CHAPITRE V
Les Miirlyi».
« Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille, lequel avait un si grand désir de l’avancement de l’Evangile, qu’il le démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d’aussi peu de savoir (car tous deux n’en savaient guère). Toutefois le premier dit à l’autre que, s’il voulait s’employer à faire quelque exhortation, ce serait la cause d’un grand bien. Celui-ci, im dimanche matin, assembla neuf ou dix personnes, et leur lit lire quelques passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qu’il avait mis par écrit. Il les expliquait, en disant que chacun, selon les dons qu’il avait reçus de Dieu, devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d’entre eux exhor-
teraient chacun de six en six semaines, le diman* * che seulement. » C’est le premier trait du tableau que Palissy fait des origines de la Réforme dans l’ouest de la France. Je ne connais rien qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie, s’étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent c’était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs, qui lisait et expliquait la Bible. L’effet moral en fut profond.
« En peu d’années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu. Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient. Les gens de la ville n’allaient plus jouer aux auberges, mais se retiraient dans leurs familles. Les enfants mêmes semblaient hommes. Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes. »
La Réforme encore sans ministre, sans dogme précis, réduite à une sorte de ravivement moral et de résurrection du cœur, se croyait un simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose très-neuve et très-originale. Elle allait
avoir une lilléralure cl des arts imprévus si Ja dureté des temps n’y mettait obstacle.
D’une part, l’éloignement naturel pour les anciennes images, objet d’un culte idolâlrique, devait produire et produisit l’art nouveau d’une ornementation tirée de la vie animale cl de toute la nature, art charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être bientôt étouffé.
Mais ce qui ne put l’être, ce qui surnagea et dura à travers tant de malheurs, ce fut l’élan de la musique. VMrnwnie, le chant en partie, à peine entrevus du moyen âge, dominèrent, se développèrent dans les grandes assemblées religieuses du seizième siècle. L'harmonie n’élail pas là de convenance, de système et d’art; elle se faisait d’elle-même par la différence concordante des sexes et des âges ; les fortes et basses voix d’hommes y mettaient la gravité sainte de la grande parole biblique ; les tendres et pathétiques voix de femmes y faisaient pleurer l’Évangile, lundis que les petits enfants enlevaient la symphonie au paradis de l’avenir.
a Us trouvaient tout cela entre eux, n’ayant pas plus de musiciens que de ministres. Voyez l’enfant quand il est seul, il chante, non pas un chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu’il y eut alors d’invention, à ceux qui ai-
menl el qui ont foi de le deviner, nul document ne le constate. Tout s’est évanoui comme le parfum quitte le vase. En vain j’ai cherché les chants de celte primitive Église réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter maintenant? » {Alfred Dumesnil, Vie de Bernard PaUssy.)
Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous avançons d’un cœur ferme dans la voie virile de l’avenir. Et cependant ce regret mélancolique d’un jeune homme m’est revenu plus d’une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y furent jointes : « Quand même on les retrouverait, comment les chanter maintenant? »
Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu’il faut mettre à part. Les formules vont venir, un sacerdoce se former ; la forte école de Genève va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les résistances finiront par s’organiser. Constatons seulement ici que, dans celte première époque, même dans la seconde encore pendant très-longtemps, il n’y eut aucune idée de résistance; au contraire, une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu’à la mort.
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Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre idée de résister aux puissances. Pourquoi? C’est qu’ils étaient chrétiens.
Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu’à la mort. En 1524- 1525, Caslellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.
Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en 1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s’appuyant sur ce principe : « Qui s’arme n’est pas chrétien. »
Cette primitive Église était d’autant plus paciii(}ue qu’elle ne contenait presque aucun noble. Je n’en vois que deux chez nous à l’origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, que j’ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois nobles en quarante années {1515-1555), deux Français, le fameux Berquin, et le chevalier de Rhodes Gaudel, un Anglais, Patrice Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des bourgeois et des marchands. (1 n’y a que deux paysans, dont l’un, laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de latin.
Lulhcr et Calvin prêchent l’obéissance. En 1560, Calvin se déclare amèrement contre la conjuration d’Amboise. De là une indécision, une hésitation et des démarches contraires, fatales au parti protestant.
On jîouvait parier cent contre un que la Réforme périrait :
Pour son austérité d’abord. L’esprit d’abstinence chrétienne qu’elle proposait, an moment même où la vie physique s’était réveillée dans son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de plus pour charmer et pour séduire l’homme, arrivait-il à propos?
Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s’en, emparait par surprise? Le vieil esprit. Le christianisme matérialisé , la dévotion romanesque , éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L’invasion jésuitique, derrière l’invasion espagnole, menaçait toute l’Europe. Machine d’épouvantable force, qui, partout où elle agissait; trouvait pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de l’intrigue passionnée, de la femme et du désir.
« Mais la Réforme, en revanche, n’élail-ce pas la démocratie? » Oui et non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg Zutphen, un des premiers martyrs.
lorluré par cinq cents paysans qu’ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n’en recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon, Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.
