CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
L'Apocalypse nous a mené jusqu'à la fin des temps, jusqu'à la consommation de toutes choses. Toutes les fins dernières de Tbomme et du monde y sont mises en scène : on y voit apparaître la mort, le jugement, le paradis et Tenfer; et l'artiste chrétien y trouvera toujours une ^ource abondante de notions et d'inspirations pour représenter ces mystères. Ils n'y figurent cependant que secondairement et en raison de leurs rapports avec les combats et les triomphes de l'Église, qui constituent en propre le sujet de ce poëme merveilleux, et l'étude que nous lui avons consacrée ne nous dispense pas de nous occuper de chacune de nos fins dernières, envisagées en elles*mêmes et indépendamment de l'aspect qu'elle» peuvent prenJre dans b livre du prophète de Patlimos.
On n'oubliera pas que le point de vue commun à tous les mystères, dans le cours de nos Étude$^ est toujoui*s le mystèi*e fondamental de l'Incarnation. Ce mystère projette sa lumière sur l'origine des choses, et nous le retrouvons, à leur issue, dans toute sa grandeur et avec sa souveraine efficacité. Il s'est présenté h nous sous forme d'avènement, et voici le dernier avènement, l'avènement définitif. Jdsus-Ghrist n'était donc encore qu'imparfaitement venu, puisqu'il avait besoin de venir encore. Il ne régnait qu'imparfaitement, tant que le monde demeurait partagé entre le bien et le mal, entre ses ennemis et ses élus; tant que ses élus eux-mêmes demeuraient en lutte contre une nature corrompue, dont la grâce ne triomphait pas toujours.
Le Fils de Dieu, enfin, apparaît tel qu'il est, ettel qu'il doit être : un Sauveur qui ne laisse plus subsister aucune des fautes qu'il est venu
réparer, un vainqueur qui ne laisse plus aucun refuge aux fnauxqn*il e-t venu combattre, un roi auquel tout obéit jusqu'au plus profond des cœurs, un prince de la paix souverainement aimé. Un pareil mystère ne devait s'accomplir que par une complète séparation. Tout le bien sera recueilli d*un côté, tout le mal sera rejeté de l'autre. Le bien, effet direct, produit vivant de l'Incarnation, régnera dans sa plénitude; le mal, rejeié dans un état d'impuissance, ne comptera plus que pour rendre, à sa manière, un éternel hommage aux justices éternelles. Le dernier avènement se présente donc tout à la fois comme un mystère de triomphe et de séparation : séparation nécessaire, dans les vues divines, pour consommer le triomphe; triomphe dont la pçnsée domine celle de la séparation elle-même.
A la considérer ainsi, tout ce qui s'altacbe de lugubre à Tidée du Jugemeiit final devrait disparaflre. Hais l'artiste chrétien, pas plus que le moraliste, ne doit oublier que, dans l'état des esprits, il est bon d'imprimer une crainte salutaire des jugements de Dieu, alin que chacun rejeue courageusement de soi tout ce < ;ui lui fermerait l'accès du bon coté, aa grand jour du solennel triage. C'est alors que l'arrêt est prononcé pour tous ; mais la question, pour chacun, se résout au moment de la mort. L'âme, -en se séparant du corps, natt aussitôt à la vie éternelle, alor< même qu'elle doit reposer comme dans les langes d'une longue et douloareuse épuration, avant de goûter les fruits de la béatitude-, ou bien, en mourant tout à la fois de la première ot de la seconde mort, elle devient incapable de se relever d'une réprobation à jamais consommée.
