‹ Guide de l'art chrétienChapitre 208 sur 238 · DB L'ASSOMPTION · texte numérisé non relu

DB L'ASSOMPTION

Venise. Les poses trop forcées de la Vierge, des ApMres, des Anges, y nuisent au sentiment, mais ils ne Tétouffent pas. Quelques*un$, moins agitas que les autres dans leurs mouvements, aiment, admirent, prient Térilablement; il y a delà suavité surtout dans la tête de Marie; elle goûte déjà les douceurs de la contemplation divine, et l'on sent que le peintre n'a pas oublié tout ce qu'il avait appris dans l'école de Bellini. Les défauts du genre s'aggravent, sans la compensation des mêmes qualités, dans les tableaux du Tintoret et de Paul Véronèse, de la même galorie, dans ceux d'Annibal et Augustin Carrache à Bologne, de Rubens à Anvers, etc., etc. Au témoignage d'Ayala, il parait cependant que des peintres modernes se sont écartés heureusement de celte manière de représenter l'Assomption de Marie par une sorte d'explosion toute matérielle, car, en se servant, par rapport au mode de représentation qu'il propose, de cette expression : a telle que Tont peinte quelques-uns d, quojam pinxerunt aliqui^ il n'entendait certainement pas parler des maîtres antérieurs au xvi<» siècle, alors tombés dans le plus complet discrédit. Il veut, avec parfaite raison, a la très-sainte Mère de Dieu, toujours Vierge, orn^ « de vêtements précieux, pleine de charme et de beauté {valde décora « algue pulchra)^ appuyée sur son Fils bien-aimé, selon ces paroles du « Cantique sacré: Quœ est ista quœ ascenditde deserto delicitsaffluens innixa « su^^r dileclum suum^^ b C'est ainsi qu'elle a été représentée par Giuntà de Pise, au Xkii^ et au xiv» siècle, dans les fresques de Subiaco, que ^ d'Agincourt a également publiées*. Mais le savant auteur ne remarque pas assez que ce qui suit dans son texte, ne se rapporte plus au même genre de composition. Après avoir dit que Marie s'éleva dans les hauteurs célestes, entourée de toutes parts d'une muItituded'Anges, il ajoute : « Quoique son corps glorieux, et delà plus admirable agilité, n'eût besoin a d'aucune aide, cependant, comme il est d'un usage plus habituel qu'elle « soit soulevée par la main des Anges, il est aussi bien de la représenter « ainsi ; cette assistance est peut-être plus conforme mêmeà la piété des fidè- « les. » Si la très-sainte Vierge est accompagnée de son divin Fils, venu audevant d'elle, elle ne peut pasêtreportéepar les Anges : maiselle peut apparaître avec lui, dans une auréole supportée par ces esprits célestes, et nous revenons ainsi aux compositions antérieures à la Renaissance. L'auréole, que nous conseillons, dans tous les cas, de leur emprunte^, offre le moyen leplus convenabledela glorifier, etde faire intervenir les Anges. Delà sorte*, ils n'ont pas à mettre la main immédiatement sur le corps sacré deMarie, ce qui est mieux assurément, vu leur forme humaine; on voit, dans cette occa-

1. Caot. vni, 5. Ayaîa, Pici. Chritt., L. IV, c. vii, g i. 8. D*A|^incoiir(, Peiniure^ pi. en, 31 ; cxxvi, 4.

452 GUIDE DE l'art GflaéTIBN.

sion, qae l'auteur du Picior eruditus a le juste sentiment des choses, et qu'il ne lui manque que l'étude comparative des monuments. Il associée YAssompiiony le Couronnement de Marie^ que nous en détachons pour plus de clarté, mais sans vouloir rien affaiblir de l'étroite connexion qui existe entre ces deux mystères.

DU GOURONNEMeNT DE MARIE.

