CHAPITRE IV
oit T EXPOSE CERTAINS PUIVILÈGES DONT JOUISSENT LES r"RSONNM SCKL'PLLELSES ET QUI PEUVENT ÊTUE EMPM)\ÉS COMME DLS UEME- DES EFFICACES POUR LA GUÉRISON DE LEUR MAL.
452. — Premier priyilèce. Le scrupuleux ne pèche pas en agissant avec scrupule, avec crainte et appréhension du péché; en un mot, il ne pèche point par le fait de sa conscience scrupuleuse, pourvu qu'il sache, par ce que lui en a dit son confesleur, ou toute autre personne expérimentée, qu'il est afQigé de ee mal spirituel et qu'il ne doit pas tenir compte de ses craiutes mal londées, de ses agitations qui le tiennent dans un état d'inquiétude. C'est ce qu'enseignent commimément les théologiens. {^'avar. in som, prol.d. et incap. 27, num. 182. — \asqu. in 1,2, disp. 67, cap. 2. — Azor in i nart., lib. ii, cap. 2. — Castrop, tract. \,disp. A, Ht. 1, — Sanch. in som. supra Decalog.,lib. i., cap. 10. — S. Anton, in o. iSum., Ht. 4, cap. 10, § 10. — Lay. lib. i. tract. 1, cap. 6. — Filine. tract 21, cap. 18. — Valent. 1, 2, disput. 3, qu. 14., p. à. — Suarez, lib. 1, 2, disput. 41, %ul. — Médina, Tabicua, Pelizz., Bardi, Saijra, et alii). 11 n'est pas, du reste, nécessaire que ce mépris des scrupules soit formellement exprimé, il suffit qu'il soit virtufil; c'est-à-dire qu'en vertu du salutaire usage de ne faire aucun cas de ces vaines appréhensions, on opère de fait contrairement à ces impulsions déraisonnables. La raison de ceci est évidente, car le scrupule n'est nullement fondé sur un motif légitime comme le seraient lei remords qu'éprouve une conscience droite ; mais il se base uniquement sur des raisons apparentes. De là vient qu'en agissant contrairement au scrupule, aux appréhensions et aux perplexités d'une conscience étroite, on n'agit pas contre la raison, mais contre ce qui n'en est que le iantôme, et partant, on ne peut dire absolument qu'une pareille manière d'agir soit opposée à la raison, et, par une conséquence nécessaire, on ne saurait dire non plus qu'il y ait là quelqiie chose de coupable. Bien mieux encore, puisqu'on est tenu d'agir de la sorte, vu qu'il n'y a pas d'autre moyen de se délivrer de ses craintes insensées et de ses perplexités san3
fondement, qui ne sont pas moins pernicieuses au corps qu'à l'àme, ainsi que je l'ai démontré dans le chapitre précédent. Celui (pi, pour la première lois, voyage sur mer, craint la fureur des flols, les écueils, les tempêtes ; mais quand il y fait une seconde course , ses craintes sont bien moindres ; puis, s'il se remet encore en mer, toutes ses craintes se dissipent, parce que, en faisant bonne contenance contre la peur, il en triomphe, la surmonte et n'en est plus subjugué. Un soldat novice tremble dès qu'il voit briller le 1er de l'ennemi, il est tenté de reculer; mais, en se trouvant à de nouveaux combats, et aguerri contre la peur , il ne redoute plus la pointe des glaives, il les affronte au contraire et se lance au milieu du danger à travers les coujis et au milieu du sang, au milieu de la plus terrible mêlée des combattants. 11 en est de même du scrupuleux qui agit sans rien redouter de ses appréhensions chimériques, il les foule aux pieds et finit par en être vainqueur. C'est en agissant de la sorte qu'il retrouve sa hberté et brise les Uens de ses scrupules qui l'enlaçaient de leurs innombrables petitesses. {Tra mille inezie). Mais si, enchaîné par ses craintes minutieuses, le scrupuleux s'abstient d'agir, la peur le surmonte, en fait son esclave, ne lui permet pas d'opérer le moimlre acte en liberté et conformément aux inspirations de la raison.
