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TROISIÈME TRAITE

LES PTSPOSTTIONS TROCHAINES A LA PEl'.KKCTION CIIIll'.TIENNE QUI CONSISTENT DAÎCS LES VERTUS MORALES PRATICUÉES A UN DEGUB ÉMCS'ENT.

INTRODUCTION AU TR.MTLl.

1 . — Pour arriver à la perfection chrétienne, les moyens que nous avons indiqués dans le traite précédent ne sauraient suffire. Les dispositions prochaines sont encore absolument indispensables pour faire disparaître les obstacles qui empêchent de parvenir à une fin si élevée. 11 en est de Tacquisition des Ijieus .«surnaturels et divins comme de ce qui a lieu dans la production des substances terrestres. Il ne sufiit pas pour celle-ci d'écarter les obstacles , mais il faut encore l'accession de certaines qualités qui disposent immédiatement le sujet à produire une nouvelle substance. Ainsi, par exemple, pour laire brûler un bois qui est vert, ce n'est pas assez d'en faire disparaître l'humidité, le froid et toutes les autres qualités opposées, il faut encore y faire pénétrer une chaleur très-intense qui ouvre l'accès au nouveau feu qui doit en résulter. Or, ces dispositions prochaines ne sont autre chose que les vertus morales fondées sur les vertus cardinales comme sur leur base naturelle. Ce sont ces vertus divines qui disposent plus prochainement notre cœur à se laisser enflammer du feu d'une charité parfaite envers Dieu et envers le prochain, car c'est en elle que consiste toute l'essence de notre periection. Nous devrons donc parler de ces

vertus dons leprcsenl traité pour excil r le lecteur à les acquérir et les pratiquer au plus haut degré.

2. __ Mais ici va s'élever sans doute une objection sérieuse qui aura pour but de démontrer que le plan de cet ouvrage est défectueux et imparfait. Et de quel sujet, dira le pieux lecteur, nous sommes-nous occupés dans le traité précédent, si ce n'est des vertus morales ? Y a-t-il donc d'autres moyens d'écarter les obstacles qu'opposent à la perfection les sens extérieurs, les affections internes, les objets enchanteurs du dehors et no» ennemis invisibles, si ce n'est dans la pratique constante des vertus morales? Gomment pourrait-on réfréner le sens du goût sans la tempérance? Régler le sens de la vue sans la modestie? Comment serait-il possible d'abattre les passions intérieures, sans l'exercice de toutes les vertus qui sont contraires aux vices auxquels ces passions nous entraînent par leurs mouvements déréglés? On peut en dire de même au sujet des autres empêchements dont il a été parlé. Donc, en revenant aux vertus morales dans ce présent traité, nous allons discourir encore sur ce même sujet qui nous a déjà occupé et nous confondrons une partie de notre ouvrage avec l'autre, en entremêlant toutes ces «lalières par un désordre fort répréhensible !

3. — Le lecteur aurait raison de nous adresser tous ces reproches si toutes les vertus morales appartenaient à une seule catégorie. Mais saint Thomas nous dit que si toutes les vertus morales sont d'une même espèce, elles ne sont pas toutes d'une même quaUté. Les unes se rapportent à la vie purgative, tandis tpie les autres appartiennent à l'âme déjà purifiée. Les vertus du premier ordre sont celles qu'on pratique au milieu du tmnulle des passions rebelles, et des combats qu'on livre aux vices non encore suffisamment domptés. Ce sont là en effet les vertus dont nous parlons dans le traité précédent où nous indiquons le moyen de réprimer la Uberté des sens, d'abattre l'ar* «leur des passions déréglées et de détacher notre cœur, si peu riguerri dans le combat, des objets dangereux et nuisibles. Mais ces vertus imparfaites ne sont certainement pas la dernière et plus prochaine disposition à un véritable amour de ))i iu qui ne s'établit que dans de» coeurs paisibles et tranquilles.

Les vertus tVnnc àuic i);iiili» i; sont uniquement celles qui ne sont sujeltL's à aucuue agilaliou passiouuée, c'est pourquoi ou les pratique avec une entière sérénité .l'esiirit. Saint Thomas en parlant des vertus canliuales, tlit que la prutlence s'élève à ce haut degré d'àme pui-ifiée quand cette âme n'a autre chose en vue (jue Dieu dans tous les actes qu'elle oiière ; que la tempérance y arrive quand l'unie n'est plus assujellie à aucune sorte de ciii)idité; qu'il en est de même de la force, lorsqu'elle n'éprouve aucune atteinte du mouvement déréglé des passions, et qu'enfin la justice est parvenue à ce point lorsqu'elle est unie à un état de soumission continuelle à la volonté de Dieu : Quœdam vero sunt virtutes >am assequentiuin divinam similitudinem, quœ vocantur virtutes jam purgati animi : ita scilicet quod prudentia sola divina intuealur ; tcmperantia terrenas cuplditates nesciat ; fortitudo passiones ignoret ; justitia cum divina mente perpétua fœdere societur, eam scilicet imitando. (1 2. Quœst. 61 art. 63, in corp.).

