CHAPITRE I
<!N Y DIT EN QUOI CONSISTE l'ESSKNCE DE CETTE VERTU ETOrELS SCXT LES VICES CONTRAIRES.
10. — Parmi les vertus cardinales, le premier rang appartient à la prudence , parce qu'elle est la règle de toutes les vertus et leur donne à toutes le lustre qui leur est propre , par la rectitude de sa direction. Aristote la nomme recta ratio arjendorum, et saint Augustin nous dit qu'elle est rerum appetendarum et fugiendarum scientia, c'est- :,-dire, la science ou connaissance de ce qu'il iautdésh-er, et de ce qu'il faut éviter. {Lit. Lxxxiii, Quœst. 30). Eu combinant les deux définitions, on peut dire
que la prudence est une vertu de L^ intellect qui montre ce qu'il faut faire , ou ce qu'on doit omettre en chaque circonstance , afin d'agir d'une manière droite. La prudence n'est doue pas une vertu de la volonté, recevant de celle-ci son impulsion, comme les autres vertus morales par Tattrait de quelque objet bon dans sou essence. C'est une vertu de rintelligence dirigeant toutes les autres vertus autant qu'elle recherche les moyens et observe les circonstances dont le concours doit régler les actes vertueux que l'on pratique. Elle porte son jugement sur ce? moyens et ces circonstances les plus opportuns, et finalement elle gouverne la volonté, ou pour mieux dire (comme on le verra ciaprès), elle détermine la volonté à l'accomplissement des actes de vertu , conformément aux moyens et a^ix circonstances qu'elle a jugés les plus couvenaides. Ainsi les actes vertueux sous la direction delà prudence, peuvent être mis en pratique selon le degré de perfection qu'ils peuvent atteindre. En tout ce qui* vient d'être exposé, la prudence a pour but, et, pour ainsi parler, pour point de mire, les actes particuliers que l'on doit faire ; car pour agir prudemment , il ne suffit pas de connaître en général la manière dont ou doit se comporter pour opérer avec rectitude, mais il iaut encore savoir quelle est la marche à suivre dans les cas particuliers, et comment il faut se régler pour que tout ce qu'on lait soit marqué au coin d'une droiture irréprochable.
11.— 11 suit de là, que selon la doctrine de saint Thomas, la prudence parfaite renferme trois parties distinctp=;. La première cou-iste à trouver les moyens nécessaires pour obtenir le succès dans une œuvre que l'on veut entreprendre. Il nomme celle-ci le conseil. La seconde est dans un jugement droit, que l'on porte sur l'aptitude des moyens qu'on a trouvés, selon les circonstances où l'on doit agir, et celle-ci est appelée le jugement par le même Docteur. La troisième n'est autre que le commandement de la raison qui astreint la volonté à l'accomplissement de l'œuvre, selon la manière qu'elle a jugé devoir «tre mise en œuvre pour cette exécution. Ou doit cependant •observer avec Lessius, que ce commandement ne se distingue pas lie la raison, par lequel celle-ci nous porte invinciblement, quoiiiue d'une manière douce et attrayante, en pliant la volonté à son exigence, nous porte, disons-nous, à agir selon les moyens et les circonstances qu'elle a réputés opportuns, pour obtenir
nno lionri'u<:o r(^ii««ito dans les actes liu'on opère. .I(^, dis coci , parée (pi'il s'est rei:ei)Uln'' dr^ théologiens tpii ont e.onsideni ee eomniandenicnt de la raison , à part «lu jn^ement de cette même raison. .Mais, ce cpii est bien plus grave , c'est que ce commandement serait doué d'une autorité tellement puissante , que la volonté ne pourrait en aucune manière s'y soustraire, et devrait irrésistiblement obéir. Il me semble évident, ipie cette opinion n'est pas admissible , parce qu'elle porterait un préjudice considérable à la liberté de Thomme, car un tel commandement enchaînerait despotiquement la volonté et ne lui laisserait point la liberté dont elle a besoin pour agir. Voici le texte littéral du Docteur angélique (2,2, Quœst. Al , art. 8). Citjus quidem {nempe prudentiœ) sunt très actus , quorum pritnus estconsiliare, quod pertinct ad inventionem, nam. consillare est quœrere, ut supra dictum est. Secundus est judicare de inventis , et hoc jacit speculativa ratio. Sed practica ratio , quœ ordinatur ad o/;«.s-, procedit ulterius; et est actus ejiisprœcipere, qui quidem actus consistit in applicatione consiliatorum. et judicatorum ad operandum. Et quia ipse actus est vropinquior fini rationis, idée est mincipalis actus rationis practicœ, et per consequens prudentiœ. Expliquons maintenant par un cas pratique la doctrine qui vient d'être exposée spéculativement. Supposons qu'une personne veuille ramener à Dieu nue âme égarée. D'abord, elle se détermine à entreprendre cette conversion pour réparer l'amour divin qu'elle voit outragé par cette âme ingrate; ce sera un acte de zèle. Si elle prend cette résolution pour procurer le bien spirituel de cette âme infortunée qu'elle voit égarée dans les voies de l'iniquité , ce sera un acte de charité envers le prochain, et ces deux vertus de zèle et de cliarité l'animeront à s'intéresser activement à l'œuvre de la conversion de cette âme. Dans un pareil cas, cette personne voulant agir avec perlection , devra réclamer l'aide de la prudence , afin que cette vertu vienne procurer au zèle et à la charité la rectitude qui leur convient. Alors, la prudence opérant coiiiormément aux lois qui lui sont propres , commencera à lui tracer les moyens les plus aptes à ramener dans le bon chemin cette paiivxe âme. Ces moyens consisteront, par exemple , à l'exhorter avec douceur, ou â la réprimander sévèrement, ou à engager d'autres personnes à lui iaire une correction énergique, ou tendrement charitable ; ou bien encore, à