453. — Mais je fais un pas plus en avant et je dis de concert avec plusieurs théologiens {Luym. Castrop. et alii in locis eitatis) que non-seulement le scrupuleux doit agir malgré la répugnance de ses scrupules, mais qu'il y est obligé en conscience et qu'en faisant autrement il pèche. Je dis premièrement, qu'il commet un péché d'orgueil, en ne voulant pas se soumettre aux avis de son directeur. Secondement, eu ne vouliuit pas obéir à ce même directeur quand oobii-ci lui en fait im devoir. Quasi peccatum ariolandi est repvgnare ;et quasi scr lus idololatriœ,nolle acquiescere [i Rfg. cap. 15,23). Ne voulnir ]>i)int se soumettre, dit Samuel à Saûl, c'est se roiidn^ coupable d'une sorte d'idolâtrie, car c'est vouloir préforor son avis et sa volonté à la volonté et à l'avis même de Dieu qui nou^ commande la sainte obéissance. Troisièmement, en portant un grave préjudice à son âme parce que le scrupuleux la rend ainsi impropre à tout progrès dans la perfection. Quatrièmement, en portant dommage à la santé du corps, l'afTaibUssaut peu à peu
et le rongeant, pour ainsi parler, par l'incessante action délétère de ses perplexités et de ses inquiétudes. Cinquièmement, en mettant un obstacle au bien, à la rectitude de ses occupations quotidiennes dont le scrupuleux devient incapable par Teffet de ses anxiétés sans fin. Le scrupuleux doit donc en abordant le tribunal de la pénitence s'accuser de toutes ces choses qui sont de véritables péchés, au lieu de recommencer l'interminable narration de ses scrupules qui ne peuvent que causer du dégoût et de l'ennui à sou directeur. Il doit dire à son guide spirituel : mon père, je m'accuse d'avoir été obstiné et indocile et de n'avoir pas obéi à l'injonction que vous m'avez faite de mépriser toutes ces pensées de frivoles scrupules qui me troublent, mais de m'y être longtemps arrêté pour les combattre, d'y avoir donné mon consentement, au lieu d'agir contre leurs impulsions et de m'être laissé guider par ces pensées dans mes actions. Je m'accuse des perplexités que j'ai nourries dans mon âme en les y accueillant et du dommage que j'ai causé à mon esprit et à mon corps, ainsi qu'à mes devoirs temporels. Voilà une confession droite, une confession sainte, une confession méritoire et utile qui ne porte point aux pieds d'un prêtre des niaiseries, mais des péchés réels dont le pénitent devra rendre un compte sévère devant le tribunal du souverain Juge.
454. — Mais, mon père, dira le scrupuleux, je crains de pécher et je ne veux pas m'exposer au danger d'y tomber, car quiconque se met en pérU d'oËFenser Dieu, pèche par cela même, selon cette parole célèbre : Qui amat periculum, in illo peribit. Je réponds que cette parole ne doit pas s'appliquer aux scrupules qui ne sont fondés que sur de vaines apparences, mais seulement aux doutes qui ont pour base des raisons solides. Ainsi, la personne qui agit contre les Inspirations des scrupules et des craintes vaines, ne s'expose à aucun danger, mais elle se conforme à l'opinion la plus commune des théologiens, à un sentiment plus certain, plus sûr, en un mot à un sentiment d'après lequel on peut, à l'exclusion de tout autre, marcher en toute sécurité dans la voie de la perfection. Mais, mon père, me trouvant au milieu de tant de perplexités, je veux prendre le parti le plus sûr, car dans les choses douteuses tutior pars est eligenda. Je mets de coté cette maxime qui aurait besoin d'un plus mûr et plus long examen pour ne pas se tromper sur son véritable sens et ie dis que le parti le plus sûr pour le scru- T. II. 23