La manière la plus chrétienne d'envisager la mort, celle par conséquent qu'il convient le mieux de représenter *dans Tart qui veut être chrétien, consiste à la faire apparaître comme préiudedu Jugement, dételle sorte que l'on voit s'ouvrir'la destinée i jamais heureuse ou malheureuse dont elle est la porte. C'est ainsi qu'elle apparaît au Campo Sanio de Pise, dansl'œuvred'art assurément le plus considérable qui lui ait été consacrée. Voulant faire de ce magnifique cimetière comme un palais |H>ur leurs morts, les Pisans recherchaient, pour en orner les murs, tous les sujets les mieux appropriés ft sa destination. Déjà ils y avaient fait figurer l'histoire de Job, qui fournit toutes les leçons aux offices de l'Ëglise célébra pour le soulagement des défunts; puis celle des principaux patrons de h cité, qui devaient, jusque dans la tombe, en protéger les habitants. Li Création s'y voyait tout d'abor), en attendant que BenozEO Gozzoli, dans le siècle suivant, vint y exposer toute la suite des récits bibliques; et, dès lors, on était convié, en voyant comment les choses avaient commencé, à songer aus^^i comment elles devaient finir. Les grands mystères de U Passion, de la Résurrection et de l'Ascension, vous rappelaient quels
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moyens vous étaient donnés pour que cette issue vous fût favorable ; et, comme le plus parfait modèle d'une vie passée avec de semblables vues, vous aviez sous les yeux le spectacle d'une Thébaide, où les Pères du désert faisaient leur unique affaire du service de Dieu. Ce fut quand le xiv^ siècle, qui avait vu exécuter tous ces travaux dans sa première moitié, inclinait sur son second versant, que vint la pensée d'adjoindre, à tous ces sujets si bien appropriés à l'idée de nos fins dernières, la représentation directe de ces fins elles-mêmes : la Mort, le Jugement, le Paradis et l'Enfer. L'exécution fut confiée à André Orcagna. Si ce grand artiste n'eut pas personnellement l'initiative du sujet, il l'a traité, du moins, d'une manière très-originale. Elle était sans précédent, quant à la Mort. Le Jugement du Campo Santo, conçu, quant à l'ensemble de la composition^ selon des données devenues traditionnelles pour la plu- *\^art, porte lui-même, dans les détails, le caractère d'originalité dont ll^us parlons. Le Paradis et l'Enfer, le premier surtout, ne sont ensuite qu'une dépendance; et il faut aller à Florence pour les trouver peints^ de la même iilain ou sous la même direction, comme formant à eux seuls tout le sujet d'un tableau.
DE LA MOaT.
La grande composition d'Orcagna, connue sous le nom de Triomphe de la Mort^ dont nous donnons (pi. xxvu) la partie centrale, mérite son nom dans ce sens que rien n*y résiste à l'impitoyable vainqueur. Cependant le titre ne répond pas, ce nous semble, à la pensée première du tableau; cette pensée serait mieux rendue en l'appelant seulement la Mort^ comme on dira ensuite le Jugement. 11 n'en est pas comme du tableau de Bagnacavallo, à Bologne, qui a véritablement pour sujet le Triomphe de la Mori. Il y a, entre ces compositions, la différence d'un combat à une ovation. Ici/ la Mort combat, puisqu'elle frappe; mais ce n'est pas ps^rce qu'elle rencontre des adversaires : elle ne fait que des. victimes. Nous avons dit précédemment (T. III^ p. 321), comment elle était personnifiée sous la figure d*une puissante furie, mais d'une furie parfaitomont maîtresse de ses coups. Près d'elle, deux Génies tiennent déployée cette proclamation :
Schermo di saver e di richessa Di nobilità ancor di prodessa Val nente a coipi di costei Gio anchor non si trova contra di lei.
486 GUIDB DB l'art GHRltTIBN.
0 lectore neuno argumento Or noo avère lo teliecto spento Di stare sempre aparechiaio Gbe non ti giunga imortal pecbalo.
