CHAPITRE VI
AVEBT;S8EMENTS PRATIQUES AU DIBECTCIJB SUR LES 6CBUPULÈ8 Qr I EN CBBTAINS CAS PARTICULIERS ONT COUTUME DE SE PBÉ3ENTER.
460. — On peut dire que les enseignements exposés dans le chapitre précédent sont généraux, parce qu'ils s'appliquent à la lionne direction de toute personne scrupuleuse, quelle que soit l'espèce de scrupule qui la tourmente. Maintenant il me paraît îonvenable d'envisager la question sous un point de vue parti- 3ulier et de prescrire des règlements pratiques sur certaines matières qui sont autant d'écueils pour les personnes méticuleuses; en s'y arrêtant pour les combattre par leurs scrupides, elles n'avancent pas du tout dans la sainte voie de leur perfection.
461 . — Pour les âmes nouvellement revenues à Dieu, et qui sont entrées dans le chemin de la spiritualité et de la dévotion, les péchés et les confessions de leur vie passée sont ordinairement des sources intarissables de scrupules, et, quoiqu'elles se soient accusées d'une manière suffisante et même surabondante, elles s'abandonnent à de grandes inquiétudes ; car il leur semble qu'elles n'ont pas dit tout, qu'elles n'ont pas expliqué les circonstances nécessaires, et elles voudraient toujours recommencer la douloureuse histoire de leur vie passée ; il en est d'autres qui s'alarment en s'imaginant que dans leurs confessions le repentir indispensable a fait défaut; à d'autres il semble qu'elles n'ont pas eu, ou même n'ont pas actuellement la ferme résolution de ne plus pécher. Harcelés par ces pensées inquiètes, tourmentés par ces vaines craintes, ces pénitents ne peuvent trouver la paix, ils ne goûtent aucune consolation du nouveau genre de vie qu'ils ont le bonheur d'embrasser.
462. — Pour venir au secours de ces âmes troublées, le directeur doit d'abord remarquer que ces personnes, ayant déjà satisfait à leur devoir dans le tribunal de la pénitence, ne doivent plus s'occuper en détail des péchés de leur vie antérieure, ce qui est pour les scrupuleux uue cause perpétuelle de leurs appréhensions, mais qu'elles doivent se borner, en général, à y penser seulement autant qu'il est nécessaire pour se pénétrer d'un repentir humble, paisible et plein de confiance en Dieu.
C'est ce qu'enseigne saint Bernard : Ad Dominum conversas non nimis cruciet prœteritorum conscientia delictorum; sed tantum humiliet eos sicut et ipsum Paulum. [Serm. 3, de SS. Petro et Paulo). C'est à cela que fait allusion Cassien, dans la vingtième conférence de l'abbé Paphnuce, parles paroles qui suivent : Ceterum guod paulo ante dixisti, te etiam de industria peccatorum 'prœteritorum memoriam retractare, hoc fleri penitus non oportet : quinimo etiam si violenter irrepserint, protinus extrudatur. Il déclare qu'on ne doit point penser aux péchés passés, qu'il faut, au contraire, en chasser de l'esprit le souvenir quand il se présente. Ce grand maître de la vie spirituelle entend parler du souvenir spécial de ces pécliés passés dans le nouveau converti, parce que ce souvenir n'est propre qu'à engendrer des troubles et des scrupules, mais il ne prétend pas qu'on doive écarter le souvenir général et confus des anciennes prévarications; car c'est im moyen souverainement utile pour produire dans l'àme une humble componction et un amendement solide.
