SOMMET DU COL DOLENT
sa blancheur, le moindre objet jeté là aurait glissé inexorablement jusqu’à ce que le niveau du glacier d’Argentière fut atteint.... Je descendis les escaliers de glace et tous les trois, nous tirâmes doucement la corde, tandis qu’ Aimer arrivait. Le procédé fut répété ; Croz, toujours en tête, grimpait adroitement les rochers projetés de la falaise à notre droite. Nos 60 mètres de corde furent encore employés et nous descendîmes un à un. Ensuite la paroi devint absolument verticale et nous nous arrêtâmes pour déjeûner vers 2 h. 30, au dernier endroit sur lequel nous pûmes nous asseoir. Quatre heures de labeur incessant nous avaient fait descendre un peu plus de la moitié du ravin ; nous approchions
CHRISTIAN ALMER 1
maintenant, quoique nous fussions encore très élevés, des crevasses de sa base, et les guides découvrirent un artifice qui m’était inconnu, c’est que la Nature avait malicieusement placé le seul pont de neige sur la schrund la plus élevée au milieu du ravin. Nous décidâmes de couper diagonalement le ravin jusqu’au point où on supposait que se trouvait le pont de neige.
Aimer et Biener entreprirent le travail, nous laissant, Croz et moi, solidement plantés sur les rochers, et chargés de leur donner de la corde à mesure qu’ils avançaient.
Aimer et Biener arrivèrent au bout de leur lien, la corde n’assurait plus leur sûreté et ils cessèrent leur ouvrage, tandis que nous avancipns en repliant la corde. Bientôt après, ils rencontrèrent une traînée de neige qui se trouvait au dessus du pont que nous cherchions. La pente raidit et pendant un peu plus de 9 mètres, nous descendîmes, la figure tournée contre la muraille, marquant nos pas en tâtant avec la pointe du pied et en plaçant les bras dans les trous au dessus, exactement comme s’ils avaient été les échelons d’une échelle. A ce moment, nous traversions les crevasses supérieures. Inutile de dire que la neige était
1 Keproduit, avec autorisation, d’après une photographie de M. E. Edwards. Christian Aimer est décédé, à Grindelwald, le 17 mai 1898, à l’Age de 72 ans.
d’une qualité parfaite, sans cela notre acrobatie eut été impossible. Elle fut bientôt terminée et nous nous trouvâmes sur une masse de glace rhomboïdale : nous étions encore séparés du Glacier d’Argentière par une gigantesque crevasse. Le seul pont au dessus de cette crevasse inférieure était à son extrémité orientale et .nous fûmes obligés de revenir en arrière pour l’atteindre. Il fallut tailler encore pendant une demiheure après l’avoir franchie, et il était 5 h. 35 de l’après-midi quand nos piolets cessèrent leur travail ; nous pûmes enfin nous retourner et regarder à notre aise la pente formidable sur laquelle nous avions passé 7 heures \ Notre peine se termina au Glacier d’Argentière et nous allâmes directement vers les chalets de Lognan où le terrain nous devint familier. Un peu après la chute du crépuscule, nous trouvâmes la grande route des Tines et à 10 h. du soir, nous étions à Chamonix ». Scrambles amongst the Alps , chap. xvn.
Ce col a été traversé trois fois dans la direction contraire, en partant de Lognan, mais malgré l’attraction qu’il peut exercer sur un alpiniste, je ne crois pas que d’autres personnes l’aient refait en allant de Courmayeur à Chamonix. Peu d’endroits, dans le massif du Mont Blanc, offrent de meilleures occasions pour l’usage du piolet 1 2.
Au N. E. du glacier d’Argentière, les pentes situées entre le Mont Dolent et l’Aiguille du Chardonnet, pour être moins rapides ne sont pas moins belles que celles de l’Aiguille Verte et des Droites.