< Pour se défendre, ni le savoir, ni la richesse, ni la noblesse, ni li a piouesse ne servent de rien contre les coups de celle-ci : par rapport « à elle, tout cela mênoe ne compte pas. 0 lecteur, prends-y ganlel a point de prétexte, tiens-toi toujours prêt : frappé en état de péché, a ton péché serait immortel ! »
En effet, savants docteurs, riches bourgeois princes, cardinaux, évéques, gisent pêle-mêle, déjà atteints par celle à qui nul ne résiste; un chevalier tout bardé de fer a succombé comme les autres, malgré son épais!«^ armure. Voilà que l'impitoyable faux plane en ce moment sur un bos» quet d'orangers, prête à frapper ces gens du monde qui se livrent à leun plaisirs, sans songer au coup qui les menace. Dos misérables, au contraire, du côté opposé, l'implorent comme le remède à leurs maux. Plus loin, trois princes, accompagnésd'unesuite brillante et nombreuse, rencontrent, au milieu d'une partie de chasse, trois tombeaux ouverts où gisent en putréfaction un pareil nombre de corpsquiont aussi porté des couronnes. C'est une forme de la mise en scène du lai des trois morts et des trois \\U, employée ici comme accessoire. Ces princes et leur suite sont bien avertis; ils le sont d'autant mieux qu'un pieux solitaire se rencontre là tout exprès pour leur adresser de salutaires exhortations. En profiteront-ils? Ils le donnent peu à espérer. Ils sont désagréablement impressionnés; cette vue les importune. Parmi eux, il en est qu'elle fait réfléchir; il en est qui s'y attachent avec une certaine curiosité; il en est qui détournent le regard; il en est qui trouvent seulement que cela sent mauvais. 11 n'y a, dans le groupe , qu'une jeune princesse qui , prêtant l'oreille aux paroles du solitaire , en prend vraiment l'^occasion de se donner i Dieu. Tous les autres chercheront plutôt à s'étourdir; et quand la mort viendra^ dans quelques heures peut-être, si poignante qu*ait été la leçon, ils n'en seront pas moins surpris. On voit bien que tous doivent y passer, quand on confiidère le monceau de cadavres qui gisent près de là. Aucune puissance humaine qui puisse parer ces coups: ni l'élévation du rang, ni le courage, ni le savoir, ni la richesse, comme le disent tout à la fois et la grande inscription qui se déroule sous vos yeux, et les insignes qui accusent la condition des morts. Tout ce qui a vie dans ce monde doit mourir; et, pour le mieux affirmer, voici, jusque dans un moindre détail, un renard qui saisit une poule.
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Un moyen existe pourtant, de se montrer supérieur à la mort, on dirait presque de ne pas mourir. Voyez, en effet, cette pieuse Théb*aïde qui a trouvé place dans une partie supérieure du tableau : ce sont des vieillards qui l'habitent, car c'est là que les années peuvent s'accumuler sans faire sentir leur poids, et les animaux qui les entourent semblent eux-mêmes à l'abri des coups de la mort, tant ils sont paisibles, les uns et les autres, sur leurs collines verdoyantes. Est-ce i dire qu'une vie consacrée à Dieu ne doit pas finir? Elle finira, mais comme finit le jour, par un doux sommeil, suivi bientôt du réveil. Alors, la mort ne Tient pas comme un coup; elle ne remporte aucune victoire : elle est vaincue, au contraire.
Toute la morale du tableau n'est pas renfermée dans ces termes ; il en est une plus haute encore, dans la pensée du partage qui s'opère au moment où est porté le coup décisif : nous cesserons de l'appeler fatal. Alors l'âme, affranchie par la mort, s'échappe du corps; si sa vie a été vertueuse, son bon Ange vient à sa rencontre et l'emmène au séjour de la paix : telle l'âme de ce bon évoque, qui, dans ce moment, s'exhale de sa bouche. Mais malheur à vous, si votre vie n'a pas été pure: la sainteté de l'habit, qui a pu dissimuler les désordres de votre conscience, ne vous sauvera pas; et c'est en vain que l'âme de cette religieuse réclame contre le démon qui l'étreint. La malheureuse tient une bourse à la main : elle n'avait pas observé son vœu de pauvreté, et son sort ne sera pas différent de celui de ce riche financier, dont l'âme, saisie par les cheveux, s'en va comme d'elle-même vers le gouffre enflammé où les démons vont précipiter toutes celles qui leur sont livrées.
L'abrégé très-sommaire de cette vaste composition, que nous avons rencontré dans une miniature de la Bibliothèque nationale (Ital. 122, fol. 50 \^)n ne s'est attaché qu'à exprimer l'irrésistible puissance de la Mort. Lancée sur son cheval au galop (T. III, p. 320), elle .va, d'c^ne de ses flèches, atteindre au front un chevalier vainement défendu par son armure. Le sol est jonché de ses victimes, et deux jeunes filles folâtrent près de là, sans la voir, sans y songer. Questà sie iamortechi non garda ni a richo^ ni a povaro^ ni a serve^ nia forte^ etc., « Celle- ci est la mort qui, à a riche, pauvre, serviteur, puissant du monde, à tous réserve le même a sort, sans y regarder», est-il dit dans l'inscription qui la surmonte; et, sous la flèche qui atteint le chevalier, on lit : Questo si se ne défende^ « Celui-là même ne peut s'en défendre ».