4. — Il faut cependant remarquer ici que ces vcrhis de l'âme purifiée peuvent être comprises en un sens étroit et rigoureux, et dans un sens large et tempéré ; si l'on veut les envisager dans un sens étroit, on ne pourra les rencontrer que dans le séjour des élus, et sur la terre on ne les trouvera que dans l'âme souverainement parfaite de Jésus-Christ et de sa très-sainte Mère, qui seuls furent exempts de toute révolte des sens, comme nous l'enseigne le même saint Docteur : Quas quidem virtutes dicimus esse beatorum, vel aUqnorum in hac vita perjectissimorum {artic. supra cit). Si l'on veut ensuite entendre la qualité de ces vertus de l'âme purifiée dans un sens plus large, elles se trouvent dans plusieurs personnes qui ont fait de grands progrès dans la perfection; parce que, entendues de cette manière, elles n'exigent pas une extinction totale du foyer de la concupiscence, ni de toute passion déréglée, mais seulement une grande mortification de soi-même, qui empêche les passions de s'agiter plus violemment, plus souvent, et qui fait qu'on les dompte avec beaucoup de facilité. C'est ce qu'observe très-bien le savant cardinal Lâuria (/» 3, sent. iom. 2, disp. 35, art. 4), quand il

uii que, par ce moyen, ces vertus sont pratiquées aisément avec un cœur serein et une sainte délectation.

5. — Le Traité suivant roulera sur ces vertus. Nous supposons que la personne spirituelle, par le secours des moyens et des conseils indiqués dans le Traité précédent, a beaucoup mortifié ses sens et ses passions désordonnées , et qu'elle en a considérablement ralenti l'impulsion par Texercice des vertus purgatives. Nous sommes donc arrivés à traiter des vertus morales pratiquées avec calme, avec sérénité et sans avoir besoin d'employer une grande résistance par les actes contraires. Nous envisagerons l'essence et la propriété de ces vertus. Nous exposeions les motifs, les modes et les moyens de les acquérir; uoi s indiquerons aussi les précautions dont il faut, nécessairement user, pour ne pas se fourvoyer dans la pratique de ces vertus, afin que celles-ci, pénétrant dans l'âme avec les disposition? prochaines, y introduisent un amour pariait envers Dieu, une charité accomplie envers le prochain. Un pilote, au milieu des tempêtes et des vents contraires, ne saurait iamais arriver au port qui est le but de sa navigation ; mais il y parviendra rapidement sur une mer calme, sous un ciel serein et à l'aide des vents favorables. De même, au miUeu des troubles des passions , au sein de l'agitation que causent des afiections désordonnées, une âme ne saurait conquérir le repos dans Dieu par un amour pariait envers lui , quelques efiorts d'ailleurs qu'elle puisse iaire. Elle y arrive aisément et promptement quand son cœur est soHdement fixé dans la pratique de ces vertus.

6. — Avant de passer outre, je veux iournir aux directeurs des âmes un autre avis dont ils ont besoin de se pénétrer pour bien discerner les âmes placées sous leur conduite, c'est que les vertus qui font le sujet du présent Traité, et mémo de celui qui lui succède, peuvent s'élever à un tel degré d'excelleu;e, qu'elles peuvent atteindre l'héroïsme. Que l'antiquité exalte, dans ses récits historiques, ses héros, tels que les Hector, les Hercule, les Achille, les Fabricius, les Fabius, les Scipion, les Regulus, les Caton, les Socratc, les Platon, les Diogène, et plusieurs autres; M l'on veut étudier attentivement leurs actions, on n'en trou- Ncra pas un (^ui, réellement, ait pratiqué aucune vertu héroïque.

Il y a pour coiix-ci (I(>nx raisons : La prcinièrc , c'est que h.\i actes de vertus qu'ils pruliquaieut étaient ordinairement souilles .le (lucltiue vice; la seconde, c'est qu'on ne peut posséder une vertu héroïque sans que les autres vertus ne viennent s'y associer. Je ne dis pas que toutes ces antres vertus doivent s'élever ù un ik'gré héroïque, mais qu'elles doivent atteindre, au moins, un di'gré intérieur; mais où trouvera-t-on dans le paganisme un homme qui ait réuni dans sa personne ce brillant assemblage de toutes les vertus, puisque tous ces idolâtres étaient sonii'.'s d'une foule de vices? L'héroïsme est l'apanage exclusif des saints martyrs, des confesseurs, d'un certain nombre de grands serviteurs de Dieu, qui, puissamment aidés des secours de la grâce divine, ont pu s'élever à ce degré éminent. Si eusuite le directeur est désireux de savoir en quoi consiste cet héroïsme, je lui dirai que c'est dans un lustre et une excellence qui éclatent dans les actions, de manière que, sous le point de vue de certaines vertus, l'homme qui les pratique plane au dessus de tous les autres hommes vertueux, et se rend, sous ce rapport, semblable à Dieu. Virtus heroica, dit le cardinal Lauria [In 3, lib. Sent., tom. 2, ch'yni. 32, num. 17), est itle virtutisgradus, f->erfectio, seu fulf/nr, et excellentia, quœ facit, ut homo circa materiam illius virtutis, snura communem aliorum homimnn operandi modurriSopcretur , et in hoc Deo sijnilis sit.

