‹ Guide a Chamonix et dans la chaine du Mont BlancChapitre 3 sur 71 · PRÉSENTATION DU MONT BLANC AU MONDE · texte numérisé non relu

PRÉSENTATION DU MONT BLANC AU MONDE

L’histoire du Mont-Blanc, quoique mêlée à celle de Chamonix n’est pas celle de la Vallée et du Village. La première mention du nom de la montagne date de 1742, et son histoire ne commence qu’un peu plus tard. La vallée a sa propre histoire datant de la conquête normande. Le premier et presque seul document prouvant que cette région fut peuplée à des siècles antérieurs est une inscription, découverte en 1852, sur Saint-Gervais du côté du Col de la Forclaz 1 à un endroit appelé le Larioz ; c’est une sorte de limite placée à l’époque de Vespasien 2. A dater de cette période jusqu’en 1091, on ne sait rien du village et de la vallée. A cette date le comte Aymon de Genève offrit à l’abbaye de Saint- Michel (près de Turin) toute la partie appelée la vallée de Chamonix, s’étendant du Col de B aime aux Houches, et un Prieuré y

1 On l’appelle quelquefois le Col de la Forclaz de Prarion poux* le distinguer de l’autre Col do la Forclaz, entre la Tête Noire et Martigny.

2 Des dessins de cette inscription ont été donnés dans le Mont-Blanc de Ch. Durier, Paris, 1887. On prétend qu’une voie romaine a traversé l’Arve un peu au-dessus de Servoz, allant au Val de Montjoie par le Col de la Forclaz, traversant probablement les Cols du Bonhomme et de la Seigne et conduisant dans la Vallée d’Aoste.

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fut établi b II n’est pas clairement expliqué pourquoi ce présent fut fait à l’abbaye. Le comte Aymon donna la vallée, ses terres et ses habitants. On n’a pas encore découvert s’il fit ce don par bienveillance ou pour se rendre populaire. La fondation d’un prieuré prouve qu’il y avait une population, et il semble que, pour une région montagneuse, elle était considérable. Jusqu’à présent par manque de recherches, presque rien n’est connu sur la vie de ces habitants pendant le moyen-âge. Les écrivains qui se sont occupés de Chamonix ont habituellement traité cette période comme inexistante et n’ont commencé l’histoire de Chamonix que dans la première partie du 18e siècle. Les travaux de M. André Perrin ont jeté un jour différent sur cette matière. Son Histoire de la Vallée et du Prieuré1 2, basée sur les documents 3 rassemblés par M. A. Bonnefoy de Sallanches, donne des détails intéressants qui pour la première fois permettent de se former une idée de la vie des indigènes, de la manière dont ils étaient traités et de leurs travaux.

Pendant quatre siècles, les Prieurs agirent à leur guise et furent les maîtres, sauf pour la juridiction absolue ; sous leur règle, les habitants de la vallée ne durent pas mener une existence très enviable, quoique le traitement qu’ils subirent, autant que nous pouvons le savoir, ne fut ni meilleur ni pire que celui imposé à la plupart de leurs contemporains dans la majeure partie du monde civilisé. Il y avait un certain nombre d’hommes libres 4, mais le plus grand nombre n’était guère mieux traité que des esclaves. Ils étaient vendus ou changés de place comme des bestiaux ; ils ne pouvaient pas se marier sans autorisation, et de temps à autre ils étaieüt brûlés au pilori pour leur bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré 5. M. Perrin parle d’une requête, en 1283, par laquelle Jacques Bouteiller de Servoz donna au Prieuré, en

1 Selon M. Ch. Durier, le texte de la Charte ou Acte de Donation fut d’abord imprimé à Lyon en 1660. L’original fut découvert par le capitaine Markham Sherwill, à Chamonix, en 1831. Il est devenu la propriété de M. Bonnefoy de Sallanches.

2 Histoire de la Vallée et du Prieuré de Chamonix du X * au XVIII* siècle, par André Perrin, Président de la section de Chambéry du Club Alpin Français, in-8, Paris, 1887.

3 On trouve dans ces documents des noms qui subsistent encore à Chamonix. Celui de Charlet apparaît déjà en 1396, ceux de Balmat en 1458, de Bossoney en 1468, de Comte et de Carrier en 1483 et de Cachat en 1529.