Dans cette miniature, on ne fait, en définitive, que rendre les pensées que l'on aima tant à mettre enjeu, un peu plus tard, dans les danses macabres. Celles-ci, en effet, offrent au fond un sens éminemment moral, et ce fut dans ce sens qu'elles furent d'abord employées à la décoration
des cimetières ^ Elles disent qu'à tout âge, en tout état, en toute situation, la mon vient vous surprendre (T, I, pi. xxv, fig. 6, 7). En vain le sergent d*arme met la main sur la garde de son épée; en
vain le cavalier veut fuir Ce savant médecin est saisi au moment
même ou il considère avec complaisance son précieux antidote. Cet avare ne peut achever de compter son trésor : quand l'heure est venue, il n'est aucun délai ; il n'en est pas même pour achever une bonne œuvre commencée : voyez ce chartreux qui récitait son office, ce cordelier qui allait
prêcher Et ce tout petit enfaht : il est enlevé comme il jetait à la vie
son premier sourire.
Tenez-vous donc toujours prêts.
Mais il arriva promptement qu'on se fit un jeu, autant qu'un enseignement, de ces sortes de sarabandes de la mort; elles tournèrent à la caricature, et chacun y vit facilement un motif de rrre sur le sort de son voisin, au lieu de se sentir porté à réfléchir sur celui qui l'attendait à son tour, peut-être à l'heure même !...
Les trois vifs et les trois morts, souvent représcTités isolément pour dire la pensée de la mort , ne tournent , au contraire « jamais au rire, que nous sachions. Nous aimons le sérieux en pareille matière; nos plus grandes préférences demeurent néanmoins toujours pour les compositions ou la mort est représentée en tant qu'issue heureuse oa malheureuse. Un exemple, antérieurde plusd'un siècle aux peintures d'Orcagna, nous en est donné dans le vitrail du Jugement dernier^ à Bourges, où la mort du juste et celle du pécheur sont présentées, dans la partie inférieure, comme le préliminaire de ce Jugement. VArs moriendi^ dans sa composition finale, nous donne aussi un exemple de la bonne mort, qui offre tous les éléments d'une bonne composition. Nous voudrionsque les démons et leurs figures grotesques y tinssent moins de place. Hais ils n'y paraissent, d'ailleurs, i\\XQ pour dire leur défaite, pour dire que l'âme du défunt leur échappe. Elle vient d'être recueillie par les Anges; il Ta renduedansla paix,ayantencoreàla main le cierge bénit quel'aideàtenir ou un bon religieux, ou la figure allégorique de la religion, qui l'a assistée ses derniers moments. Il est mort, en conformité avec le Sauveur attaché à la croix qui sedresse devant lui, non plus seulement comme une simple image, mais comme la réalité toujours vivante du mystère qui s'accomplit sur le Calvaire. Jésus apparaissant ainsi près du lit de mort, est entouré de la sainte Vierge, de saintJean, des saintes Femmes, etsuîvide la multitude des Saints qui ont recueilli les fruits du divin sacriGce poar bien mourir.
1. Le plus ancien exemple qu*on en connafsse, est celui du cimetière des InDOcenls, i Paris, en U24.
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DU JUGEMEPrr.
LeJug^ementdernier,pourceux qui sont morts dans lagrftcedeDieu,n'a plus rien d'effrayant, et nous le verrons prendre môme une couleur riante, sous le pinceau du Beato Angelico» qui en avait fait un de ses sujf>ts de prédilection. Ilentendait bien imprimer aussi une salutaire horreur, en peignant les déshérités de la gauche ; mais la pente de son âme Tentralnait tellement vers la droite, qu'il y entraîne avec lui les yeux du spectateur, et il les fixe avec tant de charme sur la joie des élus, que c'est à peine s'ils peuvent s'en détacher pour remarquer le sort des réprouvés.
