‹ Guide a Chamonix et dans la chaine du Mont BlancChapitre 11 sur 71 · MONUMENT DE SAUSSURE A CHAMONIX · texte numérisé non relu

MONUMENT DE SAUSSURE A CHAMONIX

qui portoient mes instruments de physique et tout l’attirail dont j’avois besoin. Mon fils aîné désiroit ardemment de m’accompagner ; mais je craignis qu’il ne fût pas encore assez robuste et assez

1 Voici leurs noms :

Jaques Balmat, dit le Mont-Blanc.

Pierre Balmat. / . ,

Marie Coutet. j mes Suldes ordinaires.

Jaques Balmat, domest. deM. de Coûterai!.

Jean-Michel Cachât, dit le Géant.

^ Jean-Baptiste Lombard, dit Jorasse.

Alexis Tournier.

Alexis Balmat.

Jean-Louis Devouassou.

* (Evidemment faute d’impression, pour Kavanel).

Jean-Michel Michel François Pierre François Coutet.

Kavanet*.

Pierre-François Favret.

Jean-Pierre Cachat.

Jean-Michel Tournier.

CHAMONIX ET LE MONT-BLANC

exercé à des courses de ce genre. J’exigeai qu’il y renonçât. Il resta au Prieuré, où il fit, avec beaucoup de soin, des observations correspondantes à celles que je faisois sur la cime.

Quoiqu’il y ait à peine deux lieues et un quart en ligne droite, du Prieuré de Chamouni à la cime du Mont-Blanc, cette course a toujours exigé au moins 18 heures de marche, parce qu’il y a de mauvais pas, des détours et environ 1920 toises à monter.

Pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerois les nuits, je fis porter une tente, et le premier soir j’allai coucher sous cette tente au sommet de la montagne de la Côte, qui est située au midi du Prieuré, et à 779 toises au-dessus de ce village. Cette journée est exempte de peine et de danger ; on monte toujours sur le gazon ou sur le roc, et l’on fait aisément la route en cinq ou six heures. Mais de là jusques à la cime, on ne marche plus que sur les glaces ou sur les neiges.

La seconde journée n’est pas la plus facile. Il faut d’abord traverser le glacier de la Côte 1 pour gagner le pied d’une petite chaîne de rocs qui sont enclavés dans les neiges du Mont-Blanc. Ce glacier est difficile et dangereux. Il est entrecoupé de crevasses larges, profondes et irrégulières ; et souvent on ne peut les franchir que sur des ponts de neige, qui sont quelquefois très-minces et suspendus sur des abîmes. Un de mes guides faillit y périr. Il étoit allé la veille, avec deux autres pour reconnoître le passage : heureusement, ils avoient eu la précaution de se lier les uns aux autres avec des cordes ; la neige se rompit sous lui au milieu d’une large et profonde crevasse, et il demeura suspendu entre ses deux camarades. Nous passâmes tout près de l’ouverture qui s’étoit formée sous lui, et je frémis à la vue du danger qu’il avoit couru. Le passage de ce glacier est si difficile et si tortueux, qu’il nous fallut trois heures pour aller du haut de la Côte jusques aux premiers rocs de la chaîne isolée 2 ; quoiqu’il n’y ait guères plus d’un quart de lieue en ligne droite.

Après avoir atteint ces rocs, on s’en éloigne d’abord pour monter en serpentant dans un vallon rempli de neiges, qui va du Nord au Sud jusques au pied de la plus haute cime. Ces neiges sont coupées de loin en loin par d’énormes et superbes crevasses3. Leur coupe vive et nette montre les neiges disposées par couches horizontales et chacune de ces couches correspond à une année4. Quelle que

1 U n’y a pas de glacier de la Côte. La montagne de la Côte (on s’en rendra compte en se reportant à la carte) est l’arête ou éperon divisant les parties inférieures des Glaciers des Bossons et de Taconnaz. La « petite chaîne de rochers est maintenant nommée Grands- Mulets, etc..., et est sans doute la continuation de l’arête qui, plus bas, s’appelle la montagne de la Côte.

2 En 1894, en faisant l’ascension du Mont-Blanc par ce chemin, je mis le même temps, quoique guidé par d’aussi bons alpinistes que Daniel Maquignaz et INI. Zurbriggen. La partie que l’on traverse est maintenant appelée « La Jonction ».

3 Ce récit est très exact. Maintenant, en laissant les Grands-Mulets, on suit une route à travers le Glacier de Taconnaz, vers l’Aiguille du Goûter. Voyez la carte et la vue du Mont-Blanc, vu du Brévent, où se trouve ce chemin.

4 Cette affirmation est très douteuse.

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soit la largeur de ces crevasses, on ne peut nulle part en découvrir le fond.