4 « Les chartes relatives aux reconnaissances partielles et à la limitation des franchises par les prieurs, nous montrent, qu’avant l’établissement du Prieuré, les hommes libres habitant le bourg de Chamonix formaient une communauté jouissant de nombreuses et importantes libertés. Des syndics nommés par eux étaient chargés de la représenter, do défendre ses droits en maintenant les bonnes et anciennes coutumes et de prendre toutes les mesures commandées par l’intérêt commun. Ils surent garder intactes leurs libertés malgré les oppositions et les entraves des prieurs et de leurs divers agents... Les nombreuses transactions par lesquelles les prieurs reconnurent les usages et les droits du bourg de Chamonix, ne furent que des reconnaissances formelles de libertés immémoriales, accordées à la suite des luttes et des troubles nés des efforts qu’avaient faits les prieurs pour les réduire et les effacer... Ces reconnaissances servirent plus tard aux syndics pour sauvegarder les droits de la communauté comme si elles eussent été de véritables chartes de concessions de franchises et non plus de confirmations. » Perrin, Histoire, pp. 71-72.

5 Ils étaient sujets à des amendes pour les moindres actes. Par exemple : s’ils vendaient des moutons, des cochons, des veaux et de la graisse sans offrir pour la nourriture du Prieuré, 60 sous ; s’ils faisaient des ventes avant que les approvisionnements fussent

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guise d’aumône, pour le repos de son âme Nicolas de Chamonix et ses descendants ; ce don fut fait à Richard de Villette, alors prieur. Il dit aussi que deux ans plus tard, Léonarde, la veuve de Jacques Bouteiller vendit Jean, Aimon et Melioret, fils de Guillaume Bezer de la paroisse de Chamonix, au même Richard de Villette pour 50 sous genevois.

L’hérésie et la sorcellerie étaient punies de mort. Les biens de ceux qui avaient été exécutés allaient ordinairement au prieur, mais dans le cas d’hérésie ils étaient partagés entre l’évêque de Genève, le prieur et l’Inquisiteur. M. Perrin cite le procès de Guiga, veuve de Millieret Balmat, dit Monard, de Chamonix, et de Rolette, veuve de Jean Duc de Vallorcine, qui avec deux autres femmes furent accusées d’hérésie en 1458 ; il raconte la procédure qui fut suivie. Les syndics supplièrent le prieur de leur porter secours et celui-ci nomma un juge qui fut accepté. Les accusées furent alors conduites dans l’église et interrogées par Pierre Ginod, inquisiteur, qui les trouvant apostates et impénitentes les renvoya au châtelain. Ce dernier les mena devant les juges et les syndics et demanda leur condamnation comme hérétiques. Jacques Bollet, juge rapporteur, lut l’acte d’accusation, et au nom des autres juges et syndics, les condamna à mourir par le feu, dans un feu gros et terrible , afin que cette méthode de punition pût en retenir d’autres qui seraient enclins à les imiter. Pierre Ginod, l’inquisiteur, vendit sa 'part des profits au prieur , Guillaume de la Bavoir e, pour quinze florins.

La même année, Jean Corteys, dit Martin, fut également accusé d’hérésie ; et, l’année suivante, Henriette, femme de Pierre Oncey, chargée des crimes d’hérésie et d’idolâtrie, fut brûlée. Trois ans après, huit autres hérétiques furent jugés à la fois. Claude Rup, un spécialiste pour les cas d’hérésie dans les diocèses de Lausanne Genève et Sion, les examina, les déclara hérétiques et les livra à la justice. Le châtelain les mena dans la cour du prieuré où on avait l’habitude de juger, et Jacques Bollet rendit une sentence les condamnant ; comme ils refusèrent de s’amender, il déclara qu’ils seraient brûlés et leurs biens confisqués. Péronette, veuve de Michel des Ouches, qui, outre le crime d’hérésie, fut accusée de divers méfaits, entre autres de celui de manger des enfants à la synagogue, fut choisie pour une punition spéciale. On l’attacha à un poteau de bois, haute et visible ; pendant un vingtième d’heure, on l’assit sur un fer rouge, puis on l’étendit sur un chevalet audessous duquel on mit le feu; Jean Grelan, qui dit-on, avait piétiné le corps du Christ et rendu hommage au démon, etc., fut condamné à être mené à l’endroit- où il avait commis son crime, ou au tribunal de justice le plus proche, pour avoir un pied coupé, ensuite à être ramené mort ou vivant, attaché à un poteau et brûlé avec son pied.

complets, 10 livres ; pour le port d’un sabre ayant plus d’un pied et demi, 60 sous et la confiscation de l’arme ; pour port de bâtons ferrés ayant plus d’un pied et demi, sauf en voyage, 10 livres et la confiscation ; pour refus d’obéissance au Prieuré, étant en service, 25 livres.

