‹ Guide de l'art chrétienChapitre 126 sur 238 · LA CENE · texte numérisé non relu

LA CENE

Jésus et ses Apôtres sont rassemblés dans le Cénacle : les faits qui s'y passent offrent une succession de sujets très-divers : la manducation de l'Agneau pascal, la trahison prédite, le lavement des pieds, l'institution de l'Eucharistie, la distribution du pain et du vin consacrés, le discours après la Cène.

Quand Notre-Seigneur voulut laver les pieds de ses disciples, il se leva de table; le repas proprement dit était achevé, repas où s'était faite la manducation de l'Agneau pascal, et qui fut distinct delà manducation de la Pâque nouvelle, c'est-à-dire du corps et du sang de Jésus-Christ, sous les espèces du pain et du vin. Ce n'est donc pas sans raison que, dans des séries de tableaux comme celle de l^ Vie de Notre-Seigneur par le Beato Angelico, comme celle des toiles peintes de Reims, la Cène précède le Lavement des pieds; mais alors il ne s'agit pas de représenter l'institution du divin Sacrement, et la pensée^ qui domine le plus naturellement la représentation, est celle du trouble qu'éprouva le Sauveur lorsqu'il annonça que Tun des Apôtres le trahirait. Contrairement, en effet, à l'avis des interprètes qui placent, comme le P. de Ligny, ce dou- ']Oureux épisode après l'institution sacramentelle, nous admettons , comme plus vraisemblable. Tordre suivi par saint Bonaventure et rapporté par Catherine Enimerich. C'est d'ailleurs à l'impression manifestée par le Sauveur dans cette circonstance, à l'inquiétude des Apôtres, à la sollicitude de saint Pierre, au rôle de saint Jean, et à l'attention exceptionnelle attirée sur Judas, que se4*apportent la plupart des compositions de la Cène, qu'elles soient comprises ou non dans une série historique. La plus célèbre de toutes — celle de Léonard de Vinci — est particulièrement dans ce cas. Il n'en résulte pas que tout souvenir de l'auguste Sacrement

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de nos autels en soit ëcarté. Ce qui donne, au contraire, tant de pathétique au sentiment exprimé dans ce tableau, vient de la profanation dont le mystère d'amour va devenir l'objet au momeiit même de son instituticfti : pensée commune à l'artiste et au spectateur.

Lorsque Notre-Seigneur et ses Apôtres se rangèrent à la table pascale, on ne peut douter qu'ils ne l'aient tait en se couchant, puisque les Évangélistes le disent* et que tel était l'usage général alors ; reste d'une simplicité toute primitive, oii le sol de la terre servant uniquement de table, il avait bien fallu être couché pour s'approcher des aliments. Cette position admise, on s'explique facilement que saint Jean, étant à la droite du Sauveur, ait eu la tête appuyée contre son sein. On sait cependant que les artistes du moyen âge n'ont pas reculé devant la difficulté de lui accorder pleinement ce doyx privilège, en les tenant l'un et l'autre assis. Bravant l'invraisemblable et l'effet disgracieux d'une semblable position, ils n'ont pas craint de l'incliner si brusquement sur les reins, que sa tète va touclier la table en même temps que la poitrine du Sauveur, le haut et le bas de son corps formant un angle droit, tandis que tous les autres convives sont assis le corps ferme et la têie levée. Saint Bonaventure, prenant au sérieux cette pratique de l'art, expose, dans ses Médiiatiantj les impressions de l'Apôtre bien-aimé, comme ayant pu amener, à la rigueur, un semblable résultat, même à supposer que lesconvives fussent assis. Saint Jean aurait été si stupéfait, si poignardé jusqu'au fond des entrailles {cordialiier gladiatus)^ en comprenant qu'il y aurait vraiment un traître, et que ce traître serait Judas, qu'il se serait effectivement laissé tomber de toute la hauteur de son buste sur le sein de Jésus *.

Cette disposition du corps de saint Jean, pour rendre le recumbens in sinu Jesu^ s'observe, à notre connaissance, sur la porte latérale du XII" siècle, à la cathédrale de Pise; mais elle est moins générale encore au

1. Dhcumbebat cum duodeàm éis'.ipuUs iuiê (MaUh., xxvi, 20). Diêdun^enUbus Uik (Marc, XIV, 17). DUcubuit et duodechn ApostoU eum eo (Luc, xxii, U). Cum rtctfMtMft iierum (Joan., xiti, 12).

Le Père de Natalis , dans une première scène , a fait représenter Notre^Seigneur et les Apôtres mangeant TAgn^u pascal debout, avant de 8*étre couchés pour achever leur repaa ; mais Ton pense généralement que cette prescription de manger l'Agneau pascal debout, né regardait que les Israélites prêts à sortir de l'Egypte, et que, depuis, les Juiia n*y avaient pu été astreints.

2. Joannei vero ttupefaciui et cordialiter gladiatus, venus eum $e inclinavit et super pectus ejus reeubuil, (Médil. de S. Bonaventare, avec traduction de M. H. de Riancey, Paris, 1847, T. Il, p. 160.) La chose cependant s*ezplique mieux en admettant que les convives étant demi-couchés, leur busle restait levé. On comprend aussi que, en pareil cas, saint Jean se fût penché , jusqu'à toucher de sa tête le sein de son divin Mettre, ioraqu'à la suggestion de saint Pierre il lui demanda quel était le traître.

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