ramener adroitement à écouter les sermons, ou ù lire quelq4^ livre de piété, on à communiquer à un confesseur certainî doutes, surtout à un prêtre savant et zélé; ou bien à la iairc punir de ses égarements par ceux qui ont autorité sur elle, afin de la rendre plus attentive à ses devoirs par le moyen des punitions, ou enfin, en employant d'autres mesures qui soient propres à procurer Tlieureux succès qu'on a en vue. Or, ce sont ces divers conseils sur les voies à prendre, pour arriver à cette fin proposée, qui sont ce que nomme conseil le Docteur angélique, et c'est la première partie des fonctions que remplit la prudence à laquelle il appartient de révéler les circonstances présentes du temps, du lieu, des dispositions personnelles qui peuvent contribuer à la conversion de cette âme pécheresse. A cette première opération de la prudence, en succède une autic. Cette vertu arrive à juger de concert avec la raison, lequel de ces nombreux moyens est le plus convenable à employer, quand on a envisagé ce qui se rapporte aux inclinations «t au caractère du sujet, aux circonstances présentes de temps et de lieu, afin d'obtenir le résultat que l'on s'est proposé. C'est ce que le saint Docteur nomme le iugement. Enfin, la prudence toujours accompagnée delà raison, ordonne, non point avec empire , mais seulement en excitant la volonté , la mise à exécution de l'œuvre à accomplir , c'est-à-dire , dans le cas que nous proposons par l'hypothèse , la conversion de ce pécheur par l'emploi des moyens découverts, et qui sont les plus propres d'après l'examen qui en a été iait. Ce commandement, comme il a été dit , ne diffère pas du iugement, puisqu'eu substance il n'est autre chose qu'un acte de la raison par lequel après avoir tout considéré avec maturité, elle juge qu'il faut agk- de telle manière. Or, d'après saint Thomas , ce commandement pratique est la troisième partie de la prudence, et c'est la iouctiou la plus importante de cette vertu.
d2. — A ces trois parties essentielles, saint Thomas assigne ce qu'il nomme les parties intégrantes. (2, 2, Quoist 48, art. unie). Ces parties rendent la vertu de prudence parlaite dans son essence , et d'elle découle une excellente règle pour les actes qui doivent être produits. Ces parties sont au nombre de Iniif, savoir : la mémoire, riuLclligence, la docilité, le soin ou diligence [solerzia), la raison, la xn-évoyance, la circonspection
et la pn^oaution. Cinq appailiennont au conseil, la sixiômft au jugement, les dernières au coniniandenient, pour l'accompli?seuient ilc l'acte. Nous allons exiiliqucr succinctement chacune de ces parties.
13. — Au conseil se réfèrent ordinairement la mémoire et rintellii;euce ; car ponr la découverte des moyens propres à iaire réussir le but qu'on se propose, il est indispensable de se souvenir des mesures qu'où avait prises à d'autres époques avec succès. Il y faut encore l'intellii^euce qui nous montre le vr;ii côté de la question présente ; elle nous l'ait connaître si les moyens employés autrelois avec une heureuse réussite, peuvent encore être mis eu œuvre dans le cas présent. Sapiens, dit saint Ambroise, {Lib. i, de ufflc, cap. 10), ut loqiiatur, mvlto prius considérât, quid dicat, cui dicat , quo in loco , quo tcmpore. L'homme sage et prudent, avant de parler, examine ce qu'il va dire, à qui il s'adi-esse, eu quel lieu et en quel temps, se rappelant à la mémoire l'issue de ses démarches antérienres pour savoir si elles ont été heureuses ou mallieureuses, si dans des occasions antérieures il a employé les mêmes paroles ; et il choisit celles qui sont les plus aptes à la réussite de ce qu'il entreprend.
14. — La docilité est une partie intégrante du conseil, elle a beaucoup d'influence sur la découverte des moyens. C'est ime vertu qui porte à rechercher dans les livres ou auprès des personnes sages les moyens propres à agir avec rectitude. Le Saint-Esprit nous avertit fréquemment dans les divines Écritures, de mettre beaucoup d'empressement à prendre conseil des autres , en ne mettant pas trop de confiance dans notre sagesse individuelle : ISolite prudentes esse apud vosmetipsos , nous dit l'Apôtre, {Ad Roman. 12, 16). Gardez-vous de vouscA^oire prudents, à vos propres yeux. Salomon nous l'enseigne également dans ses proverbes : ISe innitaris jprudentiœ tuœ. Si voiis êtes sage, écoulez volontiers les conseils des autres. Qui sapiens est, audit consilia {Proverb, 12, 13). Ne vous disposez point à faire de suite mie action sans avoir pris conseil des personnes sensées. Fili, sine consilio nihil facias... Saint Jean Chrysostôme prouve la nécessité d'user de docilité pour opérer sagement, par l'exemple célèbre de Moïse. Ce chef des hébreux entra avec six cent mille hommes dans les déserts de l'Arabie pour aller faire la conquête de la terre promise. Outre sa qualité de chef.