Ayala décrit en ces termes une manière excellente, sans contredit, de représenter le Ck)uronnement de H^rie : a d'une beauté parfaite et d'une a exquise modestie, les mains jointes sur sa poitrine, elle reçoit, des (f mains du Père et du Fils, la couronne sur sa tête, au-dessus de laquelle « plane l'Esprit-Saint, dont l'Ange lui dit : Spiritus Sanctus superveniet in a le, et virtus Aliissimi obumbrabit tibi ; L'Esprit- Saint des^cendra sur vous, « et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre '. » Nous allions dire même que ce mystère ne pouvait être .aussi bien représenté d'aucune autre manière, mais nous* nous sommes aussitôt souvenu des vénérables mosaïques absidiales de Sainte-Marie in Transtevere et de ' Sainte-Marie-Majeure, et nous avons senti qu'on ne pouvait leur préférer absolument aucune autre composition. Si on regrettait, d'ailleurs, de ne pas y voir les trois Personnes divines concourir à la gloriûcalion delà Fille prédestinée du Père, de l'Épouse bien-aimée du Saint-Esprit, aussi bien quo de la Mère bienheureuse du Fils^ on y suppléerait facilement en représentant le Père et le Saint-Esprit dans la gloire rayonnante qui occupe le faite de la composition. On est fondé à croire même que ce signe céleste affirme la présence invisible delà divinité dans son unité et sa trinité ineffables, tandis que la Personne du Fils seule se manifeste extérieurement dans sa très-sainte humanité. Nous voyons, dans la mosaïque de Sainte-Marie in Transtevere (pi. xxv), la main divine tenant U couronne, non plus une couronne royale comme cell« qui repose sur U tête de Marie, mais une couronne de vainqueur, suspendue sur la tête i€ Jésus. Le Dieu fait homme, en effet, occupe le centre de la composition; il partage son trône avec sa très-sainte Mère, placée à sa droite, de sorte que Taxe central de ce siège glorieux, se trouvant entre Jésus et Marie, ne répond pas au milieu du tableau, occupé par Notre-Seigneur,et, au-dessus,

i. Fit ChrUt» L.IV, c. vu. §4.

DE l'assomption. 453

par la main divine. Cette main est proprement celle de Dieu le Père; mais, descendue dans la partie inférieure de l'arc de cercle qui représente Tempirée, les deux des cieux, etexpriraant l'activité divine, elle n'interdit pas à l'esprit de s'élever au degré supérieur de ce cercle mystérieux, pour y adorer la Trinité dans son essence. Elle l'invite, au contraire, à comprendre qu'au-deseus de l'action divine il y a Dieu lui-même : le Père, le Fils et le Saint-Esprit assistant invisiblement à la scène qui se passe sous vos yeux. Le Fils, en tant qu'uni aux deux autres Personnes divines, peut, en effet, être réputé habiter des hauteurs et des profondeurs inaccessibles; tandis qu'il apparatt, dans son humanité, tel que vous le voyez. Si, dans cette mosaïque, on apercevait la colombe au-dessus de lui avec la main divine, les trois Personnes divines se montrant ainsi sous des figures bien distinctes, la pensée ne pourrait plus se reporter vers les régions supérieures, pour les contempler dans leur unité. Yous auriez l'expression d'une vérité plus accentuée pour le regard, mais elle ne dirait rien de plus; elle dirait moins, peut-être, à celui qui entre pleinement dans Tesprit de la composition telle qu'elle nous est donnée. Cette composition est destinée à la glorification de Marie, patronne tutélaire de la basilique. Cependant, avons-nous dit, ce n'est pas au-dessus de sa tête qu'est suspendue la couronne tenue par la main divine. Cette couronne appartient à Jésus, et c'est là que l'on sent toute l'élévation de la pensée. Exalter le Fils, c'est exalter la Hère! C'est parce que Jésus est éternellement glorifié, parce qu'il siège au centre de tout, parce qu'en le voyant au plus haut des représentations visibles on doit comprendre qu'on ne voit pas encore ce qui fait sa plus grande gloire, puisqu'il règne par sa divinité dans ces régions inaccessibles à tous regards, dont te peintre, par des ornements, a cherché seulement â dire la richesse et les splendeurs; c'est, en un mot, parce que Jésus-Christ est Dieu, que Marie est si glorieuse, étant sa Mère. Aussi la main de Jésus, tendrement posée sur l'épaule de Marie, dit plus encore que la couronne posée sur la tête de Celle qui demeure bénie entre toutes les femmes; car la couronne dit seulement qu'elle est Reine, et la main de Jésus dit qu'elle est la Mère du Roi des rois, qu'elle est la Mère de Dieu !

Le Couronnement de Marie est plus expressément le sujet de la mo-^aïque absidiale à Sainte-Marie-Majeure, dans ce sens que Jésus met, dans le'moment même, la couronne sur la tête de sa irès-sainle Mère. La pensée s'élève très-haut aussi dans cette compoFitio.i, moins haut cependant qu'à Sainte-Marie in Transtever^» L'intention de glorifier la Mère de Dieu est égale de part et d'autre; mais le mode de glorification employé dans le plus ancien des deux monuments, fait concevoir la gloire de Marie sous un jour plus sublime, précisément parce que Jésus, au lieu d'être tout