463. — Mais saint Laurent Justinien dévoile d'une manièrxt encore plus claire , ces pièges que tend le démon à ceux qui sont nouvellement entrés dans les voies spirituelles, en leup remettant sous les yeux le souvenir de leurs anciens désordres. Oh /quoties sub specie boni, et sub imagine sanctœ compnnctionis inexpertos, et ad spirituale certamen indoctos ludificat diabolus et occidit ! Lataiter namque invenit occasionem intrandi in ipsorum cor: et tanquam angélus lucis suadere conatur hujus modi redire ad se, et humilitatis causa suorum diligenter considerare sarcinam peccatorum. Hoc ipsis minus caute peragentibus, idem adversarius paulatim aggravât dolorem , accendit tristitiam, et aufert spem. Nec prius hi insidiatoris calliditatem agnoscunt, quam in foveam ruant desperationis [De discipl. et perfect. monast. canvers. cap. 46). Oh! combien de fois, dit ce Saint, le démon sous prétexte de componction, trompe les commençants inexpérimentés et les fait périr ! Car en se transfor* mant en ange de lumière , il leur persuade de rentrer en eux* mêmes et de considérer l'énormité de leurs péchés pour s'en humiUer. Mais pendant qu'ils suivent ce conseil sans avoir pria de sages précautions , l'ennemi du salut grossit dans leur es* prit les péchés passés, jette leur cœur dans la tristesse, Idu" enlève l'espérance, et les infortunés, avant de s'apercevoir de cette infâme ruse, tombent dans l'abime du désespoir. Il faat
bien entendre le sens de ces paroles. Le Saint nous dit que l'àme sans expérience, quand elle réûéchit sur ses péchés , tombe par un efiet des ruses du démon dans la tristesse, dans la défiance et même dans le désespoir, parce qu'elle agit ainsi sans prendre ses précautions. Tout le mal est là; car les réflexions que l'on fait sur ses propres fautes , si l'on s'y prend avec précaution, sont par elles-mêmes bonnes, salutaires et grandement avantageuses. Mais quelles sont, me direz-vous , les précautions à prendre pour se rappeler avec fruit le souvenir de ses péchés? Les voici: On doii penser aux péchés passés en les considérant sous un aspect général, et sans s'arrêter aux actes en détail ni à leurs circonstances, et puis il faut que ce souvenir fasse naître au fond de notre cœur une douleur et une affliction accompagnées d'humihté , et nullement troublées par des agitations et des inquiétudes. Ces sentiments trouveront leur complément dans une vive confiance en Dieu et il en résultera que l'âme éprouvera une sincère douleur qui n'exclura pas une confiance filiale en la miséricorde divine. Le souvenir des péchés passés se représentant à l'esprit avec ces conditions, sera d'une grande utihlé pour purifier l'àme des souillures qu'elle avait contractées par ses égarements, et pour la faire arriver à une plus haute perfection à l'avenir. Les directeurs ne peuvent pas donner de plus excellents conseils à leurs pénitents.
464. — Le directeur remarquera ensuite que si une confession générale n'est pas toujours nécessaire aux âmes qui sont revenues à Dieu, elle leiu* est cependant toujours utile, parce que, par le moyen de cette accusation plus exacte de leurs péchés et d'une douleur plus vive , ces âmes peuvent plus facilement sortir du bourbier de leurs iniquités, réparer les imperfections de leurs confessions passées, et y trouver autant qu'on le peut dans la vie présente, l'assurance du pardon de toutes leurs fautes. On peut encore, pour un peu de temps, permettre à ces personnes de s'accuser de certains péchés oubliés dans leur confession générale, car il pourrait arriver qu'au miheu de l'accusation d'un grand nombre de péchés, on omît quelque péché grave. Puis, quand le dh-ecteur verra que ces personnes ont mis surabondamment tous leurs soins à bien s'accuser, mais qu'elles recommencent à répéter les mêmes accusations et à remettre, comme on dit vulgairement, sur le
tapis les mêmes choses; quand il s'apercevra qu'elles commeucent à se troubler et à perdre le calme de leur couscience dans la crainte de n'avoir pas tout dit ou de ne pas l'avoir bien dit, il leur imposera un silence absolu, et ne s'occupera plus d'écouter l'accusation de leurs anciennes fautes. Si de tels scrupules font du progrès, le auecteur devra leur mettre sous les yeux la doctrine enseignée par plusieurs graves théologiens, selon laquelle on n'est tenu d'accuser que les péchés que l'on pourrait affirmer avec serment être des péchés mortels, et n'avoir jamais déclarés dans les confessions précédentes. Lors donc que ces personnes veulent commencer l'accusation de semblables péchés, le confesseur doit leur demander si elles sont prêtes à affirmer par un serment que les péchés dont elles veulent s'accuser sont mortels et n'ont jamais été déclarés. Si la réponse est négative , le prêtre doit leur fermer la bouche et ne pas les écouter. {Sanch., in Declar. lih. i, cap. 10, num. 8. — Castrop., tom. 1, disp. 4, pnnct. 2. — Laym., lib. i, tract. 3, cap. 6. — Sa, in Âpho 5, Dnbhim num. 5 et alii.).