il rt -it encore le ]v.ç^e fie ce peuple nombreux, et seul il décidait 'ous les diÛérendSi qui s'élevaient au milieu de cette innombrable multitude. Son beau-père, homme d'ailleurs sans culture , lui fit quelques observations et lui conseilla de choisir d'autres personnes pour le seconder dans ses fonctions judiciaires qu'il ne pouvait remplir tout seul. Moïse, doué d'un esprit très-docile, non-seulement acquiesça aux bons avis de Jethro, mais les exécuta sur-le-champ en créant d'autres iuges chargés d'entendre les causes de ce peuple et de prononcer une sentence définitive. Le saint Docteur en conclut qu'il convient à tout le monde de pratiquer la vertu de docilité, et de se montrer toujours prêt à consulter d'autres personnes, car on ne saurait rencontrer un seul homme qui, malgré toute l'élévation de son esprit, n'ignore pas beaucoup de choses, fût-il un autre Moïse, tandis que les hommes les plus simples en ont connaissance. Consiliariis omnes opus habent, etiam si Moysi conferri 2)ossint. Mulla enim sunt, quœ magni et admirabiles viri ignorant, quœ parvi abjectique scire soient. Nam postqnam 31oj/ses ex rEgypto exiit , et in solitudinem venit, prœ/irit sexcentorum millium populo, et solus omnium contendentium lites dijudi' cavit, quod ut vidit socer ejus Jethro, homo alioqui barharus, et insipiens {nihil enim gentilibus est insipientius) eum correxit non curans, quod sapiens esset Dei amicns. Ille t^ero sapiens, ille myriadum dux omni mcmsuetudine ewm dicenlem audicitj et consilio acquievit {Hom. 9 de Laud. Pauli).
15 — Au conseil vient encore se rapporter ce que nous nommons le soin ou diligence. Nous entendons par ces motii's une certaine conjecture [conghiettura) des moyens qui conduisent à la fin proposée. On y rapporte aussi la prévoyance qui nous fait prévoir les résultats que produira l'œuvre entreprise, d'après toute probabilité. Il s'ensuit que la personne qui veut agir ayant sous les yeux l'issue heureuse ou malheureuse de ses actions, juge avec les lumières de l'intelligence, de l'opportunité des moyens à (employer pour réussir ou bien de leur peu de chances de succès. Tout le monde voit combien cette vertu est nécessaire au conseil, parce que, sans une probabilité assez hier iondée, il est impossible de ne pas s'égarer dans la recherch* des moyens propres au but qu'on a en vue. Thomas de Cs timpré, raconte un lait qui peut jeter un grand jour sur cette vérité [Apum. llb. il, car). 43). Uu roi, en se promenant dans
9L ville capitale, outra dans um' i»lai'.:?oCi s<^ tenait ce jour-là uu manlu' foiisitlôraMc Pciidaiit (iii'il considérait la (jnantité des liKiirhandiscs et le noniltie des achetenrs, ilaiieirnt un homme dont l'aspect était vént^rable, et dont une Ionique barbe blanche rojivrait la fiixiire. Il le questionna sur ce qu'il »';tait et t]uelle était kl marchandise qu'il exposait en vente sur le ranji: où se tenaient les vsndeurs. Celui-ci lui répondit : Je suis philosophe et la marchandise que je vends c'est la prudence. Le roi sourit à ces paroles et puis il ajouta : J'ai moi-même un j^rand besoin de cette marchandise, puisqu'à uu âge encore peu avancé je me trouve appelé à gouverner uu peuple si nombreux ; >>ï vous voulez donc me ven<lre de cette denrée , je n'hésiterai pas à vous en donner cent marcs d'or. Le philosophe reprit: Je vous suggérerai une maxime avec laquelle vous pourrez vous diriger vous-même et gouverner vos peuples avec prudence, lemere nihil loquaris, nihil attentes, nisi priiis cogites qxiid sequatur. Ne parlez pas trop, et n'entreprenez iamais une chose sans avoir prévu le résultat de vos paroles et de vos entreprises. Cette maxime lut si bien accueillie du roi qu'il ordonna de payer au philosophe la somme proposée, puis il fit graver sur toutes les portes et sur toutes les ienêtres de son palais les paroles précitées. Il les fit pareillement graver sur tous les vases d'or et d'argent, et puis enfin les fit broder sur toutes les tentures et même sur les habits de soie dont il se couvrait , afin de les avoir continuellement sous les yeux. En mettant en pratique cette maxime de prévoyance et de sage conjecture, il ne se fourvoya jamais dans l'emploi des moyens, et il eut le bonheur de se gouverner lui-même et son royaume avec une prudence consommée. Tant il est vrai que le soin qu'on met à prévoir et à réfléchir d'avance, est d'une haute utilité pour la perfection du conseil. Qu'il soit donc solidement établi que la mémoire, l'intelligence, la docilité, la dihgence appartiennent comme parties intégrantes au conseil qui est une partie essentielle de la prudence. La mémoire contribue à la découverte des moyens en rappelant le souvenir de ce qui a eu lieu en d'autres occurrences ; l'intelligence y a sa part eu faisant connaître clairement l'état actuel des choses dont on s'occupe ; la docilité s'y joint à son tour en prenant conseil au dehors dans les paroles ou les écrits d'autrui, et la diligence ou Boin en prévoyant T'ssue heureuse ou désavantageuse des en-
treprises dont on s'occupe. Les deux dernières parties sont cependant plus importantes et contribuent davantage à la bonne direction des actes personnels et de ceux d'autrui.