7. — Cette doctrine s'accorde avec celle du Docteur angélique; il dit que l'homme, dans cet état héroïque, se trouve placé entre les substances supérieures et les substances inférieures; il participe à la nature des anges par la raison, et à celle des animaux par les sens. Or, de même que beaucoup d'hommes, par leur brutal assujettissement aux appétits sensuels, s'avilissent à tel point qu'ils deviennent semblables aux bètes; de même aussi quelques autres, en s'élevant au dessus de l'humanité par leurs vertus, perfectionnent si bien leur raison, qu'ils finissent par devenir semblables aux anges et aux substances qui n'ont point de corps. C'est là, dit-il, que se trouve la vertu héroïque qui a quelque chose de divin, puisqu'elle dép isse la sphère des vertus humaines, telles qu'on les pratique ordmairemenl. Considerandian est, quod est humana anima

média inter sitperiores snhstantias , quitus communient per intellectum, et animalia bnita, quibus communicat in sensitivis potentiis. Sicut ergo affectiones sensitivœ partis aliquando in ho' mine corrumpuntitr usque ad similitudinein bestiarum, ita etiam rationalis pars aliquando in homine perflcitur, et formatur ultra communem modum humanœ perfectionis , quasi ad similitudinem substantiœ separatœ. Et hœc vocatur virtus divina, supra Jiumanam xnrtutejn, et communem.

8. — Ce lustre de très-haute excellence qui brille dans l'acte et la pratique habituelle de la vertu, provient le plus souvent de la difficulté qui s^y rencontre, ou parce que l'acte par luimême suppose invinciblement de l'héroïsme , comme serait, par exemple, le sacrifice de sa propre vie pour le soutien de sa foi, ou pour rendre un service éminent à une personne dont on aurait reçu un sanglant outrage , ou bien parce qu'un acte présente des difficultés qui tiennent à sa nature ou aux circonstances. Ainsi le dévouement à servir dans les hôpitaux en s'y soumettant aux plus viles occupations pour le service des malades n'est pas un acte de vertu qui soit par lui-même bien difficile et bien pénible, mais il le serait dans un roi, dans un grand monarque qui abaisserait la majesté de son rang jusqu'à de tels actes de service. Mais on doit remarquer qu'un te-1 acte de vertu pour acquérir un kistre d'héroïsme à travers les difficultés et les désagréments (ju'il entrame avec lui, doit être fait sans peine, avec promptitude , et même, s'il est possiltle , avec plaisir, car le peu d'empressement à faire le bien ne donne pas à nos actions un grand relief , mais les amoindrit. Ceci doit suffire au directeur pour discerner quel est le degré de vertu qu'atteignent les actes de ses disciples, et c'est le sujet que nous traiterons , afin qu'il puisse se former de ces mêmes actes ime juste idée.

9. — Je prie enfin le lecteur de se rappeler ce que j'ai dit dès le début de mon livre. Or l'y ai fait observer que tout ce que nous disons successivement dans les traités , les articles et les chapitres, ne suit pas une marche semblable dansfl'âme avec une succession de matières et de temps, mais s'opère sinuillanémimt. Au moment même où la personne spirituelle met en œuvre les

moyens propres à sa perfection, clli? emploie ces menns moj-ensà écarter les obstacles, et par cet éloiçneini'nt des euipêclieinents elle [iiirilie ses vertus, et en suivant cette voie elle niarclie ù la conquête de la charité. Puis, quand elle est arrivée <à l'acquisition diî ces vertus qu'on nomme les vertus de l'àmc purifiée, elle se trouve pleinement disposée à l'acqnisition de la charité parlaite qui est sa véritable perfection. Tout cela se iait en même temps, mais ou ne peut pas l'exi)rimcr simultanément et d'un seul mot. Je Joins à ce qui vient d'être dit, que la chanté même, qui est la fin de la vie s{>irituelle, en est aussi le moyen ; car l'âme dévote en commençant par se pénétrer de l'amour divin, sent en même temps se développer en elle avec une plus grande efficacité les moyens de la perfection, et alors les obstacles s'écartent plus promptemeut, les vertus se lortifient, on fait des progrès plus rapides vers la perfection de l'amour divin. Il s'ensuit donc que la charité qui est l'essence de notre perfection est en même temps im moyen puissant pour s'élever à une pcrfecliou. encore plus sublime.

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