465. — Mais, mon père, s'écrie aussitôt le scrupuleux tourmenté de ses perplexités, si je n'avais pas confessé ce péché, ou si je ne l'avais pas accusé comme il faut, que deviendrais-je? Le directeur répondra : Vous n'avez rien à craindre et en tout cela votre salut n'est pas exposé, car vous n'étiez pas tenu d'entrer dans d'autres détails. La raison sm* laquelle se base cette doctrine, c'est que, d'un côté, il est certain que ce péché est indirectement remis, puisque le pénitent, comme nous l'avons déjà supposé , avait mis toute l'exactitude nécessaire dans ses confessions précédentes et y avait apporté les dispositions convenables. D'un autre côté, ce pénitent n'est pas obhgé de soumettre au pouvoir des clefs un tel péché, puisque les théologiens précités nous disent qu'on n'est pai tenu de procurer l'intégrité matérielle de la confession quand cela cause une grande perturbation de conscience et porte un préjudice notable à l'âme, puisque nous savons que des motifs moins puissants nous dispensent d'une intégrité complète en plusieurs autres cas. Mais, mon père, répliquera le scrupuleux, permettezmoi de m'occuper encore d'une autre recherche, et, pour le moment, laissez-moi vous révéler certains péchés qui me troublent la conscience, et puis, je n'y penserai plus. Le directeur répondra encore ici négativement ; il ne devra ajouter au-
cime foi à rassurance du pénitent et se laisser séduire par ecs promesses, car il est certain qu'après avoir fait cette nouvelle recherche et une nouvelle accusation, le pénitent sera encore plus inquiété par ses scrupules et que ses agitations redoubleront. C'est ce que nous prouve l'expérience, parce que plus le scrupu« leux réÛéchit, et plus il s'embarrasse et se trouble. Le remède m consiste pas à dire, mais à ne pas dire, et à se soumettre doci- Jemeut et à inépriser les doutes qui assiègent vainement l'ima» gination. Le directeur epjoindra donc au scrupuleux de se tair€ et lui ordonnera d'obéir, et s'il n'est pas délivré de ses peines et de sas fâcheux retours de conscience, il lui dira d'oflrir à Dieu ces épreuves, de les eupporter patiemment pour son amour en ajoutant qu'il en retirera un grand mérite, et comme le dit si à propos Louis de Blois. {In confess. animœ fideliSy cap. 2). Si vost confessionem, ut oportet, peractam, remorsus cidhuc remaneani, vatienter cum humili resignatione (erendi sunt et propter illos confessio iteranda non est.