16. — Passons maintenant à une autre qualité constitutive de la prudence, je veux parler du jugement. A celle-ci le Docteur angélique assigne comme partie intégrante la raison, parce que le jugement décide quel est celui des nombreux moyens propres au but qu'on a en vue, qui sera le plus opportun pour y arriver ; mais il ne le fait que d'une manière spéculative, tandis que la raison seule détermine et règle le moment le plus favorable poiu- l'employer. Cela est d'autant plus fondé, que souvent un moyen qui, de prime abord, semble le plus propre, ne l'est plus dans la pratique, comme aussi il peut sembler plus opportun dans la pratique qu'il ne le paraissait en spéculation, et se trouver le meilleur de tous. Il est doue nécessaire que la raison vienne prêter son concours pour découvrir, avec les lumières naturelles ce qui convient le mieux dans les choses humaines , et avec la lumière céleste ce qui est plus opportun dans les choses surnaturelles. C'est ainsi que l'on peut comprendre la rectitude et la spéciahté propres des moyens à employer pour fixer le jugement dans les choses particulières. Je pourrais ici exposer à l'appui de ce qui vient d'être dit plusieurs traits des vies des Saints. Je me borne à un seul parmi tous ceux qui rempliraient le dessein que je me propose. Dans un heu désert habitait une bande d'assassins, sous un chef inhumain et cruel qui se tenait en embuscade pour attenter à la vi.e et aux biens des voyageurs. Un saint abbé, voyant le misérable état où était réduite l'âme de cet homme barbare, prit la résolution de le ramener de ses horribles désordres et de le mettre dans le chemin de son salut éternel. Ayant réfléchi sur les moyens qu'il devait employer pour arriver à son but, il en choisit un qui, au premier abord, semblait le moins propre à la réussite. Il monta à cheval et dirigea sa course vers l'endroit où se tenaient sur le qui vive ces hommes sanguinaires. Dès qu'il en l'ut à quelque distance, les voleiurs l'arrêtèrent et le conduisirent à leur chef. Quand l'abbé lut arrivé en la présence de ce capitaine de brigands, il demanda à celui-ci ce qu'il voulait de lui. Je veux, lui répondit le capitaine, ton cheval et tes habits. Prenez-les, lui répondit le moine, car il est bien juste qu'après m'avoir servi à moi-
môniP, il vous servent ;\ vulio U)iir. îklals, (Ti'os-moî, que faites-vous îles biens tiue vous enlevez aux pauvres voyageurs en leur luisant violence? Je vends ces oltjels, répliqua ce chef de hricjanils, afin d'eu tirer ma subsistimce. S'il n'y a que cela, répondit l'rtbbc, abandonnez, je vous prie, cet infâme métier, qui vous fait subsister, dites-vous, car j'aurai soin de vous procurer la nourriture, rbabillemeut, le lit, un asile et tout ce qui vous est nécessaire. Le voleur souriant à cette proposition, dit à l'abbé : Je n'ai pas envie de venir me mettre à votre régime pour ne manger que des légumes et boire simplement de l'eau. Mais pas du tout, répliqua l'abbé, car si vous voulez venir avec moi, je vous promets de vous nourrir délicatement; vous aurez du vin d'excellente qualité, de très-bon pain blanc, un lit moelleux et de très-beaux habits. A de si belles promesses , le voleur, plein de joie , ne fit plus difficulté de suivre l'abbé. Quand celui-ci fut arrivé au monastère, il lui donna pour le servir un de ses moines , lui fit préparer un très-bon lit, l'habilla avec recherche et le fit asseoir à une table fournie de tout ce que le voisinage pouvait lui procurer de plus exquis. Pendant que le chef des brigands se nourrissait de ces excellents mets, le moine qui le servait , assis par terre, n'avait pour se restaurer que du pain et de l'eau. Notre voleur, témoin de tant de mortification, était dans un grand étonnement, et comme il croyait qu'il se vouait à cette rude existence pour expier les péchés énormes qu'il avait autrefois commis, il le questionna pour savoir si ce ne seraient pas des meurtres et des vols dont il se serait rendu coupable, et dont il voulait ainsi faire pénitence , ou bien encore à cause des débauches dont il se serait souillé dans le monde. A Dieu ne plaise, répondit le moine, que ie sois iamais tombé dans de pareUs désordres. Pourquoi donc , reprit le voleur, exercez-vous une si rude macération sur vous-même? C'est, répondit le moine, pour me rendre le Seigneur propice au dernier jour. Ces paroles touchèrent vivement le voleur, et il se mit à réfléchir sur luimême en soupirant : Malheureux que je suis, disait-il, moi qui ai commis tant de meurtres, tant de vols, tant d'adultères, tant de sacrilèges , et je ne me suis jamais mortifié par un seul jeune! Comment donc pourrai-je me rendre Dieu propice? Cet examen de sa vie passée le tourmentait si cruellement, qu'il finit par aller trouver l'abbé. Il se jeta à ses pieds en \ersant
un torrent de larmes, et lui protesta qu'il était disposé à subit toutes sortes de mortifications et de pénitences. En effet, il se livra avec tant d'ardeur à la pratique des macérations, qu'il surpassa tous les autres moines. Le lecteur doit ici réfléchir que les moyens qui semblaient devoir être emploj^és pour convertir un tel scélérat, parla seule crainte des châtiments présents et à venir, étaient des exhortations à la pénitence, au jeune et à la mortification des sens. Cependant la raison, éclairée par la lumière céleste, persuada à ce saint abbé de se servir de la bonne chère, de la délicatesse et des délices, et l'on voit qu'il réussit fort heureusement. Ceci prouve clairement que, pour former un jugement droit sur les mesures qu'on doit prendre pour obtenir un bon succès , il iaut recourir à l'assistance de la raison, qui nous lait connaître, soit par les lumières naturelles , soit par celles d'eu-haut, selon la difiérence relative des actes, quels sont, dans les cas particuliers, les moyens qu'il convient le mieux d'employer.
47. — Enfin, à la troisième partie essentielle de la prudence, qui est le commandement d'accomplir l'œuvre, on assigne deux qualités mtégrantes : ce sont la circonspection et la précaution. La circonspection consiste à observer les circonstances les plus favorables et même indispensables au succès désiré. Ainsi l'intelligence ayant été prévenue des moyens par un salutaire conseil, et le jugement droit ayant fait choix de celui qui est le plus opportun, procède au commandement qu'il impose à la volonté d'exécuter l'œuvre préméditée. Mais ce commandement n'est pas impératif, il est seulement persuasif, et la détermine à mettre en œuvre ce qui a été jugé convenable dans la circonstance présente. C'est ainsi que l'on agit avec prudence et avec une droiture assurée.