La Réforme, je le répète, devait périr, 1° comme spiritualiste, 2° comme incomprise de la majorité du peuple; 3° elle devait périr pour son indéci- 'sion sur la question capitale de la tégitiTnité de la résistance.
On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le Taciturne, leurs fluctuations. Mais c’étaient celles du parti, celles de scs plus grands docleurs, et l’indécision de la doctrine elle-même. Le protestantisme n’avait pas d’avis arrêté sur la question pratique d’où dépendait son salut.
Gel argument pharisien embarrassait les protestants : « Si vous êtes chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr. »
Calvin baisse la tête, et dit : « Oui. Résistons spirituellement, sauvons l’âme, et laissons le corps. »
Mais ceux, comme l’Écossais Knox, qui étaient sur le champ de bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans, allez-vous livrer aussi l’enfant, la femme, tous les faibles, qui, dans ces cnieiles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le monde aux bourreaux qui poursuivront l’œuvre de mort jusqu’à celle du dernier chrétien, jusqu’à ce que croyances et croyants aient également disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit remporter? Le christianisme doitil avoir pour but, solution légitime, l’extermination du christianisme?
Dans l’autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n’y a pas d’indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une violente et terrible unanimité. Garaffa et Loyola la formulent (1545) en organisant pour le monde l’inquisition universelle, calquée sur celle d'Espagne.
Celte unité, celte vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait chaque essai de timide résistance.
On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre catholiques, entre le pape et l’Empereur. Au moment même où l’Empereur était le
plus contraire au pape, il faisait exécuter d’autant plus exactement les ordonnances effroyables qu’avait dictées le clergé d’Espagne et des Pays-Bas.
Nous ne faisons pas l’histoire d’Allemagne; nous n’avons pas à raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le peu scrupuleux Empereur, absous d’avance par ses prêtres, vous trompe ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul doute.
Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l’éclat de ses martyrs.
Il n’y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser tout haut sa foi.
Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges.
Jamais plus de joie divine, plus de chants et d’actions de grâces dans les horreurs du bûcher.
« Je vous écris altéré et affamé de la mort. » Ce mot d’un des anciens martyrs semble donner la pensée de ceux du seizième siècle. On voit qu’Alexandre Canus (d’Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans aucune précaution de prudence, sur les places même, dans les rues; c’est le premier à qui l’on coupa la langue.
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Même en 1550, un Italien, un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l’Italie de son intrépidité. Une seule chose blessait en lui, c’était sa gaieté, sa joie. « Quoi ! lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui fût épargné. Et toi, pour. mourir, tu ris!... » A quoi cet homme héroïque répondit, en riant encore : « C’est que Christ avait pris sur lui toutes les infirmités humaines, et qu’il a senti la mort... Mais moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu’ai-je à faire qu’à me réjouir? »
Dès l’origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes.
Quand Charles-Quint, quittant l’Espagne en 1540, laissa le pouvoir au grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois d’Espagne ne suffisaient pas; qu’il en fallait de singulières, extraordinaires et terribles.
Défense de s’assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu’ils n'ont pas dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes enterrées vives.
La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit des visites domiciliaires qui pro-
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curèrent sur-le-champ une razzia de victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent enterrées vives : l’une, nommée Antoinette, de famille de magistrats; l’autre était la femme d’un apothicaire à Orchies. Marguerite Bonlard, épouse d’un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la Toussaint. Puis, à Douai, Malthinette du Buisset, femme d’un greffier; à Tournai, Marion, femme d’un tailleur; à Mons, une autre Marion, femme d’un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la même ville, coupable de n’avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la sainte Écriture.
Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n’aurait pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne d’Arc. La première ffamme qui montait dévorait les vêtements, et révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.
Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière, mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la tête, une le ventre, une les pieds. terre était jetée alors sur la personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau, pour abré-
ger, étranglait d’avance {supplice de la femme du tailleur de Tournai, 1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier de Mohs, que l’exécution se faisait parfois d’une manière plus sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à recevoir la terre sur la face, demande un mouchoir au bourreau, qui le lui donna avant de jeter la terre. Cl Puis il lui passa sur le ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit heureusement son esprit au Seigneur (1549). »
Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu’on inventa. Il parait seulement que le plus excellent moyen pour atteindre et désespérer l’âme, c’était la privation de sommeil. Une stupeur mortelle prenait l’homme; il perdait l’entendement. Cette ingénieuse torture parait avoir été trouvée d’abord par les docteurs d’Oxford pour venir à bout du martyr Cowbrigde, que rien ne pouvait briser (1556).
Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l’infini. Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d’avance; parfois horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons mal allumés, tourné, retourné plusiers fois par un croc de fer, ou encore flambé lentement à un petit feu de bois vert {martyre d'Hooper, 1555). Hooper, évêque protestant, fut
extrêmement torturé, brûlé en trois fois ; il y eut d’abord trop peu de bois ; on en rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne l’étouffait pas. On l’entendait, demi-brûlé, crier : « Du bois, bonnes gens ! du bois ! Augmentez le feu I » Le gras des jambes était grillé, la face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et le sang découlaient ; la peau du ventre étant détruite, les entrailles s’échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. Un sanglot universel s’éleva de toute la place ; la foule pleurait comme un seul homme.
