SONNES SUR QUATRE PERDENT LA VIE
Jusqu’en 1820, il n’y eut point d’accidents sur le Mont Blanc, à cette époque trois Chamoniards perdirent la vie en conduisant le docteur Hamel par la route usitée en ce temps-là. Aucune circonstance particulière à cet accident ne le distingue de plusieurs autres, arrivés sur le Mont Blanc. La façon romanesque par laquelle les restes des victimes revinrent à la lumière, après être demeurés ensevelis dans la glace, pendant plus de quarante ans, donna à cette affaire un grand retentissement.
L’accident Hamel (1820). — Le Dr Hamel partit de Chamonix le 18 août 1820, accompagné de deux jeunes Anglais, MM. Dornford et Henderson. Ils avaient l’intention de faire le Mont Blanc, le mauvais temps les retint le 1 9 aux Grands Mulets ; pendant cette journée une quantité de neige considérable paraît être tombée sur la partie supérieure de la montagne, mais sur les altitudes élevées seulement. Le 20, à 8 h. 20 du matin, ils arrivèrent au Grand Plateau, à 9 heures ils continuèrent leur marche ; à 10 h. 30
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ils se trouvaient sur «l’ancien passage» au-dessus du niveau du Dôme du Goûter, 4331 mètres, et un peu au-dessous des Rochers Rouges, ils montaient en zigzag pour éviter les crevasses et faciliter l’ascension de la pente. D’après les nombreux récits qui ont été donnés \ il semble qu’au moment de l’accident, un guide nommé Auguste Tairraz conduisait ; il taillait des marches et était suivi par Pierre Carrier, Pierre Balmat, Julien Devouassoux et Joseph Marie Couttet. A une demi -douzaine de pas derrière, venaient les trois touristes avec trois autres guides ; ayant fait volte face, ils marchaient obliquement à travers la pente, traçant un profond sillon dans la neige fraîche. M. Dornford dit1 2 :
« Comme nous traversions obliquement la grande pente, décrite plus haut, qui devait nous conduire au Mont Maudit 3, subitement la neige céda sous nos pieds ; commençant à partir en tête de la ligne, elle nous porta tous en bas de la pente, vers notre gauche. Je fus instantanément renversé, mais j’étais encore sur mes genoux cherchant à reprendre pied, quand, en quelques secondes, la neige à droite, qui était naturellement en dessus de nous, se précipita dans la brèche produite ainsi subitement, et compléta la catastrophe en nous enterrant tous ensemble et en nous entraînant en bas vers deux crevasses à peu près à un furlong (220 m.) en dessous de nous et presque parallèles à notre ligne de marche. La masse me rejeta immédiatement en arrière et je fus emporté malgré tous mes efforts. En moins d’une minute, j’émergeai grâce à l’énergie de ma lutte et au tassement de la neige, produit par la rapidité de sa chute, sentant ma canne arrachée de ma main, je dus l’abandonner en me débattant. Peu de temps après, je la retrouvai sur le bord de la crevasse. Cette crevasse avait échappé à nos regards, car elle était très loin en dessous et ce ne fut que quelque temps après que la neige se fut aplanie, que je l’aperçus. A l’instant où j’émergeai, j’étais tellement éloigné de me douter du danger de notre situation que je me mis à plaisanter en voyant mes deux camarades à quelques distance en desous, assis silencieux et immobiles. Un second regard me montra, que, sauf Mathieu Balmat, ils étaient les seuls membres visibles de notre caravane. Deux autres, néanmoins, ceux qui se trouvaient dans l’intervalle entre mes autres compagnons et moi, apparurent rapidement. J’étais encore enclin à traiter cette affaire, ainsi qu’un retard embarrassant et risible, nous faisant redescendre inutilement, quand Mathieu Balmat cria, que quelques-uns de nos compagnons étaient perdus ; il indiquait en même temps les crevasses, auxquelles nous n’avions pas fait attention, et il prétendit que nos malheureux amis, y étaient tombés. Un plus minutieux examen nous convainquit de la triste réalité. Les trois guides de tête, Pierre Carrier, Pierre Balmat et Auguste Tairray escaladaient la pente là où elle était le plus raide, ils furent donc entraînés plus rapidement et emportés à une plus grande distance ; précipités dans la crevasse, ils y furent recouverts par une énorme quantité de neige, qui montait presque jusqu’au bord de l’abîme. Mathieu Balmat, le quatrième en ligne, homme d’une grande force musculaire et d’une remarquable présence d’esprit, avait piqué sa canne dans la neige solide du dessus ; cela avait
1 Un de ees récits fut donné par M. Dornford dans le New Montly Magazine, un autre par le docteur Hamel dans la Bibliothèque universelle. Ces deux écrits furent publiés peu après l'accident, et deux autres de Joseph-Marie Couttet, le guide principal, ne parurent que quarante ans plus tard. Ces narrations diffèrent beaucoup entre elles.