48. — Il faut maintenant remarquer avec soin que la prudence prend divers noms selon la difiérence des opérations qu'elle doit diriger. Si elle doit présider à des actions personnelles, elle se nomme solitaire, si elle doit régler les actions d'autrui elle s'appelle directrice. Envisagée sous cet aspect, elle se subdivise encore ; par exemple , si c'est pour gouverner une maison , on lui donne le nom de prudence économique ; pour présider au bon gouvernement d'une ville, c'est la prudence polili(j[ue ; pour les afiaires qui concernent la guerre, c'est la prudence militaire , enfin pour bien diriger une communauté ,
l 'iv t la pvudoncp monasliquo. Mais il est bon d'observer que p;;r lapporl au but que nous nous proposons dans ce livre, il . ;it (lislint;uor entre la prudence naturelle et la prudencfî surii;-!Mirelle. Si la prudence envisage les actes humains dans ce qu'ils ont de bon et d'honnête, avec une lumière naturelle, c'est il prudence de ce nom, c'est celle que possédaient les philosophes [iVions et elle se rencontre encore souvent dans des personnes que la foi n'éclaire pas. Quand la prudence regarde les actions Inmaines avec les yeux de la foi, en tant que ces actes conduisciit à Dieu et à l'acquisition «hi bonheur éternel, elle est sunu^turelle et divine. Telle est la prudence dont nous parlons dans to.it cet ouvrage comme étant directrice de toutes les verUis siiruaturelles et méritoires qui sanctifient les âmes.
19. — Après avoir expUijné en quoi consiste la substance de 1.1 veitu de prudence et exposé ses parties essentielles et intégianles, nous allons examiner quelles sont les erreurs dans le.-'iiielloson tombe eu opposilion avec cette vertu. Uest diverses erreurs qui exposent nos détermi'iations à des fautes d'imprudence. On tombe dans quelques-unes par défaut de prudence, et da;.s quelijues autres par excès de cette même vertu. On pèche contre la prudence par précipitation, irréflexion, inconstance et négligence. La précipitation est le cuntrau'e du conseil. On y tombe quand ou est trop prompt daui la recherche des moyeiis convenables, c'est ce qui fait que quand on va trop vite, on devient imprudent, en ne prenant pas les moyens opportuns pour hien réussir. Saint Grégoire fait ressortir ce défaut quand il dit : In siDiwtis rebua citumnonoportct esse consilium. [Regisl. lib. 'i. Ep. 6. de eligendo Paulo Episc). L'irréhexiou est opposée au jugement, et on s'y expose quand on examine sans lattentiou nécessaire les moyens que l'on doit employer. Delibcrandiwi est, dit Aristote [Eth. cap. 9). Il faut apporter beaucoup de réflexion dans les choses que l'on veut faire. L'inconstance et lu négligence sont opposées au jugement soit dans la spéculation, soit dans la pratique, quand, sans un juste motif ou sur des motifs frivoles, on change de résolution au sujet de ce qu'on avait juyé avec rectitude, et cela se fait ou par le retard et la lenleur, ou par un défaut dardeur ou de promptitude quand il s'agit de passer à l'exécution. C'est pourquoi le même phdosoplie Aristote nous avertit que nous devons exécuter promptemeuL ce qu'un inùr conseil nous a fait résoudre^ cilo ayendurn T. 111. 2
tsse, quœ consulfaverîtis , {hiQ. de morihiis,cap. 9). Ainsi donc, pour que la prudence puisse agir sans imperfection, nous devons rechercher soigneusement les moyens qui conduisent à im heureux succès, nous devons choisir avec maturité ceux qui nous semblent les plus propres , nous ne devons pas écouter les inspirations de Tmconstance en changeant nos résolutions déjà bien arrêtées, et ne pas en retarder l'accomplissement sans un motif soUdement fondé.
20. — On pèche contre la prudence, par excès, en six manières, d'après S. Thomas, savoir : par la prudence de la chair, par l'astuce, par le dol, par la fraude, par la sollicitude des biens temporels et par l'inquiétude au sujet des choses futures. La prudence de la chair est celle qui se propose de régler ce qiii regarde les objets terrestres et de déterminer les moyens de parvenir au but que se propose une nature corrompue. C'est ici la prudence la plus perverse. C'est celle qu'emploie un voleur qui cherche et trouve les moyens d'accomplir son vol avec succès; c'est bien un voleur prudent, mais sa prudence est une chose infâme. Elle est mise aussi en pratique par un jeune homme débauché qui tend des pièges aux personnes du sexe pour les faire tomber dans le péché ; c'est un libertin prudent, mais c'est une prudence ignominieuse. C'est là justement cette prudence de la chair dont parle l'Apôtre, laquelle est ennemie de Dieu et tue l'àme en lui donnant la mort éternelle : Prudeniia carnis moi'S est, prudentia autcm Spiritus vita, et pax^ quoniam prudentia carnis inimica est Deo. L'astuce est une sorte de prudence charnelle qui trouve des moyens secrets et détournés pour tromper le prochain. L'Apôtre donne à celleci le nom du déshonneur pour lequel un disciple de Jésus- Christ doit éprouver une profonde répugnance. Abjiciamus occulta dedecoris, non ambulantes in astutia. Saint Augustin nous dit que de tous les vices , ayant quelque ressemblance avec la vertu, l'astuce est comme une image de la prudence, mais, qu'en réalité, c'est un vice : Omnibus virtutibus qucB' dam vitia esse similia, sicut ast'Utia prudentiœ similis est, quœ tamen est vitium. ( Lib. iv contra Julian., cap. 3).