C'est cependant par son côté le plus terrible que cette grande scène du Jugement semble surtout devoir être peinte, puisque c'est celui ou rÉglise nous la présente dans le Dies irœ, a le jour de colère ». Cette hymne grandiose, qui, pour la foule des fidèles, donne le ton à toute la partie de la liturgie où elle estchantée Jes invite donc à considérer le dernier jour principalement comme un jour de vengeance. Le juste y tremble luimême, car il fut pécheur, et c'est en suppliant et les larmes aux yeux qu'il obtient son pardon : ffutc ergo parce Deiis. C'est bien , en eflfet , la disposition où nous devons toujours être en cette vie : envisager le Jugement , précisément pour n'avoir pas à le craindre ; k moins que nous ne nous livrions avec tant d'abandon au divin Sauveur , que nous puissions nous considérer comme incorporés à lui et devenus des membres inséparables de lui-même, à la vie, à la mort. Telle était la disposition dominante chez les premiers chrétiens y elle les eût amenés, s'ils avaient représenté le Jugement, à le considérer comme la consommation de cette union sublime. Nous ne voyons point qu'ils l'aient fait directement, et on se l'explique par notre observation même; maison peut croire qu'ils l'ont représenté par voie d'allusion; lorsque, h côté du Bon Pasteur, à l'opposé d'une ou plusieurs brebis qui s'approchent, l'on en observe une nu plusieurs autres qui s'éloignent : c'est dire qu'elles se jugent elles-mêmes. N'est-il pas vrai, en effet, que le Souverain Juge ne fera que ratifier et promulguer la sentence que les réprouvés auront d'abord portée contre eux-roêm^s? Cette manière douce et cependant décisive de présenter la chose, allait bien au caractère de l'art chrétien primitif. Une allusion plus positive au Jugement se remarque dans les mosaïque^s de la nef, à Saint-Apollinaire*le-Neuf, de Ravenne; mais pour rappeler, dans la série de faits évangéliques qu'on y voit figurer, l'annonce prophétique que le Sauveur fit du dernier jour, où
il devait appeler les brebis à sa droite et rejeter les boucs à sa gauche, eflectivement, de chaque côté de lui , on voit représentés les brebis et les boucs.
Nous ne croyons pas que le Jugement ait été mis en scène d'une manière vraiment directe et solennelle, avant ou beaucoup avant le xii^ siècle * ; et nous le voyons apparaître comme un trait caractéristique de la nouvelle phase de l'ascétisme et de l'art chrétien qui achevèrent alors de prévaloir. Le Souverain Juge devient la forme principale donnée ao Christ triomphant, et c'est en vue de son triomphe plus encore que des terreurs que doivent inspirer ses jugements, qu'on le voit d'abord apparaître. Pendant tout le xm* siècle encore et même dans la statuaire du XIV", oii cependant le sort des élus et celui des réprouvés sont l'objet de scènes si variées et si dramatiques, il conserve personnellement, au-dessus de toutes les péripéties de ce drame émouvant, un grand caractère de calme et d'impassibilité. Il ne s'incline pas vers la droite, il ne fait aocao geste de répulsion vers la gauche : « Me voilà d, semble-t-il dire, dans sa majesté, les deux mains également levées (T. I, pi. vni). En'Italie^dans les Jugements derniers sculptés par Nicolas de Pise, il conserve encore ce caractère: il apparaît, et c'en est assez : la justice a son cours, tout rentre dans Tordre, et l'exécution de la sentence n'est plus qu'un détail, un soin iaisséà ses nrinistres. Le P. Cahier a fait remarquer, avec raison, ce qu'il y avait de lieauté supérieure dans cette attitude du Souverain Juge. Il ne faut pas méconnaître, cependant, qu'on a pu le faire beau autrement. 11 n'y a pas dans l'art, dans la poésie, dans le discours, qu'une seule manière de bien dire. Entré plus avant dans la période des sentiments, -Orcagna assurément a mérité d'être loué, à son tour, lorsqu'il a représenté le Christ de son Jugement y découvrant d'une main la plaie de son côté, et montrant l'autre main percée elle-même, pour attester, en se tournant vers les coupables, qu'il a tout fait pour les sauver, et qu'ils sont eux-mêmes les seuls auteurs du malheur éternel auquel ils se voient condamnés (pi. xxvui).
L'attention, dans ce tableau, est ainsi portée principalement sur les réprouvés. LeBealo Angelico, qui la porte de préférence sur leséius, dans le plus complet du moins de ses Jugements derniers^ à l'Académie de Florence, a dirigé les yeux du Sauveur vers la droite ; sa main comme son regard annoncent également qu'il prononce ces douces paroles : Venite henedkti Pairis mei^ « Venez, les bénis de mon Père », tandis que le revers de sa matn gauche, peu tendue toutefois, annonce suffisamment l'arrêt qui frappe les maudits. Dans la vignette de Simon Yostre, que nous re-
1. On le voit dans TÉvangéliaire grec de la Bibliothèque nationale (n» 7i) ; mais cela même nous donne lien de douter de Tanliquitë qu'on lai attiibue.