occupé de lui rendre honneur, reçoit, dans ce momeoi même, des honneurs plus grands que les siens et les lui fait partager. A Sainte-Harie- Hajeure, l'axe de ce trône commun, où ils sont de même Tun et l'aotre assis, occupe le centre de la composition, et il n'en pouvait être autrement sans choquer le regard, dès lors que le Fils, la Mère et leur trOne sont renfermés dans une grande auréole. D'un autre c4té, le majesté de ce spectacle grandiose est accompagnée d'une teinte gracieuse. Nul autre sujet ne comportait mieux cet accord, et en. le maintenant, mais de telle sorte que la grâce passe de plus en plus du second rang au premier, les artistes, depuis cette époque jusqu'au xv^' siècle, l'ont traité avec tant de supériorité , que nous serions trop long si nous voulions décrire tous les Couronnements de la Vierge pouvant compter parmi les chefs-d'œuvre. Les tympans de nos cathédrales ouvrent la marche, à partir de l'époque où nous sommes arrivé; à leur manière se rattache ce groupe de deux statuettes en ivoire , qui compte au Louvre parmi les plus précieux joyaux de notre art national ^ Un pea après, en Italie, ce sujet fut l'objet d'une véritable prédilection dans l'école de Giotto. Nous avons parlé, — à propos des trois Personnes d6 la Trinité, semblables de visage, concourant au Couronnement de Marie, — d'un tableau, plein de suavité, du plus "ancien des Holbein, Jean-Michel, œuvre dont l'Allemagne peut s'honorer autant à nos yeux quedes oeuvres plus savantes, mais rien moins que suaves, du dernier et du plus connu des grands peintres de la même famille^. Lui-même il eût adouci sa manière un peu rude, s'il eût été inspiré par un pareil sujet. De même, Filippo Lippi paraîtrait avoir ennobli la sienne, lorsqu'il l'a traité dans la cathédrale de Spolette, tout en y maintenant un charme qui, à première vue, le ferait ressembler aux peintres mystiques. C'est par la profondeur des sentiments que ceux-ci se distinguent, c'est en pénétrant au fond de leur expression que l'on en sent toute l'intensité. Pour le Beato Angeliço, le Couronnement de Marie, c'est l'éternelle béatitude, à laquelle participent tous les élus ; et, sur ce thème, il a le champ ouvert pour exprimer, dans la physionomie des Saints appelés à former la cour de la Reine des cieux, toutes cesnuancesdélicieusesde la vision extatique,quiavaientattiréradmi'

ration de Vasari lui-même. Nous avons parlé de ce chef-d'œuvre de grâce et de fraîcheur, où Raphaël a, dans un même tableau, complété la pensée de l'Assomption de Marie en représentant son Couronnement. Nous cite-

1. Labarle, Arts induitrieU, pi. xvi. Annales arch., T. XXI. p. 345 Ce groupe en ivoire a -été acquis au prix de 31,500 fr., à la vente de la collection SoUikoff.

2. Fopsler, Mon, de la Peint, en Allemagne, T. I, p. 20. Cî tableau se Toil dans U galerie d^Aogsbourg.

OB l'assoiiftion. 459

roD86Dcore volontiers Botîcelli,ïti(]olfoGhiriandajo,etbiend'iiu(res,conime capables de nous iospirerces pieux sentiments, par lesquels nous pouvons en quelquesorte couronner nous-mêmes DOtre Reine qui estdanslescieux; mais, obligé de choisir, nous ue pouvons passer sous silence la voîïte absidiale de Saint-Simplicien, à Hilan, peinte par Ambrogio Borgognoue. On jugera de sa saveur par cet Ange qui célèbre sur la harpe... dirons-

Ange célfbnnl le Conronnement Js Hsrif,

nous: lesgrandeursdeMarie? disons plutôl : tout ce quiloi a mérité d'ilre si grande; car, en la voyant si douce, si modeste, si simple, alors qu'elle reçoit les pluK grands honneurs, vous êtes attiré par ses charmes plus (|ue ynus D'étés émerveillé par les splendeurs qui l'environnent. Toutes ces splendeurs des chœurs célestes, cepemlant, ne aoiitrifin comparativement à une belle ligure du Père éternel qui l'ombrage de sa toute-puibsance, on peut le dire, appliquant  la circonstance ces paroles^ de l'archange Gabriel : Et virtia Allittimi obumbrabît tibi. Cette figure noble, douce et sereine, de taille assez colossale à 'proportion pour donner l'idée d'une grandeur immense, accompagnée du Saint-Esprit planant sur sa poitrine, domine et embrasse le groupe de Marie, directement couronnée delà main de Jésus.