21 . — Le dol est l'astuce même mise en pratique ; car il met en œuvre les moyens occultes que l'astuce a prémédités, et il consiste dans des paroles menteuses et des actes perfides. On lit dans le Uvre des Machabées que le roi Antioi-hus adres-
«ait an poiirlc (n^iarl des icitilrs dii paix (lic((^os pnr le dol, et locttlus est ad eus verba paci/ica cuin dolo, puisque ces paroles proiin'llaiiMit la paix tandis cpi'il pK'uit'ditait la gdcn-e et le massacre dans stm cœur barbare. La Iratide peut aussi être considérée comme une réalisation de l'astuce, mais simleminit en pratiquant colle-ci par d(!s aciions troni[(euscs. C'est ainsi que Job, eu reprenant ses amis, leur disait : Eh quoi! Dieu peut-il être induit eu erreur, comme les hommes , par vos frauiles? ISumqiUd decipiciur ut homo, vestris fraudulentiis?{Job.\Z).
22. — La sollicitude des choses temporcllees consiste dans une préoccupation immodérée de Tàme à entasser et conserver les biens de ce monde. Elle a son origine dans un attachement sans borne aux biens périssables , et dans une crainte excessive d'en perdre la possession. La sollicitude des choses à venir est une occupation désordonnée de l'âme qui a pour objet les événements futurs, et elle est unie à une anxiété qui exclut xme confiance raisonnable envers la PrcA'idence. C'est, par exemple, la crainte de manquer des choses nécessaires en ce qui est de la nourriture, de l'habillement et autres objets relatifs à nos occupations ou fonctions habituelles. Il faut pourtant remarquer qu'il n'y a rien de blâmable ni qui soit contraire à la vertu de prudence dans le souci modéré que l'on a par rapport au présent, et dans une certaine anxiété raisonnable à l'égard de l'avenir. L'Espvit-Saint, lui-même, nous y exhorte quand il nous met sous les yeux l'exemple de la fourmi qui, au milieu des chaleurs de l'été, s'empresse de recueillir des grains dont elle fait sous terre une abondante provision pour se substanter durant ks frimas de l'hiver. Vade ad funnicam, o piger, et considéra vias ejus et disce sapieniium, quœ cuni non habeat ducem , nec prœceptore7n,necprincipem y parât in œstate cibum, et congregat in messe quod comedat, {Prov., cap. G). La raison de ceci est facile à expliquer, parce que Dieu ne veut point, par lui-même, nous fournir ce qui est indispensable à notre entretien , mais il veut que nous nous le procurions par notre industrie, pour que nous ne passions pas notre vie dans Toisiveté qui est la racine de tous les maux.
23. — On doit donc considérer uniquement comme mauvaise la sollicitude immodérée du présent et de l'avenir. Celle-là est contraire à la prudence et constitue un vice. C'est de cette sol-
îicitufle que parle le divin Sauveur, quand il dit : {M al th. 6)» JJico vobis, ne solliciti sitis a7iimœ vcstrœ quid manducetis, neque corpo7'i vestro quid induamini , parce que cette sollicitude absorbe entièrement l'âme, et semblable aux épines, elle étoufle la bonne semence du père de famille , comme nous le dit ailleurs le divin Sauveur, c'est-à-dire dissipe les bonnes pensées, éteint les saintes afiections et éloigne toute notre intelligence du souvenir du ciel en la plongeant dans les soins de cette misérable terre. Nous devons conclure de ce qui précède que tous ces défauts dont nous avons présenté en détail la catégorie raisonnée, malgré leur ressemblance avec la vertu de prudence, ne sauraient pourtant être pour cela dignes d'être confondus avec cette vertu. Ce ne sont que des taclies qui les décolorent, et tout ce qu'ils peuvent avoir de raisonnable provient de la vertu de prudence. La prudence vertueuse est celle qui nous fait aller à la reclierclie des moyens qui conduisent légitimement à une fm lionnête , qui fait choisir ceux qui sont les plus propres à ce but , les fait mettre en œuvre avec une constance et une promptitude convenables , par un commandement sans violence ni contrainte, mais par la voie d'une douce impulsion qui entraîne la volonté. Si ces moyens ont pour but de conduire à Dieu et au bonheur éternel , ce ne sera plus seulement une prudence honnête, mais une prudence sainte, et c'est cette deruière dont je traite dans cet ouvrage.
CHAPHTiK II.
■*)I T EXPOSE I.A HAUTE IMPOUTAIVCE DE CETTE VEUTU.