Le Col d’Argentière (3520 mètres) (Cx. T. 19. Courses ext.) fut
découvert par Auguste Simond, des Tines, tandis qu’il cherchait des cristaux ; il fut franchi la première fois, le 22 juin 1861, par lui et son fils, avec M. Stephen Winkworth et Tobie Simond. Ils mirent 7 heures pour aller de Lognan au sommet du col, et 12 heures pour descendre via le glacier de Laneuvaz à la Folly, dans le Val Ferret, et de là à Orsières 3. Le sommet de ce col est au sud-est de la Tour Noire (3843 mètres), petit pic pouvant être escaladé par les rochers en 1 h. 30," à partir du col. Cette ascension fut effectuée la première fois le 3 août 1876, par le regretté E. Javelle^et par M. F. Turner,
En juillet 1863, le regretté R. J. S. Macdonald et le Rév. Hereford B. George, avec Melchior Anderegg et Christian Aimer, se proposèrent de passer le col d’Argentière, mais, en prenant le côté ouest au lieu du côté est du Tour Noir, ils découvrirent le Col du Tour Noir, dont l’altitude est sensiblement pareille à celle du Col d’Argentière, et ils descendirent sur le glacier du Saleinoz (Saleinaz, Salena) au lieu de prendre le glacier de Laneuvaz ; ils y passèrent la nuit dans un trou de glace à l’emplacement marqué d’une croix sur la carte accompagnant le texte et ils arri-
1 J’estime la hauteur de cette paroi à 360 mètres environ. D’après la triangulation du capitaine Mieulet, l’altitude du col est de 3,543 mètres au-dessus du niveau de la mer.
2 Le labeur fut tellement pénible ce jour-là que le bras droit d’Almer enfla le lendemain d’une façon inquiétante, mais cela ne l’empêcha pas de faire trois jours plus tard la plus grande partie de l’ouvrage dans l’ascension de l’Aiguille Verte.
3 La course est décrite par M. Winkworth dans la seconde série de Peaks, Passes and Glaciers, vol. I., p. 231-48. L’altitude de ce col est affirmée être de 12,556 pieds (3,826™99), mais son sommet est indiqué, sur la carte accompagnant le récit, dans une position qu’il n’occupe pas.
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
vèrent à Orsières à 9 h., le lendemain matin, ayant mis 31 h., pour venir d’Argentière jusqu’à cet endroit malpropre *. Ce col n’a pas été, que je sache, de nouveau traversé, en allant d’Argen-
tière à Orsières. Ainsi que le Col Dolent, il n’est pas compris dans le Cx. T. des courses.
Le troisième passage, le Col du Chardonnet, 3346 mètres (Cx. T.
1 L’aventure est relatée par le Itév. H. B. George, dans une page intéressante de V Alpine Journal , vol. I p. 274-88. Le col fut nommé d’après le Tour Noir ; le pic semble avoir été appelé ainsi parce qu’il forme une tour ou pinacle en rocher foncé. Sur les cartes de Siegfried, le pic est appelé le Tour Noir et M. Kurg, dans son « Guide à l’usage des ascensionnistes », nomme le passage « Col du Tour Noir ». Sur la carte pliante, j’ai suivi l’orthographe officielle.
14-, 16, Courses ext.) est la plus basse dépression, entre les Aiguilles d’Argentière et du Chardonnet. En 1861, M. Winkworth remarque : « un glacier tributaire sépare le Chardonnet et l’Argentière, il est rapide et crevassé, mais je ne le croyais pas impraticable ; où conduisait-il ? Simond pensait qu’il menait au glacier du Tour ». Actuellement il débouche sur le glacier de Saleinoz ; les cartes du Mont Blanc, à cette époque, étaient très incorrectes sur ce point du massif. Le col fut d’abord traversé le 24 août 1863 par M. Adams Reilly (il était obligé d’examiner les lieux pour établir sa carte) et. par M. Brandram, l’éminent professeur. Arrivant de la partie supérieure du glacier de Saleinoz, Reilly traversa la Fenêtre de Saleinoz (marquée sur le plan, p. 140. Col Fenêtre) et descendit ensuite sur le glacier d’Orny, par le chemin habituel, dont on se sert en franchissant le col du Tour. Il parvint à Orsières en 15 heures 15, haltes comprises. Cela fait environ 11 h. 15 de marche.