puleux est d'obéir à son confesseur et d'agir sans écouter le» scrupules. En suivant leur impulsion il n'y a aucune espèce de sécurité, il s'y trouve au contraire un grand danger et un dommage considérable. Mais, mou père, je n'agirais pas de la «orte à l'article de la mort! Je dis que, même en cet instant, tout bon chrétien doit fjulcr aux pieds les scrupules et tenir une conduite opposée à leurs exigences, s'il ne veut pas devenir le jouet du démon dans ce moment décisii, et se tromper dans ce terrible mstant d'où dépend l'éternité. Mais, mon p<"!re, jaint Grégoir'3 ne nous tient pas ce langage, car il nous assure qnc l'on reconnaît une âme juste quand elle se croit coupable lorsqu'elle ne l'est pas ! Bonarum mentium est etiam ibi aliquo modo, culpas suas agnoscerCy ubi culpa non est {Regist. lib. Xii, Uespon. 40, ad Augiist.). Il semble donc que le saint Docteur fait une seule et même chose du scrupule et de la vertu. Je réponds que les scrupuleux ne doivent point avoir de telles prétentions et faire à un si grand Saint l'iDJure de croire qu'il voulait louer une âme qui s'enveloppe de ses sombres et fantastiques imaginations et s'égare dans ses pensées; car, eu effet, ces paroles n'ont pas été dites pour une illusion de cette espèce. L,e père Suarez dit (1, 2, disp. 12, sect. Ultim.) : Que samt Grégoire ne parle pas en cet endroit des âmes scrupuleuses et indiscrètes, mais bien des âmes tranquilles, humbles et sereines qui, craignant d'offenser Dieu, agissent avec circonspection, même quand elles t'ont des choses qui n'ont rien de mauvais et de rcpréhensible. Navarre (/» Summ. cti/;. 27, nuw. 2, § 4,), Filucci {tract. 21, cap. 4, Quœst. 15), Louis de Blois {tract, d* Sent p. § 2,] et autres théologiens, sont d'avis que le Saint parle de l'àme juste, mais non étroite qui, dans l'intérieur de sa conscience, se reconnaît cou[»able en général et très-imparfaite, et qui s'humilie devant Dion, bien iju'elle ne découvre aucun péché grave dans ses actes lurticMliers et p»"is séparément. Si donc les scrupuleux ilé<iix;nl élre «hi nombre des âmes 'ustes et vertueuses, ils ne doivent pas ;»iitn<Milor les iinpidsions irritantes de leurs scrn[»nles, mais .luivi-nl au eonliaire ne pas en tenir compte, et quand ils su senletit assailbi <le ces lâcheuses appréhensions de pécbcr, ils iluivonl r»-!l«» hn sur les ordres qui 1 iir ont été signiliés par leurs ilirectours l't, selon ce qrti leur a été prescrit, dédaigner les iuspiralious de leur couscicu^
OâTOUUi'fl.
45o. — Deuxième privilège. Le scrupuleux qui se tourmente au sujet du consentement qu'il lui semble avoir donné à ses mouvements intérieurs, ne doit pas croire qu'il a péché mortellement, s'il peut s'assurer de ne pas avoir consenti pleinement et avec une adhésion complète, et même, en supposant que cette personne est très-scrupuleuse, si elle ne peut pasaflûrmer aveo serment qu'elle a très-évidemment connu toute la malice de ces pensées et de ces aôections intérieures, et d'y avoir, comme on vient de le dire, adhéré avec un plein consentement. C'est ce qu'enseignent de graves auteurs; {Bon., de peccat. déi. 2, quœst, 2, par. 3, num. 19. — Sayr., in Clavi Regn. lib.^in, cap. 7, num. 6. — Herin., depecc. d. 7, n. 41. — Bost, depœniL, dist. 7. §8, num. 104 et 107). Ils se tondent sur ce qu'une âme qui craint extrêmement de tomber dans une faute grave, et c'est bien surtout le cas d'une personne scrupuleuse , en changeant ainsi de volonté et consentant en pleine connaissance à ce qu'auparavant elle abhorrait si iortement, ne pourrait pas s'empêcher d'apercevoir et de reconnaître, avec un© certitude infaillible , le changement qui s'est opéré en elle d'ime manière si extraordinaii-e. Donc, lorsqu'une àme ne sait pas avec certitude, mais qu'elle se borne à craindre en ce qui touche ce qui vient d'être dit, c'est une marque évidente qu'elle n'a pas donné son consentement, du moins avec la plénitude de sa volonté.