2-i. — On peut juger de l'importance de cette vertu pour l'acquisition de la perfection chrétienne, quand on considère que sans elle il ne saurait exister de vertu, puisque la prudence doit concourir avec toutes les autres vertus et les seconder dans les actes qu'elles produisent , comme nous l'assure saint Thomas : Ex hac rafione habctur , quod prudcnlia adjuvat omnes virtules, et in omnibus opcratur. (2. 2. Qu. 47, art. 5, ft(Z2). On peut donc dire qu'elle est le dernier complément et la perfection de toutes les vertus, et comme un Hambeau éclatant qui
les fait brilli r d'un Mal ilc b.aulr tiui lour ost propro; oi cVc^ ce c]ue nous dit encuic \c Doiieur aii,L;(''li(iu(' : DicvndiDn <jiioil prudenlia est completiva omnium inrhdum moraliuui. ("2. 2. Qu. 105, art. ti, ad 2). Saint Ambroisc la coinjiaru avec i-ai.sf)ii ù une source limpide ; car de même que par ses eaux pures celle-ci nourrit les plantes et donne aux fleurs leur beauté , de même aussi la prudence, par la pureté de ses conseils et par la sa crosse de ses déterminations, donne à toutes les fleurs dos vertus morales ce lustre de beauté et de charmes qu'elles possèdent, eu les relevaTit par le prix intrinsèque dont elle les onricliit : Primus o/Jicii fans est. rynidcntia, qui tavien fonset in viriufcs cœteras dcriratur. îlle prouve par l'exemple d'une illustre vertu qui, parmi les vertus cartlinalf's, occni>e le second rang, je veux dire la justice, eu disant que sans la prudence il ne saurait y avoir de justice; car la décision, dans une <:ause où l'on doit prononcer sur le bon ou le mauvais droit , est un acte de haute prudence : Neqiteenim potest iustitia sine prudenlia esse: cnm examinare , qvod justiiu , qnodve injustum sit, non mcdiocris pnideniia est. {Lib. i offic., cap. 27),
25. — La raison de ceci est évidente, car la vertu marche toujours entre deux extrêmes opposés , qui tous les doux sont délectueux; l'un par manque de conditions requises, et l'antre par exubérance ou excès. Telle est la vertu de libéralité qui marche entre la prodigalité et l'avarice, sans pencher ni d'un côté ni de l'autre, car si elle incline vers un des deux côtés, elle perd tout son lustre de vertu et prend les livrées du vice. De même celui qui, dans l'usage de ses biens temporels, agit sons retenue, n'est pas libéral , mais prodigue. Celui-là est senlvrai« ment libéral et généreux qui, dans l'emploi de ses richesses, sait se maintenir dans un inste milieu sans donner avec excès et sans épargner en donnant tror> peu. C'est bien ici que la prudence remplit sa mission en prescrivant aux vertus les moyens dont elles doivent user pour se tenir dans les limites raisonnables d'où elles tirent tout ce qu'elles ont de beau , de bon et d'aimable. On ne peut en outre donner à aucun acte le titre de vertueux, s'il ne s'accomplit pas dans les circonstances qui ccnviemient au temps, au lieu et aux personnes. Mais comment i>ne vertu que n'accom[>agne pas la prudence peut-elle se préserver de l'erreur dans une circoust^ïAce donnée , puisque l'oi-
fice de la pi udence est de discerner et de juger ce qu'il est bon et utile de pratiquer ?
26. — Saint Basile avait donc raison de dire qu'un homme sans prudence est un navire sans pilote ; car de même qu'un vaisseau privé d'un conducteur ne saurait faire bonne route pour arriver au port et serait emporté en diverses directions, par les vents déchaînés , pour aller se briser contre un écueil, de même une âme destituée de prudence ne saurait tenir le chemin droit du miheu, qui est le plus sûr, car c'est par lui exclusivement qu'on parvient à la vertu : tandis que livrée à sa propre expérience, cette âme va d'une extrémité à une autre et s'expose infailliblement à périr en heurtant les écueils du vice : Haud absurde homo consilii expers similis censetur navigio rectore carente, quodqiie ventorum impetu hic illucque impdlitur. {Orat. defelic. 21). C'est pour cela que le saint Docteur s'efiforce d'inculquer à ses moines le conseil de ne jamais entreprendre une seule opération sans avoir préalablement interrogé les inspirations de la prudence ; car il leur dit sagement qu'il n'y a point d'œuvre, si boime qu'elle soit, qui ne puisse devenir défectueuse, si on la fait sans prudence, soit dans des temps peu propres à la faire réussir, soit quand on la lait sans y observer la modération indispensable : In omni quœ suscipitur actione antecedere prudentia débet. Nam priidentia remota, nihil cujusvis generis est, quod licet bonum videatur, non in vitium reeidat, si mit alieno tempore , aut non adhibita moderatione fiât. Au contraire, ajoute le Docteur, toute bonne œuvre que l'on fait en temps opportun, et d'ime manière convenable, reçoit de la prudence un lustre qu'on ne saurait exprimer , et l'on ne saurait dire combien elle est utile à celui qui la fait et profitable aux axitr es : Ratio vero et prudentia, ubi rébus bonis idoneum tempus ac modum definiunt, mirabile est, quantum, ex eorum usu, cum in dantes, tum in accipientes jructus redundet. {Idem in Constit. Monaster., cap. dS).
27. — Elle est célèbre la décision rapportée par Cassien dans ga deuxième conférence avec l'abbé Moyse, et dans laquelle le grand saint Antoine donna son avis sur le point que nous traitons en ce moment. Plusieurs moines étaient venus de diverses parties de la Thébaïde pour consulter le saint abbé sur la question (le savoir quelle était la vertu par le secours de laquelle un auacliorète pouvait s'élever avec lecliLude et sùrelc au comble