On voit qu'il y a bien des manières de faire participer la Trinité entière i la glorification de la plus chère de ses créatures. Aucune des composi-

tiens que nous venons d'énunnérer n'est littéraltrinent conforme à la description d'Ayala; il faut arriver à des temps plus modernes pour trouver df s exemples de cette conformité, et alors ils se multiplient. Le théologien espagnol pouvait avoir particulièrement en vue un tableau de Velasquex^qoi se voit dans la galerie deMadrid. On n'y trouvera pas Tinteosité exquise de pieux sentiments, que nous offrent les peintures d'AmbrogioBorgognone et du Beatj Angclico, mais le sentiment en est «^levé, la composition d'une noble sobriété; nous en acceptons ^ut, à l'exceptioD d'un ou deox Anges culbutant dans les nuages. Un tableau du Guide dans la galerie de Bologne, dont le Couronnement de Marie occupe la partie supérieure, nous fera goûter sa manière douce et gracieuse, sans donner prise i aucune grave réclamation. Et les quatre saints patrons qui sont symétriquement rangés dans le bas du tableau, associés par une pieuse contemplation k la scène qui se passe au-dessus d'eux, le feront classer, avee plus de raison encore, parmi ceux où le maître s'est montré le plus imprégné de réminiscences mystiques. Ainsi se trouve de plus en plus justifiée cette pensée, qu'aucun autre sujet n'était mieux fait pour inspirer dans ce sens.

Pour nous résumer et conclure quant à la composition d'un Couronne^ ment de Marxe^ nous dirons avec Ayala que ce n'est pas trop d'y faire concourir les trois Personnes divines; mais on peut exprimer leur présence, sans que le Père et le Saint-Esprit apparaissent extérieurement. Il n'est pas nécessaire que le Père, quand il apparaît, mette la main sur la couronne : il peut présider au couronnement accompli par son divin Fils. Le Saint-Esprit peut lui-même tenir la couronne avec le Père et le Fils, quand il est représenté en homme, comme dans les sculptures de Verrières (T. I, p. 172). C'est cependant au Fils qu'il appartient plas spécialement de couronner sa Mère : si une seule des Personnes divines couronne Marie, il est mieux que ce soit lui, préférablement au Père; il est mieux surtout, si une seule personne divine apparaît, que ce soit encore lui. Quelquefois, au lieu de recevoir directement la couronne d'aucune main divine, Marie est couronnée par les Anges. Il en est ainsi certainement dans le tympan de la cathédrale d'Amiens, et probablement dans celui de Notre-Dame de Paris. Alors ces esprits célestes sont les instruments de Dieu, et ce mode de couronnement a la même signification et la même valeur, en présence de Notre-Seigneur seal ou de la sainte Trinité, au nom de qui il se fait, que si les personnes divines l'accomplissaient sans intermédiaire.

Marie, dans la scène de sc)n Couronnrmeut, jusqu'au xiv*" siècle, est toujours assise, — ou du nioins les exceptions ne nous sont pas (onuues;

DE l'assomptio.n. 457

— cette position répond mieux au texte : Astitit Regina a dextrn tais; elle s'est maintenue tant qu'a duré dans l'art l'ère de ]a dignité. Quand est venue l'ère de la sensibilité, la sainte Vierge a été représentée à genoux pour recevoir la couronne immortelle, ou, tout au moins, on l'a fait incliner plus fortement sur son siège. Alors également, au lieu de faire asseoir Jésus et Marie sur un trône, on leur donne pour siège les nuages : ainsi l'a fait le Beato Angelico. En cela même, on voit une teinte de ce naturalisme simple et mQdéré qui, au xv^ siècle, infiltré au sein des écoles les plus mystiques, n'arrête pas leur essor, mais influe pour sa part sur leur direction. Pour nous en tenir, en finissant, au peintre Angélique, dans les Couronnements des cellules de Saint-Marc, de la galerie des Ufizzi, du panneau venu de VAtmunciaia dans la galerie de TAcademie, tous à Florence, on observera que Marie est assise. Elle est à genoux dans le Couronnement du Louvre. Mais toutes, ces compositions n*en ont pas moins pour trait commun une candeur si virginale chez la Reine de tous les Saints, qu'on peut les donner pour modèles aux jeunes filles qui, couronnées aussi, s'approchent pour la première fois du divin Sauveur, se donnant à elles dans la communion. Et, invités à chanter le Magnificat^ nous sentons que c'es^t en insistant sur ces paroles : Excdtamt hùmiles^ « Il a exalté les humbles s, que nous célébrerons le mieux, et le plus à son gré, les gloires de Marie.

ETUDE. XVL

Page 1