Aux Pays-Bas, l’inquisition reprochait au clergé local d’exploiter celte terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes qui gâtaient la confîscalion et faisaient tort aux courtisans. L’émigration protestante devait profiler fort à ceux-ci surtout, étendant les biens vacants dont les Guises et Diane avaient la concession.
En 1551, dans l’édit de Chateaubriand, ils montrèrent naïvement que pour eux la persécution et l’épouvantail du bûcher étaient une affaire. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et monstrueuse du tiers des biens du dénoncé.
On demande comment Henri II, qui, après tout, n’était pas un homme pervers, put être mené jus-
que-là. Comment put-on l’aveugler tout-à-fait, lui crever les yeux?
On y parvint par la colère, par l’oi^eil, par une violente et cruelle mortification (1549), en le mettant en face d’un de ses propres domestiques, dont l’humiliante résistance lui donna la haine, l’horreur, comme l’hydrophobie du protestantisme.’’
L’homme choisi pour l’expérience par le cardinal de Lorraine était un ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous ses yeux, dans sa chambre. L’effet alla au delà de toutes les prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se démêla habilement de toutes les arguties ; mais, loin de céder, héro'iquc, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui s’avançait à dire son mot : « Madame, contentez-vous d’avoir infecté la France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de Dieu. »
Le roi, transpercé de ce trait, qu’il n’aurait jamais prévu, bondit de fureur, jura qu’il le verrait brûler vif. 11 y alla, et il en fut épouvanté et malade. L’homme, dans ce supplice horrible, immobile et comme insensible, tint sur lui un œil de plomb, un regard fixe et pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, et s’en alla de la fenêtre. Il dit qu’il n’en verrait jamais d’autres de sa vie.
(1S47-1SSO)
Ces héros de calme et de force, d’apparente in- < sensibilité, sont innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox, etc.; i mais j’aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je les vois tels à leurs pleurs. La plupart n’étaient pas des individus isolés ; c’étaient des hommes complets, des familles ; ils étaient maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute l’histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques qu’ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C’est là qu’il faut voir ce qu’est la sainteté du mariage et la force de l'amour en Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut — portée haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d’un martyr y mit sa vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s’il eût voulu dire que sa femme était une concubine. 11 refusa, mourut pour elle, soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse et veuve glorifiée d’un martyr.
L’amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont l’inestimable légende doit être soigneusement recueillie.
Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux martyrs et deux amis.
Leur légende, forte et déchirante, est faite jwur apprendre au monde léger, insensible, où ce nom d’ami est un mot, ce qu’est pour les âmes pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu’il a le plus aimés.
Just Jusberg était tellement estimé et (Jiéri de tous, que, quand il fut pris à Louvain, condamne aux flammes, les conseillers de la chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante pour demander qu’il ne fût que décapité : «Hélas! dit-elle, c’est bien petite grâce!... mais je le veux bien. »
Just se trouvait en prison avec plusieui s de ses frères. Mais sa meilleure consolation était d’y être avec un saint, Gilles, jeune coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu’il faut faire connaître, était un homme de trente-trois ans, d’une douceur, d’une bonté, d’une charité extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu’on avait du peuple.
Jusl, qui n’avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune saint, sa première attache à la terre. Son cœur, saisi d’une forte, profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant il croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s’aimer, de se préparer ensemble à tout ce qui adviendrait : « Car, si je ne me trompe, dit-il, j’envois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près... »
Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à luimême et à tous) la force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles dans cette foule, et il ne peut plus parler ; sa langue sèche, il étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.
Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même n’eût succédé, pris la parole, embrasé de l’esprit de Dieu. Avec un charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier la défaillance de Just, le releva, elle refit, ce que vraiment il était, un saint, im héros, un martyr.
« Bon Dieu 1 que tes secrets sont admirables!... Vous voyez Just, notre frère, condamné par le jugement du monde... Mais c’est un vrai enfant de Dieu... Ne vous scandalisez point;
rappelez vous Jésus même que nous suivons pas à pas. 11 est écrit de Jésus : « Nous l’avons vu frappé de Dieu, et cela pour nos péchés. » Or le disciple n'est point par dessus le maître... Nous vous réputons heureux. Just, notre frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu. . . Oh ! heureuse l’âme qui habile au domicile de ce corps et conipuraitra demain, dégagée de toute souillure, eu présence du Dieu vivant !... Ce bien étemel , nous l’aurions, n’était la lenteur des bourreaux qui nous contraignent de demeurer encore en misère pour celle nuit. »
Celle justification céleste d’une délicatesse infinie ne raffermit pas seulement Just et l’assemblée ; elle avait emporté les cœurs aux portes du paradis. On pria, et Just disait : « Je sens une grande lumière et une inexprimable joie. »