Une course a été mise à la mode, ces dernières années, elle part de Lognan, pour passer par le Col de Chardonnet, la Fenêtre de Saleinoz (3309 mètres) et le Col du Tour (3350 mètres), puis le trajet descend par le village du Tour (1431 mètres) et revient vers Chamonix (Cx. T. 17, courses ext.). Cette promenade prend un jour. Le schéma en est tracé sur la carte pliante. On peut varier en traversant la Fenêtre du Tour, après avoir passé le Col du Chardonnet. Cela demande moins de temps et épargne la peine de descendre par la Fenêtre de Saleinoz sur le Glacier du Trient et de remonter au Col du Tour.
Lognan au sommet du Col du Chardonnet .... 4 h. 45
Col du Chardonnet au sommet de la Fenêtre de Saleinoz 2 h. 15 Fenêtre de Saleinoz, au village d’Argentière 4 h. 45
M. G. B. Tunstall-Moore, avec les guides Alphonse Simond et Edouard Payot, traversèrent le 26 juillet 1900, du bassin du glacier d’Argentière à celui du glacier de Talèfre, entre les courtes et l’Aiguille de Triolet. Aucun nom ne paraît avoir été donné à ce col ; ils mirent 16 h. 30 pour aller de Lognan au Montanvert.
Les principales ascensions à faire de Lognan sont celles de l’Aiguille d’Argentière et de l’Aiguille du Chardonnet. L’Aiguille du Tour (3531 m.) (Cx. T. 37. Courses ext.) est un pic insignifiant que l’on peut faire du Col du Tour en un peu moins d’une heure, en montant du côté du glacier du Trient.
L’Aiguille d’Argentière (3901 mètres) (Cx. T. 34. Courses ext.)
est le plus haut point de cette extrémité de la chaîne, elle domine tout, ce qui se trouve du côté nord du massif, et c’est ce fait qui conduisit M. Reilly à en faire la première ascension en 1864.
Nous fîmes plusieurs essais avant que ce sommet fût vaincu. Reilly pensait que l’ascension pouvait se faire, en suivant l’arête arrivant du col du Chardonnet, et menant au sommet. Cette route fut trouvée incommode, nous 1 descendîmes à quelque
1 Reilly et moi, Michel Croz et François Couttet (le fondateur du grand hôtel Couttet ù Chamonix et le père de son propriétaire actuel).
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
distance du col, vers le glacier d’Argentière, et nous remontâmes directement vers le sommet, par un glacier latéral et un couloir.
« La pente du glacier était raide, et le ravin neigeux qui s’en élevait était encore plus raide. Sept cents marches furent taillées. Alors le couloir devint trop raide ; nous prîmes les rochers à sa gauche et finalement gagnâmes l’arête à un point situé à 460 mètres environ au dessus du col. Nous nous dirigeâmes vers la droite et suivîmes l’arête, en demeurant sur un reste de neige, située un peu en dessous du côté de Saleinoz. Nous fûmes encore tourmentés par le vent, mais personne ne pensa à retourner, car nous étions à 250 pieds du sommet.
« Les piolets de Croz et de Couttet recommencèrent à travailler, la pente étant aussi raide que la neige peut l’être. Sa surface était couverte d’une croûte lâche, granulée, sèche et complètement incohérente, qui glissait en traînée dès qu’on la touchait. Les hommes étaient obligés de creuser dans cette croûte pour parvenir jusqu’aux vieilles couches en dessous, et ils devaient s’arrêter à chaque instant pour rejeter les débris poudreux qui dégringolaient en cascades sur leur ouvrage. Ugh ! comme il faisait froid ! Comme le vent soufflait ! Le chapeau de Couttet fut arraché à ses attaches et alla faire un tour en Suisse. Les flocons de neige, balayés de la crête, étaient lancés en spirales ascendantes et tourbillonnaient en cyclones , ensuite ils s’apaisaient, ou bien, pris par d’autres rafales étaient projetés très loin pour nourrir le Saleinoz. « Mes pieds gèlent complètement », cria Reilly, « que faire contre la morsure du froid ». « Donnez des coups de pied, Monsieur », répondirent les hommes « c’est le seul remède. » Leurs doigts étaient préservés du gel par le travail, mais leurs pieds se glaçaient, et les guides tapaient de la semelle et traillaient simultanément. Suivant trop violemment leur exemple, je fis un trou, un fracas retentit, comme si on avait jeté de la vaisselle dans un puits.