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Des siècles d’oppression accoutumèrent les Chamoniards à des traitements de ce genre. Ils étaient nés sous ce régime, ils l’enduraient et l’acceptaient toute leur vie, quoique de temps à autre ils se révoltassent. Vers la fin du treizième siècle par suite des usurpations successives des prieurs, ils se soulevèrent et emportèrent. les bestiaux de Richard de Villette 1 ; ce dernier pour faire la paix dut reconnaître et confirmer leurs droits par écrit. Ses neuf successeurs eurent des règnes d’environ vingt -cinq ans chacun, tous plus ou moins désagréables, et après eux il y eut un changement.

Par une bulle papale du 27 février 1519, le Prieuré de Chamonix passa entre les mains du Chapitre du Collège de l’Eglise de Saint- Jacques à Sallanches, et les indigènes parurent espérer qu’il en résulterait quelques profits pour eux 2. Le Chapitre nomma un chanoine qui résiderait dans le pays et promit de respecter les privilèges des habitants ; mais les Chamoniards ne semblent pas avoir été très satisfaits de ce traitement, et bientôt ils refusèrent de payer l’impôt. A cette époque ils devinrent quelque peu turbulents. Deux officiers envovés successivement à Chamonix furent si maltraités qu’ils se considérèrent heureux d’échapper avec la vie sauve. « Je n’ai pas pu découvrir, dit M. Perrin, si les mutins furent punis ». Des ordres furent donnés néanmoins pour emprisonner les mutinés, et un certain Chissé de B outiller fut envoyé avec une suite nombreuse pour les arrêter. Mais, quand il arriva devant l’église, il fut assailli par des averses de pierres, et, blessé, battit rapidement en retraite. Les désordres continuant, les Chamoniards furent excommuniés, mais ils firent pénitence et supplièrent d’être relevés de rexcommunication pendant trois mois, de façon à pouvoir faire leurs Pâques ; ils recommencèrent, ensuite comme auparavant. Le bailli de Faucigny vint en 1535 pour publier une proclamation ordonnant le paiement de dîmes vexatoires ; les syndics et les habitants se conduisirent violemment, déchirèrent la proclamation et chassèrent le bailli et ses hommes hors du Prieuré. Plusieurs personnes furent arrêtées pour cet outrage et menées en prison à Chambéry. La dispute continua et, en 1537, le seigneur Demarest de Ment.hon vint à Chamonix, accompagné de cinquante gentilshommes, en plus des officiers de la justice, pour voir ce qu’il pourrait faire ; il ne réussit pas mieux que les autres, fut conspué tout le long de sa route et fut assiégé dans le Prieuré par 400 à 500 hommes armés, qui jetaient des pierres et tiraient de l’arquebuse à travers les fenêtres ; ces derniers bloquèrent tous les chemins pour empêcher l’arrivée d’un renfort, criant à Demarest et à sa suite qu’ils les tueraient, les brûleraient ou les garderaient prisonniers jusqu’à ce qu’ils mourussent de faim. Pendant la nuit un des assiégés descendit par une fenêtre et, s’échappant à travers les montagnes, alla demander du secours à

1 Prieur de 1255 à 1296.

2 Les offices avaient parfois été négligés. En 1368 les syndics se plaignirent amèrement à l’abbé de Saint-Michel de la Cluse que l’église de Chamonix n’était pas tenue comme elle aurait du l’être et parle du manque de moines.

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Sallanches. Le tocsin fut sonné et 500 à 600 hommes se mirent en marche pour dégager le seigneur, à qui on permit de partir en paix.