456. — Des moyens qu'iminiaent les auteurs éclairés, pour savoir connaître si une persomie, bien qu'elle n'ait pas une conscience scrupuleuse, n'a nullement consenti à des pensées coupables, résulte, à plus forte raison, la confirmation de la doctrine par nous étabhe, sur «e qui concerne les personnes dont la conscience est trop Miyticuleuse et étroite. (Lacroix, lib.i, t^ Conscien. cap. 3, num. 547). Ces auteurs disent que les signes où l'on peut s'assr.i r qu'il n'y a pas eu plein consentement, peuvent se réduire aux suivants. Premièrement, quand la personne qui doute , si elle a adhéré à une instigation intérieure, a une vive horreur du ^ -'hé, ethabituellement se trouve dans la disposition de soufir r la mort plutôt que de souiller sa conscience par une faute gi-a",^ ; [)arce que les personnes qui sont dans de semblables d; .ic-.-ùQns, peuvent difficilement être dans l'impuissance d'igi^ or r si elles ont donné leurconsentsment pleinement hbre et \ •:!;:. ire, vu que cela ne concorde paa du tout avec leur disposi.-,n:y actuelle. S^fOûdemeut, qu^jid
en s'apcrcevant tout d'un coup qu'elle s'arrête à une pensée mauvaise, la personne se recueille promptement et la rejette, car cette promptitude est une marque certaine que d'abord elle ne s'était pas aperçue de cette tentation, et qu'il y mauque nécessairement la réflexion et le consentement nécessaires pour caractériser un péché mortel. Troisièmement, quand en s'apepcevantde la criminelle suggestion, la personne ne passe pas à l'action, pouvant la taire sans qu'aucun respect humain put la retenir, et quand au contraire elle en éprouve de l'horreur, cela démontre que sa volonté d'elle-même, n'a rien de commun avec cette perverse instigation. Quatrièmement, quand la personne doute si elle a donné son consentement durant le sommeil ou bien éveillée, attentive ou distraite, car cela prouve que la connaissance du fait était liée, je veux dire qu'il n'y avait pas une attention fixe et soutenue, puisque si elle eût joui de toute sa liberté, elle n'aurait aucun doute sur ce point. Or tous ces signes et quelques autres que je pourrais indiquer, se retrouvent d'une manière plus particulière dans les âmes sciupuleuses qui ont une appréhension si excessive du péché mortel, et qui s'en éloignent avec une horreur sans bornes, dont la manifestation leur fait commettre des actes si indiscrets, qu'on peut bien tenir poiu* certain, qu'elles sont aune distance immense de l'accomphssement d'un acte coupable. Il suit de tout ceci, que les personnes dont nous parlons, ne pouvant s'assurer avec certitude si elles ont consenti à des mouvements intérieiura criminels, sont pleinement autorisées à croire sans nul doute, et doivent même être convaincues qu'elles n'y ont donné aucun consentement. Pourtant, elles •Ib'ne'.-.t craindre de se fourvoyer, comme il arrive souvent, en pen^aut qu'elles sont coupables, parce que, malgré tous leurs soirs de repousser les tentations, le sentiment intérieur de délectation ne s'efTace pas sur-lechamp. Elles ne doivent pas ignorer que l'appétit sensitii n'oi éit pas à la volonté, mais à l'unagination, et celle-ci à son tour, n'exécute pas toujours avec [iromptitude les ordi'es ae la volonté, pendant qu'elle lui délend de s'arrêter sur des ol»!fts illicites et emploie toute la diligence pussihle pour en de iMiruer son attention. Concluons donc en nous Ibndaut sur Vkij ii;uement le plus universellement admis et que nt)us fournie 1 les théologiens sur cette matière, que si la personne qui .auit d'avoir donné son adhésion à une suggestion interne,
est d'une conscience large et duuuaut facilement accès à de perverses instigations, en ce cas la présomption est contre elle, et on doit la réputer coupable d'y avoir consenti. Si la personne est d'une conscience timorée , et si elle est dans le saint usage de repousser toute pensée, toute affection perverse, la présomption est en sa faveur, et on doit ordinairement la considérer comme innocente d\m consentement entier et délibéré. Si enfin, cette personne est à la merci d'incessants scrupules, elle doit tenir pour certain, moralement parlant, qu'il n'y a eu chez elle, ni consentement tout à fait volontaire, ni faute grave. On peut consulter les théologiens suivants : {Castrop., m p. -part, iract. 2, dis. 2, num.-6. — Smjr.,in ClaviReg. lib. viii , cap. 7, num. 6. — Bar. Médina, inp. part., quœst. 74, art. 8. — Trull., in Deçà. lib.Yïi, cap. 1, dub. 13 et alii.).