1 Dans le New Monthly Magazine.
3 Ceci est une erreur. Ils n’allaient pas au Mont-Maudit. M. Dornford veut probablement dire « allant vers ou dans la direction du Mont-Maudit ».
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certainement un peu ralenti sa chute. Nos deux guides d’arrière manquaient aussi, mais nous fûmes bientôt rassurés en les voyant apparaître, nous les reçûmes avec des hourrahs vigoureux et répétés. L’un d’eux, Julien Devouassoux, avait été porté dans la crevasse, à l’endroit le plus étroit, et il avait été violemment jeté contre le bord opposé. Il parvint à sortir sans aide, au prix d’une légère coupure au menton. L’autre, Joseph Marie Couttet, fût traîné par ses compagnons, il était complètement évanoui et presque noir à cause du poids de la neige accumulée sur lui. En peu de temps pourtant, il revint à lui. Nous mîmes de longues heures avant de croire que les autres étaient perdus sans espoir, nous nous fatiguions inutilement en fouillant la neige tombée avec nos bâtons... Les premières minutes furent gaspillées en des efforts stériles et sans méthode. A la longue, pleinement convaincus d’après les positions respectives de la caravane, quand l’accident survint, que les pauvres gens étaient en effet dans la crevasse à l’endroit indiqué par Mathieu Balmat (le frère de l’un d’eux) nous pensâmes qu’une seule chose restait à faire, c’était de s’aventurer sur la neige qui venait de tomber, et avec peu d’espoir, de sonder les profondeurs inconnues avec nos alpenstocks. Ayant ainsi accompli tout ce dont nous étions capables, nous décidâmes d’abandonner complètement l’entreprise, et de revenir aux Grands Mulets. Les guides ayant vainement cherché à nous détourner de notre résolution, nous retournâmes à la crevasse d’où nous nous étions un peu éloignés pendant notre consultation, et nous nous aventurâmes sur la neige fraîchement descendue. Heureusement elle ne céda pas sous notre poids. Nous continuâmes pendant plus d’un quart d’heure de faire tout notre possible pour retrouver nos infortunés camarades. Après avoir plongé entièrement nos cannes, nous nous agenouillâmes, et appliquâmes nos bouches à l’extrémité en criant, ensuite nous écoutâmes pour savoir si nous recevrions une réponse, espérant que nos compagnons pourraient être encore en vie, protégés par quelque protubérance des murs glacés de la crevasse ; mais hélas ! tout était aussi silencieux que la tombe et nous avions trop de raisons de craindre qu’ils fussent insensibles depuis longtemps, enfouis probablement à une grande profondeur sous la neige sur laquelle nous nous trouvions. Nous ne pouvions voir le fond du gouffre ouvert de chaque côté de la pile de neige qui nous soutenait ; les parois de la crevasse, ici comme ailleurs, étaient formées de glace vive. »
On ne peut dire, d’après les narrations de cette affaire, d’où partit l’avalanche. M. Dornford prétend avoir été précipité « en bas, vers deux crevasses, situées à peu près à un furlong endessous. » Joseph Marie Couttet, dans un de ses récits, raconte qu’il fut porté à deux cents mètres en-dessous de quelques-uns des autres ; ailleurs, il dit avoir fait 121 mètres, dans une minute, et avoir, après cela, volé à travers l’espace. Il paraît probable, que les cinq guides de tête furent entraînés à une distance considérable vers le bas de la pente, et qu’ensuite ils bondirent au-dessus des falaises de glace, visibles près du bas de la gravure de la page 21 *. Les touristes et les trois autres guides ne dépassèrent sans doute pas les falaises 1 2. Les trois hommes qui étaient en tête furent perdus et complètement recouverts dans la crevasse par la neige qu’ils
1 Dans cette gravure, l’ancien passage est à droite. La vue est prise du refuge Vallot.
2 Le regretté M. J. -J. Cowell, qui interviewa J.-M. Couttet, dit (Alpine Journal, vol. I, p. 333) que la caravane entière fut certainement précipitée au moins à 1,200 pieds (865m). Ceci s’accorde avec la déclaration de M. Dornford, «pii prétend qu’avant l’avalanche ils étaient parvenus au-dessus du Dôme du Goûter.