Ce fut le commencement d’une lutte, dans laquelle les Chamoniards cherchèrent à se libérer des exactions et des impôts qu’ils avaient reçus en héritage des temps féodaux; la lutte dura pendant plus de deux siècles. En 1737, ils demandèrent à se débarrasser complètement de leur odieux fardeau en payant une somme en bloc, et, pendant quarante ans, on discuta pour savoir quel en serait le montant. En 1780, des délégués du Chapitre rencontrèrent à Chamonix d’autres délégués choisis par la communauté pour arrêter les conventions. Le Chapitre voulait 150.000 livres et descendit à 75.000. Le compromis ne fut ratifié qu’en 1786 ; alors grâce au paiement de 58.000 livres, la vallée fut délivrée de ses servitudes, les Chamoniards devinrent des hommes libres 1 et la commune prit possession des terres du Prieuré 2. « Le 30 octobre 1786, le règne du Prieuré de Chamonix prit fin après avoir duré 696 ans ; il expira sur le coup de minuit et fut enterré le matin suivant. Quand vint la Révolution française, les Chamoniards s’écrièrent : « Ah ! si nous avions pu prévoii l’avenir, nous aurions attendu quelques années et nous nous trouverions affranchis sans rien payer 3. »

La période importante durant laquelle les négociations pour l’affranchissement eurent lieu, coïncide avec le moment où un flot d’étrangers vint voir les beautés de Chamonix ; et il semble probable que, grâce à un contact et à des conversations avec des £ens jouissant d’une plus grande liberté qu’eux, les Chamoniards furent poussés vers l’émancipation. A partir de 1741, le flot de touristes ne fit que s’accroître. A une époque antérieure des étrangers étaient déjà venus inspecter les glaciers (ou glacières, ainsi qu’on les nommait primitivement). Une des premières allusions qui y est faite, est contenue dans un livre intitulé : Les Nouvelles œuvres de Monsieur Le Pays. Dans une lettre datée « de Chamonix en Fossigny», le 16 mai 1669, ce monsieur écrivit à une dame avec laquelle il semble avoir été en très bons rapports :

1 D’un seul coup, ils furent débarrassés des « droits de fief, d’emphytéose, de directe, de lods, double-lods et du tiers des ventes générales ; des services, censes féodales, hautsiège, prémices des montagnes, etc. »

2 Ceci paraît avoir été un second paiement car Bourrit, dans sa Description des glacières , publiée en 1773, dit que le Chapitre de Sallanches avait primitivement droit au tiers de la propriété d’un homme mourant sans enfants, mais que la Communauté avait acheté ce droit 30,000 livres. Dans sa Nouvelle description des glacières, publiée en 1785, il prétend qu’à cette époque le curé du Prieuré était nommé « administrateur » « parce que, outre le soin des âmes, il surveillait la propriété du Chapitre. Cette double occupation, qui dans d’autres pays se lie à de nombreuses conséquences, n’en amène aucune dans cette vallée, où la loi ecclésiastique est vraiment paternelle. Pourtant la Communauté est sur le point d’être affranchie », et il suggère comme résultat que « le clergé, quand il sera limité à ses propres fonctions, sera plus respecté ».

3 Le Prieuré est maintenant disparu. M. Perrin dit qu’une des chapelles lui appartenant a été incorporée à l’église existante, mais que les bâtiments du Prieuré furent complètement brûlés le 3 décembre 1758. Il dit plus loin que l’hôtel d’Angleterre actuel est bâti sur un emplacement qui appartenait au Prieuré.

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« Dans le désespoir où vous m’aviez mis en vous quittant, j’avois juré de me précipiter dans le premier lieu commode. Cependant, depuis quinze jours, j’ay monté et descendu les plus dangereuses montagnes de Savoye, j’ay passé sur le bord de mille précipices, et jusqu’icy, je ne me suis point précipité. Le plaisir de voir vostre portrait en ce pays affreux m’a toujours retenu quand j’ay pensé à m’acquiter de ma promesse... Enfin, Madame, je voy icy cinq montagnes qui vous ressemblent comme si c’estoit vous-même... Cinq montagnes, Madame, qui sont de glace pure depuis la teste jusqu’aux pieds, mais d’une glace qu’on peut appeler perpétuelle I. »

Soixante-quatorze ans avant la publication de la lettre de M. Le Pays, le nom de Chamonix (Chamonis) fait son apparition dans le grand atlas de Mercator ; il est possible que vers cette époque (1595) le village commençait à faire parler de lui dans le monde civilisé 2. Il est clair qu’à la fin du seizième siècle, ce n’était pas une contrée ignorée ; ce fait est d’accord avec les extraits cités de YHistoire de M. Perrin. Quoique ces fragments donnent une bien petite idée de la nature de l’ouvrage, ils montrent suffisamment qu’on a accordé trop de valeur à la « découverte » de Chamonix faite par Pococke et Windham en 1741, bien que leur visite ait eu l’incontestable résultat d’auréoler ce pays de célébrité.