457. — Troisième privilège. Le scrupuleux n'est pas obUgé dans ses actes de s'examiner avec un soin pareil à celui que doivent employer les personnes dont la conscience es' droite, car un examen semblable ne serait pour lui qu'une occasion de nourrir sa perplexité habituelle. [Lacroix, l. i.de consc. cap. 3. num. 511). S'il craint d'avoir donné son consentement, il ne doit pas insister sur la recherche des circonstances qui ont accompagné ou suivi sa tentation. Il doit seulement s'occuper de savoir s'il y a pleinement adhéré. S'il n'en est pas bien assuré, il doit penser et croire qu'il n'y a pas eu de péché mortel et rester tranquille. Pour ce qui est de ses craintes de tomber dans le péché qui le tourmentent tantôt dans un acte tantôt dans un autre , dans telle circonstance , ou dans telle autre il doit se borner à examiner si ce sont des scrupules , d'après les instructions qui lui ont été données par son directeur. S'il en est ainsi, il doit, sans procéder à un nouvel examen et à des recherches ultérieures, réputer ces actes comme parfaitement licites et agir sans tergiversation. Si le scrupuleux se trouve dans un fâcheux état de perplexité et s'il ne sait ce qu'il a à faire, se figurant qu'à quelque parti qu'il s'arrête, il y a toujours péché, il doit agir comme il voudra, pourvu qu'il n'y recormaisse évidemment aucun péché , et en agissant selon cette règle, comme le dit le père Vasquez (/w 4, 2, cï. 57, ISum. 1), il ne tombera dans aucune faute. Les scrupuleux jouissent encore d'autres privilèges que nous allons exposer dans les
chapitres suivants et à leur occasion je fournirai an «directeur les avertissements nécessaires.
CHAPITIŒ V.
AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LA MANIÈRE DONT ILS DOIVENT CONDUIRE LES AMES SCRUPULEUSES.
^oS. — La direction des âmes scrupuleuses est une des plus pénibles et des plus difficiles dont les médecins spirituels puissent être chargés. Elle est pénible, parce que ces pauvres âmes, s'inquiétant perpétuellement de leurs scrupules, reviennent aussi avec persistance auprès do leur directeur pour l'importuner par leurs redites. Elle est difficile, parce que c'est une maladie dont on ne parvient jamais à opérer la parfaite gnérison. Mais justement parce que cette guérison présente de si grandes difficultés, je me propose de faire comprendre au directeur quelles doivent être la charité , la patience , la prudence , la discrétion et la rectitude dont il doit user. C'est la fin que je me propose dans ces avertissements qui n'auront rien de neuf, mais qui pourtant seront utiles au directeur pour rafraîchir sa mémoire au sujet des enseignements divers et des précautions nécessaires pour la bonne direction de ces âmes dont l'inquiétude est permanente.
