‹ Guide de l'alphabet du dessin, ou, L'art d'apprendre et d'enseigner les principes rationnels du dessin d'après natureChapitre 97 sur 161 · T>E CALQUE DIRECT DE LA NATURE · texte numérisé non relu

T>E CALQUE DIRECT DE LA NATURE

Une des plus grandes difficultés que présente dès le premier abord au débutant l'interprétation graphique de la nature réside surtout : 1" dans Tapprériation exacte des proportions et des mouvements des contours linéaires de l'objet; 2" dans l'appréciation du rapport de ces proportions entre elles, ainsi que dans celui des angles formés par les horizontales et les verticales avec les obliques d'inclinaisons variées c{ui circonscrivent l'ensemble de la forme et en dessinent le contour. Vaincre cette difficulté d'une manière sûre et pratique à la fois fut donc de tout temps une des premières préoccupations du dessinateur encore inhabile et du maitre lui-même, désireux d'appuyer ses théories sur une démonstration tangible et, par conséquent, irréfutable.

Aujourd'hui, la connaissance de la perspective est infiniment plus répandue que dans les siècles passés, et l'application des principes immuables de cette science a été suffisamment simplifiée pour devenir rapidement accessible aux débutants ; mais encore est-il utde, avantageux de leur faire voir la relation de ces proportions, pour qu'ils la comprennent bien. G'estlebut que nous pensons atteindre au moyen de notre cadre-isolateur, dont nous expliquerons un peu plus loin les divers modes d'emploi, et qui correspond d'après nature au carré-cadre dont nous avons constamment recommandé l'usage dans toutes nos publications.

Si, dans le petit olqet d'aspect rudimentaire, facile à transporter et à employer, que nous appelons cadre-isolateur, nous avons modifié et surtout considérablement simplifié la forme des objets précédemment employés dans le même but, au point d'en avoir fait un type nous appartenant bien en propre , nous ne prétendons pas cependant avoir plus que nos devanciers les plus lointains inventé le cadre-isolateur.

La première ouverture que le temps ou la main de l'homme pratiqua dans un plan vertical quelconque, pour permettre à un spectateur placé en deçà d'observer, selon leur place et leurs positions respectives, les objets groupés ou disséminés au delà, forma pour ce spectateur un cadre-isolateur. L'observateur, ayant, dans ce cadre naturel, la perception de plans immenses librement développés dont il appréciait au moins par intuition les grandeurs réelles, devait être vite amené à comprendre la réduction appa-

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rente de ces plans selon leur éloionement, par la proportion infinitésimale du cadre qui lui en offrait le tableau.

Des observations qui précèdent à la reche-rche d'un moyen mi'-canique permettant de reproduire le tableau visible tel qu'il se présente dans son ensemble et ses détails il n'y avait qu'un pas ; une surface transparente adaptée au cadre donné, un point lixé (le point d'œil) pour regarder l'ensemble, en même temps que la main, restée entièrement libre, pouvait, en promenant le crayon

Fig. 20.

sur les contours visibles, les retracer sar la plaque transparente, c'était bien le calque direct de la nature. Quoi qu'il en soit, parmi les mécanismes plus ou moins nombreux et ingénieux qui peuvent ^ avoir été inventés, mais dont, malgré nos rechercbes, nous n'avons vu aucune trace, ic lu-eniier dont nous ayons retrouvé le dessin et la description, et ([ui, par suite, reste pour nous le prototype du genre, a été inventé par Albert Durer vers 1520. Le mécanisme de cet instrument est rendu si lisible par le dessin que le maître lui-même en a tracé (fig. 20) que nous pourrions nous dis-

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penser de Tanalyser; nous allons cependant en dire quelques mots, afin d'en faire mieux apprécier toute l'ingéniosité.

Un cadre dont la bordure isole et délimite le tal)leau est maintenu verticalement sur le bord d'une tablette d'appui, au moyen d(; deux branches de fer, et la partie centrale du cadre est occupée par une surface transparente. Au c(>té opposé de la table, ici à droite, se trouve fixée par une vis une sorte de crémaillère qui permet au spectateur, c'est-à-dire au regardant, d'al)aisser ou d'élever à volonté, suivant la hauteur de son œil, un disque ajusté à la crémaillère et percé au centre d'un très petit trou qui figure le

point d'œll. On voit, en eft'et, dans notre dessin, où le spectateur est représenté exécutant son calque, qu'il a l'œil exactement sur l'ouverture centrale du disque, en même temps que le nez, jiour ainsi dire coiffé de cette solide lunette, maintient la fixité du rayon visuel.

^ Albert Durer, non content de nous faii-e voir le dessinateur à l'œuvre, a voulu, dans un deuxième dessin, dont nous donnons également le fac-similé (fig. 21), ofl'rir la preuve de l'opération en en montrant le résultat. Ici, le cadre à calquer est disposé à l'extrémité d'une tahle longue, tandis qu'un instrument posé horizontalement à Fautre bout de celte table sert d'objectif au dessinateur.

qui vient d'en terminer le calque. A ce moment, le démonstrateur, ouvrant ainsi qu'une porte le panneau mobile du cadre, nous présente en lace le dessin de l'instrument avec tous les raccourcis linéaires que sa position horizontale fuyante a fait subir aux contours sous le crayon du dessinateur, tandis cjue celui-ci paraît vérifier encore l'exactitude de son tracé en mesurant la hauteur existant réellement entre sa ligne d'œil et le bord du tableau.