En 1740, une petite colonie d’Anglais se trouvait à Genève. Elle était composée en majeure partie de jeunes gens venus là pour terminer leurs études. Ils paraissent avoir été au mieux avec les autorités, les invitant à des représentations théâtrales particulières et étant priés en d’autres occasions de paraître devant elles pour rendre compte de leurs étourderies 3.

Parmi eux se trouvait William Windham, de Fellbrigg dans le Norfolk, qui avait à peu près vingt-trois ans ; il était grand et beau garçon et était connu à Londres sous le sobriquet de « boxing Windham ».

« J’avais, dit-il, un grand désir de faire cette excursion, mais la difficulté d’avoir des compagnons me la fit différer; heureusement que dans le mois de juin dernier, le docteur Pococke arriva à Genève de son voyage dans l’Egypte et le Levant ; il avait étudié ces contrées avec une grande exactitude. Je lui parlai de ma curiosité et de mon désir ; étant étranger à toute crainte, il exprima une inclination analogue ; nous décidâmes immédiatement de faire ce voyage ensemble, et, quelques autres de nos amis ayant formé une caravane, je fus chargé de préparer notre départ. »

Windham avait lu les Délices de la Suisse et les ouvrages de Scheuchzer, la lecture de ces livres lui avait appiis quelque chose sur les « glacières ». « Il est vraiment dommage qu’une si grande merveille ne soit pas plus connue. Pensant trouver à peine dans ces parages les nécessités de la vie, nous prîmes des bêtes

1 M. Le Pays fait sans doute allusion aux glaciers de Taconnaz, Bossons, Argentière, le Tour et à la Mer de Glace. Je cite ce passage pris dans l’intéressant travail de M. Théophile Dufour, auquel j’aurai encore recours plus tard.

1 Le nom de Chamonix ne figure pas dans l’atlas de Mercator en 3 volumes, dont le premier volume fut publié à Duisburg en 1585.

3 Suivant M. Théophile Dufour, les archives de Genève mentionnent ces faits.

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de somme chargées de provisions et une tente, qui nous furent de quelque utilité, quoique la terrible description qu’on nous avait faite de ces gens fut très exagérée ».

Ils se mirent en route le 19 juin 1741, ils étaient huit « en plus de cinq serviteurs ; nous étions tous armés, et nos chevaux portant les bagages nous suivaient, tellement bien, que nous ressemblions fort à une caravane. Le premier jour, nous n’allâmes pas plus loin que Bonneville. » Le lendemain ils dormirent à Servoz « sur de la paille propre dans une grange » et le troisième jour ils arrivèrent à Chamonix.

« Ici nous campâmes et pendant que notre dîner se préparait, nous interrogeâmes les habitants sur le compte des « glacières ». Ils nous en montrèrent les extrémités qui arrivent dans la vallée et qu’on peut voir du village ; elles n’apparaissent que comme des rochers blancs ou plutôt comme d’immenses glaçons formés par l’eau descendant du haut de la montagne. Ceci ne satisfit pas notre curiosité et nous pensâmes que nous étions venus de trop loin pour nous contenter de si peu ; nous nous informâmes donc exactement auprès des paysans, si nous ne pouvions pas, en escaladant la montagne, découvrir quelque chose de remarquable. Ils nous répondirent que nous le pourrions, mais la plupart d’entre eux nous représentèrent cette course comme difficile et laborieuse, nous certifiant que personne n’allait là sauf ceux dont le métier était de chercher du cristal ou de chasser les bouquetins et les chamois ; tous les voyageurs qui jusqu’à présent étaient venus aux « glacières » s’étaient contentés de ce que nous avions déjà vu.