459. — Premièrement. Le directeur -ioit procéder à l'égard de ces esprits méticuleux avec beaucoup de franchise et se garder avec soin , de manifester le moindre doute , la plus légère incertitude, car autrement le mal deviendrait désespéré. En effet, son exemple serait plus propre à aggraver leurs craintes que sa parole ne serait capable de les dissiper. Deuxièmement, il ne doit pas rendre compte au scrupuleux des raisons sur lesquelles il se fonde , en lui répondant , mais il doit lui parler avec autorité en lui prescrivant résolument ce qu'il lui ordonne comme une règle de conduite; parce que les raisons et les motifs sont pour ces âmes perplexes une source de nouveaux embarras et de nouvelles subtiUtés. Troisièmement , le directeur aura soin que son pénitent se découvre à lui avec une parfaite sincérité, en l'a-
vertîssanTTotiTeTDTsen ce moment même que s'il n'est pas permis de cacher en confession une faute grave, ni de déclarer comme douteux un péché réel, il ne l'est pas non plus de s'accuser d'une faute grave que l'on n'a pas commise, ni s'en accuser comme d'un péché réel s'il n'est que douteux, en se fondant sur ce que l'on veut rassurer sa conscience ; c'est là un faux motif, et c'est bien là pourtant l'écueil contre lequel vont se heurter ces âmes étroites et méticuleuses. Quatrièmement, il doit agir envers ces âmes avec une grande douceur et beaucoup de charité, car Une conviendrait certainement pas d'ajouter de nouvelles peines à celles dont ces âmes sont affligées. Néanmoins, en certains cas, il ne saurait être hors de propos d'user de quelques paroles sévères et même de repousser avec quelque improbation vive les redites du scrupuleux, afin de briser l'opiniâtreté par trop tenace de son esprit, quand ce pénitent se montre rebelle et peu disposé à suivre les avis qu'on lui donne, à cause de son obstination dans ses idées étroites. Cinquièmement, après que le directeur aura entendu plusieurs ibis le récit des mêmes scrupules et qu'il aura prescrit ce qui doit être fait, U ne doit plus permettre au pénitent de recommencer la même déclaration, mais il doit lui imposer silence, en lui faisant comprendre qu'il ne lui reste qu'à obéir à ce qui lui a été prescrit. La raison en est que ces conférences interminables n'aboutissent qu'à fixer de plus en plus dans ces âmes faibles leurs idées fantastiques et que si elles s'aperçoivent que leur confesseur en tient compte, elles se confirment encore davantage dans leurs vaines perplexités. 11 vaut donc mieux que le directeur témoigne le mépris qu'il en lait pour que le scrupuleux suive son exemple. Tel est l'avis de plusieurs théologiens. {Bonnac.,Castrop., Sanch.,Bosio., Busemb., in locis c<7a^i5.)Sixièmement, pour les raisons qui viennent d'être exposées, le directeur ne doit pas permettre àsonpé- Ditent de s'accuser de ses scrupules, mais uniquement des péchés réels, et s'U n'eu a pas commis, il doit l'admettre à la sainte communion et quelquefois même sans lui donner l'absolution sacramentelle, {Sanch.inDecal.,lib.i, cap iOmmiS^. — Cnstrop., tract. 1, disp. 4, part. 2); parcequ'au moyen de ces pratiques, le scrupuleux pourra plus facilement obtenir la déhvrance de ses vaines appréhensions. Septièmement, le confesseur ne permettra pas au scrupuleux un examen trop long, parce que dans ses actes une personne affligée de ce mal est ordinairement iucer-
taine, vacillante; elle se trouble pour des bagatelles et craint qu'il n'y ait quelques fautes graves, mais il doit lui dire que si au premier coup d'oeil elle ne se reconnaît pas coupable de péché, surtout d'une faute mortelle, elle doit regarder cette actioa comme licite et passer outre. Le motif qui a déterminé les moralistes à prescrire une semblable règle est basé sur l'évidence, car l'expérience nous prouve que ces craintes n'ont point de fondement, et qu'en se laissant guider par elles après de longs retours sur soi-même, on n'arrive pas à connaître la vérité; que d'ailleurs dans ces âmes embarrassées uu examen prolongé ne sert qu'à multiplier