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avaient ébranlée. Joseph-Marie Couttet et Julien Devouassoux échappèrent par miracle au même sort. On prétend que le premier avait la face presque noire quand il fut délivré. Dix ans plus tard, en conduisant M. Wilbraham par la route du «Corridor», Couttet, pointant dans la direction de la crevasse qui avait failli l’engloutir dit : « Ils sont là. » « C’était une réflexion mélancolique, » remarqua l’alpiniste, « et tous les guides paraissaient ressentir vivement la perte de leurs camarades qui resteront probablement ensevelis à tout jamais sous le Grand Plateau. » Mais à cette époque (1830), les corps étaient déjà, sans nul doute, à une grande distance du point de l’accident, car les restes démembrés des infortunés commencèrent à réapparaître à l’extrémité inférieure du Glacier des Bossons en 1861, à plus de 6437 mètres en ligne droite, de la place où ils avaient péri ; ils ont dû descendre à une vitesse moyenne de 152 mètres par an :
« Ah ! Je n’aurais jamais pu le croire, » dit Joseph-Marie, qui vivait encore quand ces vestiges de la catastrophe furent découverts, « qui aurait cru que je pourrais serrer encore une, fois la main de mon brave camarade, le pauvre Balmat! »
Des fragments de crâne, dont l’un fut reconnu pour être celui de Pierre Balmat, un avant-bras avec la main, des débris de sacs, un chapeau de feutre, porté par Pierre Carrier, un crampon, une lanterne de fer blanc, des lambeaux de vêtements et un gigot de mouton cuit, se trouvaient parmi les premiers objets qui se dégagèrent et en 1862, on recueillit une multitude d’autres choses, attestant l’identité indéniable des reliques des victimes de l’affaire Hamel, depuis si longtemps disparues. La majeure partie de ces restes fut cérémonieusement enterrée à Chamonix, mais quelques débris fuient exposés au Musée d’Annecy.
Accident sur le versant italien du Col du Géant (1860). — Le
désastre suivant, arrivé dans le massif du Mont Blanc, advint le 15 août 1860; il causa la mort de trois Anglais et d’un guide de Chamonix. La cause en est plus ou moins obscure. Deux guides échappèrent et furent les seules personnes capables d’en parler. Certaines circonstances n’étant, pas à leur honneur, on comprend leurs réticences. Ce qui paraît certain, c’est que la caravane arriva tard au sommet du Col ; en descendant sur Courmayeur, elle s’engagea sur une pente neigeuse près des rochers qu’on suit habituellement. Un guide les conduisait et un autre était en queue. Ils tenaient tous deux la corde, qui liait les autres, quand la glissade se produisit. Ils lâchèrent, la corde. « Tout ce qui est connu du public, c’est que les dèux hommes qui étaient en tête et en queue de la caravane, laissèrent aller la corde et échappèrent, pendant que les trois Anglais et Tairraz périrent.
Tairraz poussa un cri, mais, ainsi que des Anglais, les touristes subirent leur sort sans un mot d’exclamation \
L’accident qui suit dans l’ordre chronologique est parfaitement clair.
1 Hours of Exercise in the Alps, par John Tvndall, 1871, p. 23.
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Ambroise Couttet tombe dans une crevasse (1864). — Deux autrichiens avaient réussi l’ascension du Mont Blanc le 9 août, et descendaient au Grand Plateau. « Un jeune porteur, Ambroise Couttet. était à une petite distance, en avant et ne se trouvait pas encordé. Il se dirigea trop près du bord du Plateaû, et, au moment où un guide de la caravane criait pour l’avertir du danger, il fut englouti par une crevasse, sous les yeux des autres. La crevasse avait 27 mètres de profondeur et la corde n’était pas assez longue pour en atteindre le fond. » Deux caravanes qui suivaient prêtèrent leurs cordes. « Les guides s’approchèrent des bords de la crevasse, et se penchant au-dessus, Agirent les traces de la chute, ils appelèrent mais ne reçurent aucune léponse. Le froid, sur le Plateau, était intense, et les guides, persuadés que l’homme était mort, continuèrent leur route. Le même soir, une caravane de guides quitta Chamonix pour retrouver le corps. Deux d’entre eux, dont les noms méritent d’être publiés, Michel Payot et Simon-Pierre Benoît, descendirent pendant 27 mètres, jusqu’à une déviation de la crevasse, mais ils ne purent aller plus avant, à cause de l’air vicié (?). Ils laissèrent filer une bouteille, qui descendit encore de 30 mètres. Cette dernière revint couverte de cheveux (?). Il n’y avait plus d’espoir de retrouver le corps h » Alpine Journal, vol. i, p. 384, extrait d’une lettre publiée dans le Times.