Le prieur1 de l’endroit, un bon vieux, nous fit beaucoup de civilités, il chercha aussi à nous dissuader ; d’autres nous représentaient la chose comme très-aisée, mais nous nous aperçûmes facilement qu’ils espéraient que nous les choisirions comme guides et qu’ ensuite nous nous fatiguerions vite ; de cette façon ils gagneraient leur argent sans peine. Pourtant notre curiosité eut raison de ces découragements ; nous fiant sur notre force et notre résolution, nous nous déterminâmes à essayer d’escalader la Montagne. Nous prîmes avec nous plusieurs paysans, quelques-uns comme guides, d’autres pour porter nos provisions. Ces gens furent tellement persuadés que nous ne pourrions jamais arriver à bout de notre tâche qu’ils prirent avec eux des chandelles et des instruments pour produire du feu au cas où, harassés de fatigue, nous serions obligés de passer la nuit sur la montagne. Pour empêcher ceux qui étaient le plus enragés de lasser les autres, en allant trop vite, nous fixâmes les règles suivantes : Personne ne sortirait de son rang ; celui qui était en tête irait lentement et d’une manière égale ; quiconque se sentirait fatigué ou essoufflé pourrait demander une halte ; enfin, quand nous rencontrerions une source, nous boirions un peu de vin mélangé à de l’eau et nous remplirions avec de l’eau les bouteilles que nous aurions vidées, afin qu’elles nous servent dans les autres haltes où nous n’en trouverions point. Ces précautions furent tellement utiles que, si nous ne les avions pas prises, les paysans n’auraient sans doute pas été trompés dans leurs conjectures.

Nous partîmes vers midi le 22 juin et traversâmes l’Arve sur un pont en bois. La plupart des cartes placent les « glacières » du même côté que Chamoigny, mais ceci est une faute. Nous arrivâmes rapidement au pied de la montagne et commençâmes à monter un sentier très raide

1 II n’y avait point de prieur à cette époque. Windham, sans doute, suppose qu’il doit y en avoir un, parce qu’il y a un pripuré.

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à travers un bois de sapins et de mélèzes. Nous fîmes des haltes nombreuses pour nous rafraîchir et reprendre notre souffle, mais nous continuâmes vivement. Quand nous eûmes passé le bois, nous arrivâmes à une espèce de prairie, remplie de larges pierres et de morceaux de rochers brisés, tombés de la montagne. L’ascension se trouvait si raide que nous étions quelquefois obligés de nous accrocher à ces rochers et de faire usage de bâtons avec des pointes de fer. Notre route suivait des pentes, et à plusieurs endroits, nous dûmes traverser des places où des avalanches de neige avaient causé de terribles ravages. Il n’y avait rien d’autre que des arbres déracinés et de larges pierres qui semblaient couchées sans aucun support ; à chaque pas le sol cédait, la neige qui s’y mêlait nous faisait glisser ; sans nos cannes et nos mains nous serions tombés maintes fois dans le précipice. Nous avions une vue ininterrompue du bas de la montagne, et, la raideur de la pente, jointe à la hauteur où nous étions, faisaient un paysage suffisamment terrible pour faire tourner la tête des gens. Bref, après avoir grimpé avec de grandes difficultés pendant quatre heures trois quarts, nous arrivâmes au sommet de la montagne d’où nous eûmes le plaisir de contempler des objets d’une nature extraordinaire. Nous étions à la cime d’une montagne, qui autant que nous pouvions en juger, était au moins deux fois aussi haute que le Mont-Salève, et d’où nous eûmes une pleine vue des «glacières». Je dois vous dire que je suis extrêmement embarrassé pour en donner une idée juste, car je ne connais rien qui ait la moindre ressemblance avec cela.

Les descriptions que les voyageurs donnent des mers du Groenland paraissent s’en rapprocher le plus. Figurez-vous votre lac agité par un vent violent et gelé subitement, peut-être que même cela ne produirait pas un effet semblable. .

Notre curiosité ne s’arrêta pas là, nous étions résolus à marcher sur la glace, nous avions à peu près quatre cents mètres à descendre, la pente était extrêmement raide ; la terre sèche et croulante, mêlée à du gravier et à de petites pierres roulantes, ne nous offrait aucun appui ferme de sorte que nous descendîmes, moitié en tombant, moitié en glissant sur nos mains et nos genoux. A la fin, nous arrivâmes à la glace où la difficulté cessa, car elle était très grossière et nous offrait de bons appuis ; nous trouvâmes pour la traverser un nombre infini de crevasses, quelques-unes que nous pûmes enjamber, d’autres qui étaient larges de plusieurs pieds. Ces crevasses étaient si profondes que nous ne pouvions pas même en voir le fond ; ceux qui vont chercher le cristal se perdent souvent dedans, mais on retrouve généralement leur corps au bout de quelques jours ; ils sont parfaitement bien conservés. Tous nos guides nous assurèrent que ces crevasses changent continuellement, et que la « glacière » a une sorte de mouvement. En escaladant la Montagne nous entendîmes quelque chose comme un roulement de tonnerre ; nos guides nous apprirent que ce bruit était causé par des crevasses fraîches ou en train de se former, mais comme il ne s’en fit aucun pendant que nous étions sur la glace, nous ne pûmes nous rendre compte si c’était cela, ou bien des avalanches de neige, ou peut-être, encore, des chutes de rochers ; les voyageurs observent, paraît-il, dans le Groenland, que la glace craque avec un bruit ressemblant à l’éclat de la foudre ; cela donnerait raison à nos guides. Ainsi que dans les pays ignorants, les gens sont extrêmement superstitieux ; ils nous racontèrent des histoires baroques sur les sorcières qui viennent jouer leurs farces sur les « glacières » et dansent au son des instruments. Nous aurions été étonnés, si on ne nous avait pas entretenu déjà de quelques-unes de ces légendes. Les bouquetins vont en troupeaux sur la glace ; ils sont en troupe de quinze ou seize ; nous n’en vîmes point. Nous tirâmes quelques chamois,