« M’abaissant d’un pas ou deux, je découvris en une seconde que nous nous tenions tous sur une caverne, (pas une crevasse à proprement parler), qui était recouverte par une mince voûte de neige, d’où pendaient des touffes de grandes stalactites.
« Presqu’à la même minute, Reilly passa la main à travers la toiture. Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans, à n’importe quel moment. « Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse ». « Nous le savons, » répliqua-t-il « et nous ne pouvons pas trouver un endroit solide. » D’une manière douce, mon camarade s’enquit si ce que nous faisions n’était pas ce que l’on appelait tenter la Providence. La réponse fut affirmative ; il observa ensuite : « Si nous descendions ? — Très volontiers. — Demandez aux guides ». Ils ne firent pas la moindre objections, nous redescendîmes, et cette nuit-là nous couchâmes au Montanvert. Nous partimes le 14 juillet, avec Croz, Payot 1 et Charlet pour terminer l’œuvre, si brusquement interrompue ; comme précédemment, nous nous reposâmes aux chalets de Lognan. Le 15 vers midi, nous arrivâmes au sommet de l’Aiguille, et trouvâmes que nous nous en étions approchés d’une trentaine de mètres quand nous avions abandonné notre premier essai. Ce fut un triomphe pour Reilly. Il avait accompli, en 1863, l’exploit de réunir en une seule, deux montagnes des environs, elles avaient à peu près 3962 mètres d’altitude, et la carte les indiquait distantes l’une de l’autre de 2218 mètres. Longtemps avant que nous ayons fait cette ascension, Railly avait acquis la certitude, que la Pointe des Plines, un sommet fictif, figurant sur les autres cartes comme une montagne distincte, n’était autre que l’Aiguille d’Argen-
1 Le Michel Payot dont il est parlé dans l’introduction et ailleurs.
CHAM0NIX ET LE MONT-BLANC
tière, il l’avait donc supprimée dans l’ébauche de sa carte, et nous nous rendimes compte qu’il avait bien fait. La Pointe des Plines n’existait pas ! 1 » Scrambles amongst the Alps , chap. xi.
Les géographes suisses semblent avoir une affection particulière pour le nom de « Pointe des Plines ». Ils l’ont donné dans la carte Siegfried, à un pic de 3065 mètres, du côté nord du glacier de Saleinoz. Cela suffirait à faire lever Reilly de sa tombe.
L’Aiguille d’Argentière peut aussi être escaladée de Lognan par la route du glacier des Améthystes, une arête courant du sommet vers le S. O. L’ascension de Lognan à la cime, a été effectuée de ce côté -là en 8 h. 30, haltes incluses. Voyez Alpine Journal, vol. XX., page 45.
L’Aiguille du Chardonnet (3823 mètres) (Cx. T. 35 Courses ext.)
occupe une position dominant la vue aperçue du sommet, cède peu devant celle de l’Aiguille d’Argentière. Elle fut escaladée pour la première fois, le 20 sept. 1865, par M. Robert Fowler, avec les guides Michel Balmat et Michel Ducroz, de Chamonix. Partant du village d’Argentière, ils prirent le chemin, sur la rive droite du glacier d’Argentière, jusqu’à ce qu’ils fussent près de la montagne, ensuite, tournant à l’est, ils s’engagèrent très haut, sur l’arête courant du sommet du Chardonnet vers le Nord-ouest, et la suivirent jusqu’au sommet. Ils mirent 18 h. pour aller du village d’Argentière à l’Aiguille et pour en revenir. En août 1879, M. P. W. Thomas améliora cette route. Du village d’Argentière, il monta sur le glacier du Tour et se dirigea directement vers la montagne sans se servir de la route du Col du Tour et escalada le versant nord, suivant dans la dernière partie la même arête que M. Fowler. Il ne mit que 8 h. 30 pour parvenir au sommet et 3 h. 30 pour revenir. Ceci semble le meilleur trajet qui ait été découvert pour le Chardonnet.
1 Départ de Lognan à 3 h. 15, arrivée au sommet à 11 h. 20 du matin et retour à Argentière à 7 h. 10. 12 h. 35 de marche. La route prise pour la première ascension a toujours été suivie depuis. Je ne sais si on gagne du temps en descendant à Argentière, au lieu d’aller via Lognan.