de l;i piM'ii ctioii. Cnmmi' les avis (itaiciit |iaifn^"(^!5, la confi^rence Bpii'itui'llc se pioloiit^ea depuis lo coiichei' du soleil jiisiiu'à l'aulie du jour. Les uns [lensaient que la vertu la plus n(''CPS- Baire était l'austérité de la vie dans des veilles c( mtinuellcs, dans des jeûnes incessants, parce que, disaient-ils, lo corps étant cxténui' et rame piuitiée [>ar de sendilables austérités, on pouvait plus facilement s'unir a^ec Dieu. D'autres estimaient que le mépris des liions de ce monde et rahandon absolu de tous ses avantajEfes était la vertu la plus importante, paroe que do tels liens étant rompiis, rien ne retenant plus à la terre, l'àmo ainsi dégagée pouvait s'élever plus aisément vers son Dieu. D'autres encore attachaient plus de prix à la solitude , parce que l'ùme étant dans un entretien continuel avec Dieu, pouvait très-facilemont s'unir à lui par lo saint amour. D'autres étaient d'avis que de toutes les vertus, la plus nécessaire était la charité, en s'appuyant sur les paroles de l'Evangile où Notre-Soigneur promet le royaume des cioux à quiconque aura exercé des œuvrer de miséricorde. Esurivi enim, et dedistis mihi mandiicare, sitivi et dedistis mihi bibere, etc. D'autres exaltaient diverses autres vertus selon leurs inspirations ou leurs penchants. Comme la miit s'était presque entièrement passée dans tous ces raisonnements, le grand saint Antoine se leva, et quand le silence se fit rétabli il parla en ces termes : Omnia quidem hœc quœ dixistis, neccssaria sunt, et utilia timentibus Deitm. atque ad eum cupientibus pervenire, sed his principalem tribuere gratiam nequaquam nos inmimeri multonim casus, et expérimenta permittunt, etc. Tout ce que vous avez dit est utile et même nécessaire à quiconque désire s'unir avec Dieu, mais les chutes sans nombre de plusieurs qui suivaient la route des vertus que vous avez passées en revue, ne permettent pas d'assigner à aucune d'elles la supériorité et de la considérer comme la plus sûre et la plus indispensable de toutes les vertus. Combien en avonsnous vus qui étaient exténués par les veilles et les jeûnes, séparés de tout commerce avec le reste du monde , dans le fond d'une solitude , dépouillés de tout bien terrestre et réduits à la plus extrême indigence, adonnés à la pratique des œuvres de charité avec un zèle même excessif, combien, dis -je, parmi ceux-là, ont ensuite déshonoré ces premiers élans de ferveur par une fîu déplorable qui arrache des larmes ! — Ainsi pour découvrir quelle est la vertu principale qui en toute sécurité
pnissenons concinire à Dieu, il ost utile de remontor à la source de la chute de ces hommes pleius de ferveur et de vertu dont parlé saint Antoine. On n'en trouvera pas d'autre que l'indisrréuon et l'imprudence qui ont empêché qu'on ne gardât le liste milieu où se trouve la vertu, en allant tantôt jusqu'à i'excc'S, tantôt jusqu'à l'insuffisance. C'est pourquoi la pénitence;, la solitude, le détachement des hiens de ce monde, la charité et toutes les autres vertus pratiquions sans prudence, au lieu de conduire à la perfection et à Dieu , les ont entraînés au précipice. Donc, continue saint Antoine, avec la discrétion, k prudence est la principale vertu. C'est là cet reil dont Jésus- Clirist a dit, que s'il était simple et pur, tout le corps en serait lumineux, mais que s'il était vicieux et corrompu, tout le corps serait téiiébreux. Lucer7iacorporis tui,estoculus tmis. Si oculus iuus simplex fuerlt, totum corpus iuiun tuciduni erit. Si mitetn oculus Unis fuerit vcquam, totum corpus tuum tenebrosum. erit. {Matth. G. 2^2. 23.) En efïét, si l'œil de la prudence est pur, il saura discerner ce qu'il faut faire ou omettre pour agir avec rectitude, et tout l'homme bnllera de lasjtlcndeur de ses actes. Mais si cet œil est dépravé par les indiscrétions et les imprudences, l'homme tout entier sera couvert des ténèbres de ses actes vicieux . Enfin, après que le saint patriarche des anachorètes eut appuyé sa doctrine sur les exemples que lui ofiraient divers événements récents, il fut décidé, dit Cassien, tant par saint Antoine que par la religieuse assemblée, que la discrétion ou vertu de prudence est celle qui conduit en toute sécurité à Dieu, qu'elle est la directrice de toutes les vertus, qu'elle les maintient et que par elle on arrive plus facilement au plus haut degré d'une perfecliou consiiiimée. Tain beati Antonii, quam universorum sententia defi/iilum est, discretionem esse, qiiœ fixa (jradu inirepidum hominem perducat ad Deum,prœdictasque virfnlesjugiter conservât ill(rsas, cum qua adcov.summaiionisexccisa ■astigia minore possit /aitgalione cotiscendi. {tod. Collât, cap 4). 28. — Toute cette doctrine de saint Antoine est parfaitement exprimée dans ce peu de paroles de saint Bernard. Discretio omni virtuti ordinem ponif, ordo modum tribut t , c! decorem etiam, et perpetuifatem... lisf crgo discret io non tam virtus, quam quœdam modérai rix, et auriga virlutum, ordinatrixque afjecfmwi et moruni doclrix. Toile hune, et virtus vitiosacrit. {In Cantic, Scrm. 49). La discrétion (qu'on nomme
aiitrcmont priideiice), donno à loiitos los vertus la forme qu'elles iloivent revêtir, dit le Saint ; elle leur donne la modération, le lustre et la stabilité. La prudence est moins une vertu que le guide de toutes les vertus, elle règle leurs niouvenieuts et préside à leur pratii^ue. Belles paroles ! Elles moutreul l'imuieuse avantage qu'on a de posséder une telle vertu, nou-seuleuient en ce qui concerne la perfection, mais encore la persévérance dans une vie chrétienne. S'il est vrai, d'après saint Bernard et les saints dont nous avons tout à riieure parlé , que la prudence règle et modère toutes les vertus, si elle est l'origine de ce qui en elles est honnête, noble, splendide et lumineux; si d'autre part, les actions même bonnes eu elles-mêmes se pratiquent sans les conseils de la prudence, ne sont que désordre vice et imperfection, on devra dire aussi d'un chrétien, qu'il est prudent quand il est vertueux , et dire d'un autre chrétien qu'il est un imprudent, s'il est imparfait et vicieux. C'est donc avec raison qtie le sage appelle heureux, celui qui est largement doué de prudence, parce qu'il est plus riche que l'homme qui possède surabondamment l'or et l'arg<mt ; car les fruits qu'on en relire sont plus précieux que ceux dont les richesses procurent la possession. Beatus hvmo qui invenit sapientiam et qui affluit prudentia. Melior est acqui&itio ejus neyotialione aryenti et auri primi: et purissimi fructus ejus. {Proverb. 3, 13, 14). Le philosophe païen lui-même est arrivé jusqu'à la counaissance de ce bonheur dont la prudence est la source féconde, lorsque, éclairé par les seules lumières naturelles, il a dit, Prudentia ad beatamvitam satisest. Seneca, épis t. 85).