466. — Le directeur trouvera d'autres pénitents qui sont dans l'inquiétude sur leur repentir, et, d'autres encore, sur le bon propos, parce qu'il leur semble qu'ils ne remphssent pas , ou qu'ils n'ont iamais rempli leur devoir. En ce cas, si le confesseur reconnait que le pénitent travaille ou a travaillé à se bien repentir, il ne doit pas lui laisser recommencer sa confession, parce que la présomption est en sa faveur, et, jusqu'à ce que le contraire soit prouvé, il n'y a pour lui auc-une obligation de recommencer. D'autre part , il no convient pas de renouveler l'accusation à cause du dommage spirituel qui pourrait en résulter. Dans un cas de ce genre, le directeur doit avertir son pénitent qu'une douleur sensible n'est pas nécessaire pour la validité de la confession ; mais iju'il suffit d'éprouver dans l'âme un sentiment de conti-ition, comme dit le concile de Trente, c'est-à-dire une doiUeur de la volonté, et quand on dit que la douleur requise pour le sacrement doit être supra 0)nnia ( par-ilessus toutes choses), cela signifie que ce doit être une douleur d'appréciation, et non pas une douleiur de sensibilité. Il suit de là que si la personne qui se confesse n'éprouve aucune douleur sensible au fond de sou cœur, tandis iju elle existe dans sa volonté, en reconuaissaut le mal qui se trouve dans l'oûeuse foito à Dieu, si tJle dotc^te ce mal plus que tout autre qui jouirait iiii «irriver, tît «i elle ^t iç^^oluo à souUrir tuu|^
sortes de maux plutôt que d'offenser encore le Seigneur, on doit dire que cette personne a une douleur suffisante pour recevoir le sacrement de pénitence. Or, personne ne peut se plaiudreavec raison de ne pas éprouver un tel sentiment de douleur, puisque Dieu l'accorde toujours promptement à quiconque le lui iemande, en faisant, de son côté, tout ce cpi'il faut pour y stiliuler sa volonté. Quant à ce qui concerne le bon propos, le lirecteur doit faire observer que les rechutes, quelques noml>reuses qu'elles puissent être, ne sont point une preuve certaine de l'absence du bon propos dans les confessions antérieures, parce que la volonté aiguillonnée à l'intérieur par les passions, à l'extérieur par les objets enchanteurs, et privée de la lumière qui Téclairait au moment où elle abordait la table sacrée, peut facilement se laisser aller à l'inconstance. On ne doit pas faire attention à l'inquiétude du scrupuleux qui, pour quelque faute d'instabilité dans ses résolutions, conçoit des craintes excessives sur ses confessions précédentes.
467. — Il est certaines autres personnes qui sont sujettes à de grandes anxiétés dans la récitation de leurs prières et il Jp'ir semble qu'elles ne prononcent pas tous les mots ou qu'elles les prononcent mal, ce qui fait qu'elles répètent plusieurs fois les mêmes paroles, et même plus d'une fois elles recommencent leurs prières, mais encore elles n'en restent pas satisfaites et ne sont pas tranquilles. A ces personnes, il faut ordonner de poursuivre leurs prières, en méprisant cette vaine crainte qui rétrécit leur cœur et leur enlève tout le suc de la dévotion, et de ne rien répéter. S'il en est encore qui se tourmentent de ne pas porter assez d'attention à leurs prières vocales, à ce qui leur semble, le directeur doit kur dire qu'il y a trois sortes d'attentions; l'une qu'on attacha aux paroles en ayant soin de les prononcer avec un saint respect et avec l'intention de prier, une seconde qui consiste à penser à Dieu, une troisième en se recueillant dans lui, Chacune de ces attentions suffit en particulier pour rendre la récitation des prières valable et méritoire. Par conséquent, si le directeur voit que son pénitent récite Toffice divin avec l'intention de prier Dieu, et de rempUp un devoir que lui impose la sainte Éghse, en faisant bien attention à pronoiicer eonvenablement les paroles et en ne s'arrètant à aucune distraction tout à fait Volontaire, ii ne doit pas lui permettre de recommencer^ parce que cette attention suij&t, t^
qti'cUe soit moins parfaite. Je crois m 'être suffisamment étendu sur cette matière, car si le voulais traiter de toutes les espèces de scrupules d'une manière spéciale, ce serait la même chose que vouloir passer en revue toutes les imaginations fantastiques et déraisonnables qui peuvent surgir dans l'esprit humain et que le démon pput y fixer poiu* troubler les âmes.
FIN DU DEOXIÈME TOMK ET BD UEtJXrfcMlS TKAmL