La mort de M. Young (1866). — « Le 23 août 1866, Sir George Young et deux de ses frères atteignirent sans guides le sommet du Mont Blanc, et vers 11 h. 30, du matin, se préparèrent à descendre. Ils étaient montés par la Bosse, et en arrivant au point où la route de 1’ * ancien passage » se trouve immédiatement en dessous, ils descendirent un peu, de façon à chercher des traces dans cette direction. Ils découvrirent bientôt que la surface de ce côté était dure et glacée, et qu’ils devaient retourner sur leurs pas pour reprendre l’arête terminale qui suit la ligne de descente, habituelle. En se retournant, un des frères perdit pied et entraîna les autres avec lui. Ils roulèrent un peu et tombèrent au dessus d’un précipice de 5 à 6 mètres de haut ; continuant leur glissade, ils furent arrêtés par la neige molle. Sir George et un de ses frères ne se firent aucun mal, mais le plus jeune piqua malheureusement une tête, et se brisa le cou. » (Alpine Journal, vol. II, p. 382). Cette affaire lamentable en précéda une autre encore plus désastreuse.
Le Capitaine Arkwright et trois autres personnes sont tuées par une avalanche (1866). — «Le 13 octobre 1866, le capitaine Arkwright avec son guide Michel Simond, deux porteurs, François et Joseph Tournier, accompagnés par Silvain Couttet, de Pierre Pointue et un domestique venant d’un des hôtels de Chamonix, ces deux derniers étant sans doute des volontaires, quittèrent les Grands Mulets, à 5 h. 30 du matin. Ils prirent le chemin de « l’ancien
1 .Michel Payot, qui vit encore et qui se trouve sur la liste des guides en activité, reçut du Ministre de l’intérieur, en cette occasion, une médaille d’honneur et un diplôme. Quelques semaines avant, il avait voyagé avec AI. Adams-Reilly et moi. Voyez Sar ambles a'tmmgst the A tps. Chap. XI.
C H A MON IV ET LE MONT-BLANC
passage », et avaient commencé à monter, quand une avalanche tomba : Couttet, voyant ce qui arrivait, trouva, ainsi que le domestique, le moyen de se mettre hors d’atteinte. Le capitaine Arkwright et ses guides, ou restèrent immobiles, ou cherchèrent à s’échapper dans une fausse direction ; ils furent atteints par l’avalanche et aucune de leurs traces ne fut visible pour les survivants h » (Aljpine Journal , vol. II, pp. 383-4.)
Des avalanches, pareilles à celle qui détruisit cette caravane, tombent fréquemment des falaises de glace, qui sont en partie visibles à droite de la gravure de la page 21 et leurs débris s’étendent quelquefois jusqu’à un tiers du Grand Plateau. En montant par l’ancien passage, elles sont toujours à craindre.
La disparition de Mme Marke et d’Olivier Gay au haut du corridor, au commencement d'août 1870 — M. et Mme Marke partirent avec Miss Wilkinson et deux guides valaisans, pour faire l’ascension du Mont Blanc. Ils prirent comme porteur, aux Grands Mulets, un adolescent, nommé Olivier Gay. Au sommet du Corridor, les dames se trouvèrent fatiguées et restèrent en arrière avec le porteur, pendant que M. Marke et les guides continuaient l’ascension. Ces derniers étaient à moitié chemin sur le Mur de la Côte, quand ils entendirent des cris aigus ; revenant rapidement sur leurs pas, ils virent que Mme Marke et Olivier Gay avaient disparu dans une crevasse. Ces dames, n’ayant pu supporter le froid, voulurent marcher un peu. Le porteur offrit son bras à Mme Marke, et bientôt après, ils rompirent un pont de neige, et furent engloutis dans la crevasse. Les corps ne furent pas retrouvés.
L’éditeur de Y Alpine Journal fit à cette occasion les commentaires suivants : « Le porteur donne son bras à une dame et traverse un champ de neige, que tout le monde sait rempli de crevasses. La catastrophe qui advint est de celles que tout alpiniste expérimenté eût prévue. Je ne m’occupe pas si, dans ce cas, le voyageur mérite un blâme, mais il est difficile de s’imaginer que quelqu’un ayant la moindre prétention d’agir comme guide, puisse commettre une folie pareille à celle qui conduisit le porteur et sa compagne vers la mort. » (Alpine Journal , vol. v, p. 190.)