Voici un passage du chapitre XXXII du Traité de la peinture. de Léonard de Vinci :

MANIÈRE DE DESSINER UN PAYSAGE d'aPRÈS LE NATUREL OU DE FAIRE UN PLAN EXACT DE QUELQUE CAMPAGNE

i< Ayez un carreau de verre bien droit, de la largeur d'une demifeuille de grand papier, et le posez bien à plomb et ferme entre votre vue et la chose cjue vous voulez dessiner ; puis éloignez-vou>

du verre à la distance des deux tiers de votre bras, c'est-à-dire d'environ un pied et demi, et par le moyen de quelque instrument tenez votre tète si ferme qu'elle ne puisse recevoir aucun mouvement; après, couvrez-

vous un œil ou le fermez et avec la pointe d'un pinceau ou d'un crayon marquez sur le verre ce que vous verrez au travers et contre-tirez au jour sur du papier ce qui est tracé sur le verre; enfin, calquez ce dessin qui est sur le papier, pour en tirer un autre plus net sur un nouveau papier; vous pourrez mettre en couleur ce dernier dessin, si vous voulez; mais ne manquez pas d'y observer la perspective aérienne. »

En 1G42. le père Dubreuil, de la compagnie de Jésus, présente ainsi, dans sa Perspective pratique, Vinvention ou la lunette d'Albert Durer :

Fifî. 22.

TRÈS BELLE INVENTION POUR FAIRE NATURELLEMENT DES PERSPECTIVES. SANS GARDER LES RÈGLES.

« Ceci servira pour ceux (jui aiment la peinture et prennent plaisir de s'en servir sans vouloir prendre la peine d'ouvrir le compas ni prendre la règle pour tirer une ligne ; car en cette pratique on n'a que faire ni de l'un ni de l'autre, et l'on fait néan-

LE MATÉRIEL ACCESSOIRE

moins de très belles perspectives, soit de bâtiments, de jardins ou de paysages (1). »

Cette manière d'opérer sur nature, que repousseront ceux qui savent dessiner et qui ne peut être mise en usage que par ceux qui n'ont aucune notion du dessin d'après nature et de la perspective, le père Dubreuil Ta perfectionnée, Ta rendue en quelque sorte pratique par la création d'un nouvel instrument ((ij2,-. 22) dont il parle ainsi :

a Avant de passer à la pratique, il faut savoir que la pièce principale et nécessaire pour cette invention est une feudle de verre bien nette, enfermée d'un châssis de bois bien délié. Chacun sait comme il faut retirer ce qui sera dessiné ; c'est pourquoi je laisserai cela pour dire qu'on peut marquer dessus le verre avec la plume et l'encre et, après que tout est fait, mouUler un peu l'autre côté du verre pour rafraîchir l'encre, et mettre du coté qu'on aura tracé un papier un peu humide, puis passer la main par- dessus, et le papier prendra tout ce qui était marqué sur le verre. »

Voici encore du père Dubreuil :

AUTllK 13ELLK INVENTION POIU IT, VTIQUER LA PERSPECTIVE, SANS LA SAVOIR.

(( Cette invention est trouvée aussi belle que la précédente, et quelques-uns l'estiment davantage, à raison que l'autre ol)lig^ à dessiner deux fois : la première sur le verre, la seconde à retirer ce qu'on y a fait, et en celle-ci l'on ne dessine qu'une fois et aussi exactement que l'autre .

» Je ne crois pas que pas un se soit servi de la lunette, qui est le secret pour faire toute chose dans la perfection. »

Fie. li.

(1) Nous n'avons pas cru ulilt^ de présenter ceUe citation et les suivantes avec l'or- Ihographe de l'époque.

Il est douteux pourtant que le père Dubreuil n'ait pas connu l'œuvre du grand géomètre Albert Durer.

Les figures 23 et 24 représentent le dessinateur à l'œuvre avec rinstrument dont nous venons de parler.

Il faut franchir un espace de temps assez considérable pour trouver des modèles de cadres à calquer différant de celui d'Albert Durer par quelque détail essentiel.

En 1799, le chanoine William Gilpin, écrivain anglais, dans ses Essais sur le beau -pittoresque, ouvrage qui fut publié en français à la même époque, donne l'analyse et le dessin d'un instrument (fig. 25) presque identique à celui d'Albert Durer et évidemment

inspiré du maître allemand, ainsi que tous ceux qui avaient paru dans l'intervalle, sans en excepter le type donné par Salomon de Caus en 1612 dans son Traité de perspective , type reproduit presque exactement par la figure 25.

Il ne nous paraît pas utile de reproduire ici l'analyse que William Gilpin a donnée de son cadre, dont nous avons parlé plutôt à titre de curiosité qu'au point de vue pratique, qui nous paraît avoir été négligé.

Beaucoup d'autres cadres à calquer, qui ont été tour à tour ou qui sont encore aujourd'hui recommandés aux dessinateurs, sont des mécanismes plus ou moins ingénieux dont nous n'avons rien à dire ; car ils rappellent tous à peu près complètement les types que nous venons de signaler, et ce ne sont que des cadres à calquer, servant uniquement à guider l'œil et la main de l'élève sans jamais s'adresser à son esprit ni tendre à développer son raisonnement. C'est en cela surtout que nous pensons différer essentiellement de nos devanciers, comme nous allons d'ailleurs mettre le lecteur à même d'en juger.

M. Liberl, peintre, décrit vers 1820, dans un Traité du dessin.

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