Mes guides désiroient que nous passassions la nuit auprès de quelqu’un des rocs que l’on rencontre sur cette route ; mais comme les plus élevés sont encore de 6 ou 700 toises plus bas que la cime, je voulois m’élever davantage. Pour cela il falloit aller camper au milieu des neiges ; et c’est à quoi j’eus beaucoup de peine à déterminer mes compagnons de voyage. Ils s’imaginoient que pendant la nuit il règne dans ces hautes neiges un froid absolument insupportable, et ils craignoient sérieusement d’y péiir. Je leur dis enfin que pour moi j’étois déterminé à y aller avec ceux d’entre eux dont j’étois sûr, que nous creuserions profondément dans la neige, qu’on couvriroit cette excavation avec la toile de la tente, que nous nous y renfermerions tous ensemble, et qu’ainsi nous ne souffririons point du froid, quelque rigoureux qu’il pût être. Cet arrangement les rassura, et nous allâmes en avant.

A quatre heures du soir, nous atteignîmes le second des trois grands plateaux de neige que nous avions à traverser. C’est là que nous campâmes à 1455 toises au-dessus du Prieuré et à 1995 au-dessus de la mer, 90 toises plus haut que la cime du pic de Ténériffe. Nous n’allâmes pas jusqu’au dernier plateau \ parce qu’on y est exposé aux avalanches. Le premier plateau par lequel nous venions de passer n’en est pas non plus exempt. Nous avions traversé deux de ces avalanches, tombées depuis le dernier voyage de Balmat, et dont les débris couvroient la vallée dans toute sa largeur.

Mes, guides se mirent d’abord à excaver la place dans laquelle nous devions passer la nuit ; mais ils sentirent bien vite l’effet, de la rareté de l’air. (Le baromètre n’étoit qu’à 17 pouces, 10 lignes 29/32.) Ces hommes robustes, pour qui 7 ou 8 heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n’avoient pas soulevé 5 ou 6 pellées de neige, qu’ils se trouvoient dans l’impossibilité de continuer ; il falloit qu’ils se relayassent d’un moment à l’autre.

1 Le « troisième et dernier » plateau, auquel de Saussure fait allusion, est maintenant nommé le Grand-Plateau. Comme il le dit, ce plateau est exposé aux avalanches qui y tombent du glacier s’étendant des Rochers-Rouges aux Bosses du Dromadaire. Voyez la vue du Mont-Blanc, prise du Brévent. De Saussure ne pouvait savoir par expérience qu’il était exposé aux avalanches ; on ne sait qui le lui apprit ou qui lui donna le conseil de planter sa tonte là où il le fit.

La planche donnant le tracé de la route suivie par de Saussure, en 1787, est une reproduction de la pl. II, vol. IV des Voyages de de Saussure, qui y donne le schéma de sa course. Les deux astérisques indiquent les emplacements de ses bivouacs pendant l’ascension. Le plus bas se trouve à une petite distance au-dessous de la montagne de la Côte. A cet endroit, il y a actuellement quelques très grands rochers, et c’est contre eux que fut établi le campement de de Saussure. Son dernier récit, dans lequel il donne des explications plus détaillées, l’explique clairement. Un peu plus bas le chemin est tracé le long du Glacier des Bossons. .Te doute fort qu’il ait suivi ce trajet, premièrement, à cause de la nature de la glace en cet endroit, et secondement, parce qu’il n’est question de rien de pareil dans sa narration. Au contraire, il dit, à propos du premier jour : « Cette journée est exempte de peine et de danger ; on monte toujours sur le gazon ou sur le roc. »

Le plus haut campement, il y insiste, ne fut pas établi sur le troisième (c.-à-d. le Grand) plateau. * Nous n’allâmes pas jusqu’au dernier plateau. » Cependant, sur la gravure, l’astérisque est placé plus haut que le Grand-Plateau. Ce peut être une faute du graveur ; de toute façon, la planche n’est pas d’accord avec le récit.

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L’un d’eux, qui étoit retourné en arrière pour prendre dans un baril de l’eau que nous avions vue dans une crevasse, se trouva mal en y allant, revint sans eau, et passa la soirée dans les angoisses les plus pénibles. Moi-même, qui suis si accoutumé à l’air des montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j’étois épuisé de fatigue en observant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous donnoit une soif ardente, et nous ne pouvions nous procurer de l’eau qu’en faisant fondre de la neige ; car l’eau que nous avions vue en montant, se trouva gelée quand on voulut y retourner ; et le petit réchaud à charbon que j’avois fait porter servoit bien lentement vingt personnes altérées.

Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du Mont-Blanc, au Midi, ses hauts gradins à F Est et le dôme du Coûté à l’Ouest, on ne voit presque que des neiges ; elles sont pures, d’une blancheur éblouissante, et sur les hautes cimes elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hautes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation ; c’est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le Docteur Paccard et Jaques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendoient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement leur carrière, j’admirois leur force d’esprit et leur courage.

Mes guides, toujours préoccupés de la crainte du froid, fermèrent si exactement tous les joints de la tente, que je souffris beaucoup de la chaleur et de l’air corrompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir dans la nuit pour respirer. La lune brilloit. du plus grand éclat au milieu d’un ciel d’un noir d’ébène. Nous commencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d’une grande avalanche, qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le lendemain. A la pointe du jour, le thermomètre étoit à trois degrés au-dessous de la congélation.

Nous ne partîmes que tard, parce qu’il fallut faire fondre de la neige pour le déjeuné et pour la route ; elle étoit bue aussitôtque fondue, et ces gens qui gardoient- religieusement le vin que j’avois fait porter, me déroboient continuellement l’eau que je mettois en réserve.

Nous commençâmes par monter au troisième et dernier plateau, puis nous tirâmes à gauche pour arriver sur le rocher le plus élevé à l’Est delà cime. La pente est extrêmement rapide, de 39 degrés en quelques endroits ; partout elle aboutit à des précipices, et la surface de la neige étoit si dure, que ceux qui marchoient les premiers ne pouvoient pas assurer leurs pas, sans la rompre avec une hache. Nous mîmes deux heures à gravir cette pente, qui a environ 250 toises de hauteur. Parvenus au dernier rocher, nous reprîmes à droite, à l’Ouest-1, pour gravir la dernière pente, dont la hauteur perpendiculaire est à peu près de 150 toises.

Ce détail n’est pas exact, la route est plus au sud qu’à l’ouest.

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Cette pente n’est inclinée que de 28 à 29 degrés et ne présente aucun danger ; mais l’air y est si rare, que les forces s’épuisent avec la plus grande promptitude ; près de la cime je ne pouvois faire que 15 ou 16 pas sans reprendre haleine, j’éprouvois même de tems en tems un commencement de défaillance qui me forçoit à m’asseoir : mais à mesure que la respiration se rétablissoit, je sent.ois renaître mes forces ; il me sembloit, en me remettant en marche, que je pourrois monter tout d’une traite jusqu’au sommet de la montagne. Tous mes guides, proportion gardée de leurs forces, étoient dans le même état. Nous mîmes deux heures depuis le dernier rocher jusqu’à la cime, et il en étoit onze quand nous y parvînmes '.

Mes premiers regards furent sur Chamouni, où je sa vois ma femme et ses deux sœurs, l’œil fixé au télescope ; suivant tous mes pas avec une inquiétude

Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j’avois sous les eux. Une légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l’air me déroboit à la vérité la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie ; mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte ; ce que je venois voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c’est l’ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirois depuis si longtemps de connoître l’organisation. Je n’en croyois pas mes yeux, il me sembloit que c’étoit un rêve, lorsque je voyois sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables Aiguilles, le Midi, l’Argentière, le Géant, dont les bases mêmes a voient été pour moi d’un accès si difficile et si dangereux. Je saisissois leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levoit des doutes que des années de travail n’avoient pu éclaircir.

Pendant ce temps -là mes guides tendoient ma tente, et y dressoient la petite table sur laquelle je devois faire l’expérience de l’ébullition de l’eau. Mais quand il fallut me mettre à disposer mes instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d’interrompre mon travail, pour ne m’occuper que du soin de respirer. Si l’on considère que le baromètre n’ étoit là qu’à 16 pouces 1 ligne2, et qu’ ainsi l’air n’avoit guères plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu’il falloit suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accéléroit le mouvement du sang, d’autant plus que les artères n’étoient plus contrebandées au -dehors par une pression égale à celles qu’elles éprouvent à l’ordinaire. Aussi avions-nous tous la fièvre.

1 Le « dernier rocher » de de Saussure est évidemment le sommet des Rochers-Rouges, l’endroit occupé à présent par le refuge du docteur Janssen. Les derniers rochers sur ce versant (les Petits Rochers-Rouges et les Petits Mulets) sont cependant encore plushauts.

2 Cela équivaut à peu près à 435 millimètres. Dans une autre observation, il obtint un léger abaissement. Sa moyenne paraît d’environ 434 millimètres. C’était le 3 août 1787. Cinquante-sept ans plus tard (août 1844), Charles Martins trouva que la moyenne de quatre observations du baromètre à mercure, réduit à 32° F., était de 424 millimètres 27, et cinquante ans après Martins (26 et 27 juillet 1894), je trouvai que la moyenne de sept observations au baromètre à mercure, réduit à 32° F., était de 423 millimètres.

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