LÀ FUITE EN EGYPTE, SELON LA PIÉTÉ ET L IMAGINATION
La légende du voleur est trop incertaine, et aujourd'hui trop peu connue, pour qu'en nous y attachant, nous ayons eu d'autre intention que de faciliter l'intelligence des anciennes représentations de la Fuite en Egypte. Nous ne saurions conseiller de les imiter en ce point, quand il suffit des trois acteurs essentiels de cette scèiie, Jésus, Marie et Joseph, pour en rendre tout le charme. Nous disons trois acteurs, et cependant il est un quatrième, qui, dans son humbler(}le,nedoitpasétre oublié, quand on voit tout le parti que les artistes chrétiens ont su en tirer. Voyez l'àoe qui porte Jésus et Marie, sur notre couvercle de châsse (pi. vm) ; comme il se prête de bonne grâce à sa mission, comme il marche courageusement'où lediviii Maître l'appelle! On objectera sans doute, si l'on considère les conditions d'imitation naturelle, que ses mouvements et ceux de saint Joseph ne sont pas proportionnés : l'âne va trop vite et le saint conducteur trop doucement; aussi ne faisnos-nous valoir, dans la circonstance, que l'entrain du bon animal, comme exprimant une promptitude d'obéissance qui s'applique, on lèsent, au groupe tout entier. Pans la miniature du Ménologe grec, oii les mouvements sont mieur harmonisés, le même sentiment peut s'aperce\oir, mais il n'est pas aussi vivement rendu. On remarquera d'ailleurs sur ces deux monuments, que l'Enfant Jésus, tout en subissant les humiliations de la fuite et les douleurs de l'exil, montre cependant qu'il est Dieu, car il bénit, et dans la miniature il porle de plus le volume symbolique. Sur la Preddla de Dom Lorenzo, à la Trinité de Florence, l'ère de la dignité ayant fait place à celle des pieuses affections, le divin Enfant e««t serré avec tendresse par sa trèssainlo Mère, et leur monture, entrant elle-même dans un pareil sentiment, est moins occupée de sa marche, et incline la tête pour jeter un œil de complaisance sur son précieux fardeau.
Mais c'est encore le Beato Angelico qui va nous offrir le chef-d'œuvre du genre; son âne aussi, dans le tableau de la Vie de Noire-Seigneur^ à l'Académie de Florence, a un clignotement de l'œil qui le reporte vers
MYSTÈRES DE LA SA1NTB ^NFANGE. i85
Jésus; mais, en même temps, îl marche, parce qu'il a reçu Tordre de marcher; îl n'a besoin ni de lien, ni de guide; il va oii il doit aller, il va, et ne va pas trop vite; saint Joseph peut le suivre, en soutenant son pas sans avoir besoin du le hâter, et l'humble créature contribue bien sérieusement à donner à tout le tableau ce doux air d'abandon à des ordres divins, dont une teinte 'de tristesse sur le visage de Marie et de Joseph fait apercevoir la rigueur, sans rien ôter aux saints personnages de leur ineffable sérénité. Marie, là encore, serre Jésus contre son sein,elle appuie sa jcue contre sa joue; Joseph lessuit, l'œil en avant, où Dieu l'appelle, chargéd'un modeste bagage : moyen plus sûr de dire sa pauvreté que s'il n'avait rien à porter, car alors on pourrait lui supposer ailleurs d'autres ressources. Et Jésus ne bénit plus de la main, il est trop un enfant pour rien faire \ ses mains mêmes sont enveloppées dans ses langes; il n'est plus à lui, il est tout à qui le porte, mais son œil enfantin est si doux, qu'il nous bénit du regard, on peut le dire, autant qu'il sourit à la volonté
de son Père céleste, autant qu'il sympathise aux légitimes tristesses de sa tendre Mère.