leurs embarras. Si dès le début de son examen la personne scrupuleuse ne reconnaît aucun péché, surtout un péché grave, dans sa conduite, on peut croire, selon les règles de la prudence, que cette personne étant extrêmement timorée, uu tel péché n'existe pas, et comme elle est incapable d'en acquérir une connaissance plus positive, elle doit s'en tenir à celle-là, et agir en conformité de ce principe. Si quelquefois pourtant il arrive que cette personne se trompe, le directeur ne doit point imputer à péché cette erreur, car elle a agi avec de bonnes intentions et avec le plus de rectitude qu'il lui a été possible. Huitièmement, le directeur ne doit pas plonger le scrupuleux dans la consternation, en lui donnant à entendre que sa guérison est désespérée, parce que cette âme infortunée étant souverainement timide et pusillanime, cela pourrait la faire tomber dans l'abattement, aggraver son mal et l'exposer au désespoir. Il doit toujours maintenir en elle l'espoir de la guérison, pourvu qu'elle se montre docile, qu'elle se laisse conduire, qu'elle se soumette aux avis qui lui sont donnés, et ne cesse d'agir contrairement à ses craintes insensées. Qu'il lui dise qu'elle obtiendra de Dieu cette grâce, pourvu qu'elle la sollicite continuellement, et avec une vive foi. Par ce moyen, il la soutiendi-a dans l'espérance et dans la disposition d'employer tous les moyens nécessaires à son parfait rétablissement. Neuvièmement, le directeur aura grand soin de tenir le scrupuleux dans un état d'incessante occupation; car, ainsi qu'il a été déjà dit, l'oisiveté est une source de scrupules. Saint Antoine adressait im jour au Seigneur cotte plainte : Mon Dieu, je veux résolument opérer mon salut, mais les pensées perverses qui m'assaillent y portent obstacle, parce qu'elles revieuiieut perpétuellement tourmenter mou esprit. Pendant
qu'il faisait cette prière, un ange, sous la forme d'un laboureur ou ouvrier , lui apparut, et, s'élant placé sous ses yeux, il se mit à travailler pendant un certain temps , puis il s'agenouillait pour prier; ensuite il se restaurait, en prenant quelque nourriture, et après cela il revenait à son travail. Enfin, après avoir vaqué à tous ces actes, il se tourna vers le Saint , en lui disant : Fais comme moi , Antoine , et tu te sauveras. {Gerson. in part. 4. Tract, contra tent. hlasph.). Cette vision avait pour but de faire comprendre que , par une application continuelle au travail , on se délivre de l'importimité des pensées, et que l'on écarte ainsi les empêchements qu'elles mettent à notre salut et à notre perfection. Dixièmement, quoique ordinairement les scrupuleux aient une con^jcience timorée, il s'en trouve néanmoins dont la conscience est trèsmauvaise, et qui sont, malgré cela, tourmentés de scrupules. n est des péchés sur lesquels leur conscience est très-large , et d'autres sur lesquels elle est d'une rigidité qui dépasse les bornes, et les rend méticuleux. Leurs scrupules roulent ordinairement sur leurs anciennes confessions , sur les vœux qu'ils ont faits, ou bien sur des pensées de blasphème et d'impiété. La guérison de ceux-ci offre plus de difficultés , car s'ils ont des scrupules, on ne peut pas dire absolument que ce sont des scrupuleux. 11 ne faut pourtant pas les abandonner, et en ce qui se rapporte à leurs scrupules , il faut interpréter en leur faveur les doutes qu'ils ont, élargir leur conscience trop étroite sur ces points , et procéder à leur égard selon les règles propres à la direction des âmes méticuleuses. Puis, en ce qui touche les j)oints de leur conduite où ils se montrent relâchés et trop libres, il faut les subjuguer sous la règle, les réfréner, les réprimander et leur fournir des moyens propres à leur amendement , comme on le pratique à l'égard des âmes pécheresses et coupables. En définitive, il faut s'appliquer à corriger les deux excès, le relâchement et la trop grande étroitesse, et ramener au juste milieu, car c'est par cette voie que l'on peut couduii'O eu toute sûreté les âmes au port du salut.