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mais ils étaient à une trop grande distance pour les atteindre.

Au bout d’une demi-heure environ passée sur la « glacière » et après avoir bu cérémonieusement à la santé de l’amiral Vernon et au succès des armes britanniques, nous grimpâmes avec une incroyable difficulté au sommet d’où nous venions ; la terre cédait à chaque pas. Nous nous reposâmes quelques minutes, puis nous commençâmes à descendre et nous arrivâmes à Chamouny à l’heure du coucher du soleil. Cela étonna beaucoup les habitants et nos guides ; ces derniers nous avouèrent qu’ils pensaient bien que nous ne pourrions jamais mener notre entreprise à bien. »

Windham quitta Genève en août 1742 et le 20 de ce mois, une caravane de Genevois dont la curiosité avait été éveillée par la lecture du compte-rendu écrit par lui, partit pour Chamonix. Stimulés par ses remarques que : « des baromètres pour mesurer la hauteur de la montagne, des thermomètres portatifs et un cadran pour prendre les altitudes seraient utiles s’il y avait un mathématicien dans la bande », et que « quelqu’un qui saurait dessiner pourrait s’occuper, soit le long de la route, soit au but même, que finalement un homme de génie ferait sans doute des choses que nous n’avons pas faites, » ils allèrent de Genève à Sallanches en un jour, et le lendemain arrivèrent à Chamonix. Le jour suivant fut employé pour atteindre le Montanvers et le matin d’après ils retournèrent à Genève. Cette caravane était sous la conduite ou la direction d’un certain Peter Martel, qui écrivit un récit du voyage, publié à Londres en 1744 h Un facsimilé, à une échelle réduite, de cette brochure très -rare est donné sur la page suivante.

M. Peter Martel s’intitule « ingénieur » et à la fin de son récit il raconte qu’il a fait et vendu des thermomètres de poche et autres, et jusqu’à ces dernières années, c’est tout ce qu’on semble connaître de lui en Angleterre. Son écrit contient le résumé des prouesses de Windham sous forme de lettre à un ami et la relation de son propre voyage sous forme d’une lettre à Windham ; il y est expiessément certifié que les deux lettres furent traduites du français. Aucune version française ne fut pourtant connue jusqu’à celle que M. Théophile Dufour publia dans VEcho des Alpes , en 1879 1 2 avec une préface contenant des détails sur les personnes en question. Th. Dufour montre clairement que M. Windham n’a rien publié. Il écrivit une lettre donnant un récit de ses faits et gestes à Jacques Antoine Arlaud, peintre portraitiste, vivant à Genève, suivant le désir de ce dernier. Arlaud permit que la lettre circulât et l’original ou une copie fut lu par Martel. La lettre de Peter Martel à Windham circula également à Genève comme manuscrit et les deux lettres furent vues par M. Baulacre, (qui

1 On remarquera que sur l’en-tête il est écrit « As laid before the Royal Society », mais il ne semble pas que cette société ait imprimé la communication.

2 WILLIAM WINDHAM ET PIERRE MARTEL. Relations de leurs deux voyages aux Glaciers de Chamonix (1741-1742). Texte original français publié pour la première fois avec une introduction et des notes par Théophile Dufour, président de la Cour de justice de Genève, directeur des Archives de l’Etat. Geneve, 1879.

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An ACCOUNT of the

GLACIERES

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