LE COMMENCEIIENT ET LE PREMIER JOUR DE LA CRÉATION
Le mystère de l'Incarnation, étant le dogme fondamental du christianisme, est aussi, nous ne saurions trop le répéter, i*axe sacré autour duquel, gravite Tart chrétien tout entier. Si le monde est créé, c'est que le Fils de Dieu devait s'y incarner; si le divin Artiste apporte tant de soin à la formation de rhomme, s'il en fait le roi de la création, c'est que le Verbe éternel devait s'unir à la nature humaine, pour exercer pleinement cette royauté. En conséquence, il arrive souvent dans les monuments de Tart, que» voulant représenter le mystère de la Création S l'artiste passe sous silence les œuvres des premiers jours, et s'attache de prime abord à la création de l'homme. Notre observation s'applique tout particulièrement à l'antiquité chrétienne. On ne voit point qu'avant le moyen âge, dont nous avons appelé la sève luxuriante, et qui aspire à tout embrasser, on ait entrepris de rendre, dans ses magnifiques détails, le récit complet de Moïse. Mais la création de l'homme, et plus encore celle de la femme, figurent, sinon parmi les peintures des Catacombes, du moins entre les sculptures de sarcophages, dans ce cycle de représentations tout imprégnées de puissantes pensées, qui alimentent l'art chrétien, aux iv' et V siècles. Nous avons déjà donné à comprendre pourquoi la création de la femme, préférablement même à celle de l'homme, jouit d'un tel privilège. L'ordre des faits que nous allons suivre nous y ramènera, et alors nous ferons en sorte de préciser mieux encore, s'il nous est possible, les raisons de cette préférence.
1. Mosaïques de la voftte aa bapiiskère de Florence; sculptures de la cathédrale d^Amiens.
In p7*incïp\o Deus creamt cœlum et tefram. Sous la forme de l*art, tout autant que sous la forme oratoire ou littéraire, la pensée chrétienne était fondée à se fixer sur ce mot initial de l'écrivain sacré : In principio, si semblable à celui de saint Jean : In principio erat Verbum^ objet d'un si beau commentaire de Bossuet, dans ses Élévations sur les mystères. Au commencement, avant que rien n'eût été fait, Dieu était, son Verbe était. Et Ton peut se demander s'il n'y a pas lieu de chercher à représenter Dieu se complaisant en lui-même, se contemplant lui-même, délibérant en lui-même, au sein de son éternité, avant que sa parole n'eût appelé aucun autre être à l'existence.
Dans une miniature de la bibliothèque de Bruxelles, nous avons vu la Sagesse éternelle siégeant, couronnée, sur un trône, avec un sceptre, un manteau royal , et ces mots : Ab initio et ante sœcula creata sum *, écrits sur une banderole qui, partant de sa main, se développe au-dessus de sa tête. Tout en admettant que Dieu puisse être représenté avant tous les temps, nous avons dit (T. I, p. 168) pourquoi nous n'aimions pas cette personnification de sa sagesse, distincte, sous figure de femme, de ses propres images. Il eût été plus sûr de commencer par la scène suivante, où les trois Personnes de la sainte Trinité délibèrent avant de se déterminer à la création, puis créent les Anges, et assistent ensuite à la rébellion et à la chute d'une partie de ces esprits célestes^ comme on le voit dans la suite de cette miniature.
Dans les mosaïques de Monreale, pour commencer la série de ses œuvres, le Créateur, au sein d'une auréole irisée, étendîtes bras; au-dessous de lui, le Saint-Esprit, sous forme de colombe, descend sur les flots de l'abîme, dont nous avons déjà signalé la figure personnifiée. Dans les sculptures de Chartres, Dieu est assis sur un nuage; en regard de lui sont, dans une autre niche, deux masses ondulées, et il semble sourire à sa première œuvre, quelque informe qu'elle soit encore, prévoyant ce qu'elle deviendra. Ce n'est même pas là encore l'œuvre du premier jour : le fiât lux n'a pas été prononcé. Dans les mosaïques d'une coupole secondaire, à Saint-Marc de Venise, — mosaïques qui, étant du xi^ siècle, priment en ancienneté celles de Monreale, — la scène s'ouvre par la figure de la colombe planant sur les sombres espaces. Le fiât lux vient ensuite : un Ange qui étend les bras au moment où la lumière jaillit des ténèbres, et qui représente tous les Chœurs angéliques , est lui-même probablement créé en ce moment précis. Quant au fait matériel de la séparation de la lumière et des ténèbres, il est représenté d'une manière assez
1. Ecéli., XXIV ; Prov., viii, 22, 23 ; Mme Jameson et lady Eafttlakc, History ofour Lord, T. I, p. 62, et non pas 162, comme on lit T. I. p. 167 et 168.
origioa le, dans cette conaposiUon.au moyen de deux dUques inégalement éclairés, divisés en zones concentriques, qui passent, ptr degrés, du clair & l'obscur, en allant du centre à la ciroonfërence ; et il en jaillit des faisceaux lumineux *. C'est expressément au premier jour et ^ l'application ■ de ces paroles : Fecil Deus luccm, appellavit lacent diem et tenebroi noclem, tirées, quant à la subâtauce seulement, du texte sacré, que tes mosaïques de Honreale assignent la création des Anges. A Chartres, la détermination du jour et de la nuit , sous ces ligures si pleines de poésie qui ont précédemment ùxé notre attention, étant l'œuvre de celte première jouruOe, les Anges n'apparaissent qu'au second jour, lori<que Dieu créa le lirmament.
Le premier jour <■■ la Cr<*lion. (Minialura du uim liècle.)
Dans le Psavtier de la Bibliothèque nationale (Suppl. lat.. 11'J4), les six jours de la création sont aussi représentés au premier feuillet,