Onze personnes périssent près du sommet (1870). — Cette catastrophe fut l’accident, le plus grave enregistré dans les annales du Mont Blanc. La caravane composée de onze personnes périt entièrement. Les touristes qui en furent victimes étaient inconnus à Chamonix ; personne ne s’intéressa suffisamment pour écrire un récit de cette horrible affaire, et on ne put la reconstituer qu’en puisant à des sources diverses.
1 Un long récit de cette affaire est donné dans les Oscillations des quatre grands glaciers, par Venance Payot, 1879. D’après lui, parmi d’autres choses différant avec le compterendu de Y Alpine Journal, il ressortirait que le corps de François Tournier fut découvert par Sylvain Couttet, au milieu des séracs du Grand Plateau, avant que ce dernier ne redescendit; les corps des deux Cliamoniards furent retrouvés à une date postérieure. Une nouvelle avalanche, d’une nature similaire, arrêta les recherches. Le corps du capitaine Arkwriglit fut trouvé en avril 1897, sur la partie inférieure du Glacier des Bossons. Sa montre et d’autres objets revinrent au jour en mai-juin 1899.
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
Le 26 août 1870, deux Anglais, MM. Stogdon et Marshall, descendirent à Chamonix ; ils avaient failli mourir sur le Mont Blanc et n’avaient échappé pour ainsi dire « que par la peau des dents ». Ils étaient montés par l’arête des Bosses et comptaient revenir d’un autre côté. Ayant été surpris par le mauvais temps, ils retournèrent sur leurs pas par suite de leur inhabileté à descendre dans une autre direction. Leurs deux guides, quoique ni de première jeunesse, ni doués d’une grande agilité, étaient des hommes solides. L’un d’eux, Moritz Andermatten, était allé seize fois au Mont Blanc. L’autre était Peter Tangw aider, père, de Zermatt. « La nuit de notre retour, » dit M. Stogdon, « un monsieur américain, nommé Randall, me demanda de lui permettre de venir dans notre salon pour parler du Mont Blanc. Le résultat fut que je ne me couchai qu’à deux heures du matin. Je découvris en M. Randall, malgré ses cinquante ans, l’amateur de montagne le plus enthousiaste que j’aie jamais eu le plaisir de rencontrer... Voir le Mont Blanc, sinon y monter, avait été le rêve de sa vie, et il venait enfin de le remplir. » L’histoire qu’il écouta parut le stimuler, plutôt que le décourager, et la première nouvelle que M. Stogdon reçut de M. Randall, c’est que, quelques jours après, il avait péri au sommet de la montagne avec dix autres personnes.
M. Randall rencontra, apparemment et par hasard, à Chamonix, un autre américain, M. J. Beau et le Rév. G. M** Corkindale. Il ne semble pas qu’aucun des trois eût la moindre expérience de la montagne. Ils décidèrent néanmoins une ascension au Mont Blanc, et partirent le 5 septembre avec trois guides et cinq porteurs ; ils passèrent la nuit à la cabane des Grands Mulets h Le lendemain, plusieurs personnes dans la Vallée de Chamonix, cherchèrent à les voir à l’aide de leurs télescopes. Le temps était mauvais. On dit que le vent était effroyable. Même d’en bas, on voyait voler la neige. Par une trouée dans les nuages, vers 2 h. 15 du soir, on aperçut pendant un moment, les onze alpinistes près des rochers appelés les Petits Mulets 1 2, et on voyait que, de temps à autre, ils étaient obligés de se jeter par terre pour éviter d’être emportés par le vent. Un peu plus tard, les nuages se divisèrent et on les vit redescendre près du même endroit. Après cela, le sommet de la montagne resta caché pendant huit jours.
Aucun des touristes n’étant revenu, quatorze Chamoniards partirent le 7, dans l’espoir d’apprendre quelque chose, mais ils n’atteignirent même pas les Grands Mulets. La neige tombant drû à 609 mètres au dessous, les obligea à retourner. Le 15, le temps s’éclaircit et cinq points noirs furent découverts un peu à gauche des Petits Mulets. Vingt-trois hommes partirent de Chamonix, le jour suivant, et le 17, ils aperçurent M. Mc Corkindale et deux porteurs à 228 mètres sous le sommet. Les malheureux étaient couchés çà et là, avec leurs têtes relevées, et leurs vêtements un
1 La saison étant avancée, les domestiques des Grands Mulets étaient déjà descendus.
2 Pour voir la position des Petits Mulets, examiner la vue du Mont-Blanc vu du Brévent.