de si vastes résultats.

Charles IX, qui venait d’écrire à son ambassadeur à Londres de régler avec Élisabeth le partage des Pays-Bas (Fénelon VII, 301), écrit bien vite : « La guerre se fera en Flandre, mais pas de mon côté. Du reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n’y mets nul obstacle. »

De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se marier; elle s’aperçoit de la disproportion d’âge.

Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais et cinq cents Français. La France et l’Angleterre veulent les rappeler.

Catherine, enhardie par le découragement de son fils , croit l’occasion favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure, gémit des aparté du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle voit bien que son fils la quitte, qu’il n’a plus besoin d’elle. Eh bien, qu’on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle part en effet, et s’arrête à deux pas. Le roi, qui n’avait jamais rien fait, jamais écrit ni travaillé , qui était habitué à la voir tout écrire , 11. 26

se crut perdu; il ne pouvait se passer d’une telle mère, d’un tel scribe. Il court après, l’apaise et la ramène.

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