Celte composition est vraie, elle est gracieuse dans son caractère éminemment pieux, et, sous son voile de mélancolie, elle porte au sourire par sa fraîcheur. Scène riante et fraîche, au point d'en exclure tout pénible souvenir : telle on fera volontiers la Fuite en Êgyptequ2iU(\ on la voudra dramatique et pittoresque, à partir du xvi** siècle. Les artistes jouent alors des variantes sur ce thème : le voyage d'une jeune mère avec un joli enfant, voyage dont les Anges etia natureentièreviennenttransformer toutes les amertumes en joyeuses pastorales. Nous en voyons déjà un exemple, sur un ton placide encore, dans les vitraux de Sainte-Mariedu-Peuple, à Rome, peints par frère Guillaume de Marseille, sous le pontiGcat de Jules II. L'entant parait avoir cinq ou six ans; il est monté seul sur l'âne, et la mère tend la main, prête à le soutenir au besoin; saint Joseph le considère avec complaisance; l'âne, laissé à la liberté de ses allures, s'est arrêté et broute les larges feuilles d'une plante qui se rencontre à sa portée; rien ne presse : on dirait une heureuse famille en partie de campagne; et les deux jolis Anges chargés de fruits, qui l'accompagnent, peuvent être pris pour ses serviteurs ordinaires. Cette composition cependant, à défaut d'autre élévation, est empreinte d'un vrai sentiment de piété, qui tient à la suavité de tous les visages C'est un acheminement vers celles qui ont tout à fait pour sujet une halte ou un repos fictif sous un ombrage, comme il n'y en a pas entre la Palestine et l'Egypte. Mme Jan^eson donne pour exemple un tableau de Vandyck, où, tandis que Jésus,'sur les genoux de sa Mère, joue avec elle, sous l'abri d'un arbre, de petits Anges tout nus comme l'Enfant Jésus lui-
même, dansent une ronde et gambadent tout autour. D'autres de ces enfants ailés sont suspendus sur les branches de l'arbre, et jouent avec des oiseaux, qui euxr mômes sont venus prendre part à la joie commune. Joseph est l'heureux spectateur de cette scène, à laquelle on ne peut refuser d'avoir de la grâce.
En admettant que l'on entre dans cette voie de fantaisie, que nous ne pouvons appeler que semi-pieuse , nous aimons mieux les deux petits tableaux de l'Albane, au Louvre (n^* 4 et 5 des Ëcoles italiennes) ; il a mis plus de pureté dans le type des Anges, et moins d'enfantillage dans leur caractère : ils rendent de petits services aux saints voyageurs. Dans le premier tableau, l^un d'eux fait boire l'âne, deux autres viennent offrir des corbeilles de fleurs; et Joseph, suspendant une lecture, se plaît à les regarder. Dans le second, ils apportent des fruits; Tan dVux abaisse une branche pour que Marie puisse elle-même y cueillir; Joseph, cette fois , demeure chargé de conduire l'âne à l'abreuvoir. Ce sont là de ces jeux brodés sur le sujet évangélique,qui n'en rendent ni la substance, ni aucune circonstance probable, et pour lesquels Ayala, s'appuyant sur le cardinal G. Paleotti, nous semblerait cependant trop sévère : « Ils (les peintres) peignent, dit-il, la sainte Mère de Dieu pui- « sant de Teau à une fontaine pour en désaltérer son Fils; Joseph cueila lant les fruits d'un arbre, pour les offrir aussi au divin Enfant. Ce sont (c là des jeux puérils, et ou dirait presque ridicules ^ d Ayant admis que l'art chrétien pouvait avoir ses tableaux de genre , il ne nous déplatt pas de les voir orner les salons et les musées ; mais on comprend qu'ils ne sont nullement de ceux dont nous conseillerions l'imitation à l'artiste qui veut entrer au cœur de son sujet, et dont les œuvres doivent approcher du sanctuaire.
11 sera mieux, quand on voudra se faire l'interprète sérieux des livres sacrés, de s'en tenir, selon l'observation du même auteur^ à la pratique généralement admise : Marie montée sur l'âne traditionnel , et portant Jésus dans ses bras; Joseph à côté d'eux ^ ou tenant l'animal par ses liens, ou le laissant aller librement. Au point de vue des vraisemblances, on ne pourrait guère admettre que, pendant le cours du voyage, Joseph ait porté l'Enfant Jésus. On le voit cependant chargé de ce précieux fardeau, sur la porte de Bénévent, et sur le devant d'autel de Cita di Castello; Marie est seule sur l'âne. Âurait-on alors (xii^' siècle) attaché une idée à cette situation? Il est certain que plus
1. Pi&or ehriit., L. 111, cap. v, g 3. Ay^la admet, au foniraire , comme fondée sur des traditions sérieuses, ia rhute des idoles lors de Tentrée en Egypte, el Thisloire de Parbre qui se serait miracaleusemenl incliné, pour permettre de cueillir ses fruits.
anciennement encore, dans l'évangéliaire grec de la Bibliothèque nationale , Joseph porte l'Enfant , comme on le voit dans la miniature que nous publions ci-après, avec cette particularité, que le divin Enfant apparaît comme noyé dans son nimbe.
Ces exemples nous reportent bien loin en arrière ; ce n'est au contraire qu'en des temps tout à fait modernes que nous trouvons Marie marchant, chargée de TEnfant Jésus. L'âne même disparait dans un tableau du Guide, reproduit par Mme Jameson ; mais ce n'est pas le plus oniînaire; il porte les bagages dans les estampes du P. de Natalîs, et dans un tableau de Van der Werf,au musée de La Haye. Dans ce tableau, saint Joseph est si vieux, que, loin de pouvoir être d'aucun secours pour sa très-sainte Épouse, c'est elle qui l'aide à passer un ruisseau. L'on dit, pour excuser le peintre, qu'il avait fait ce tableau pour sa fille, et avait voulu rappeler qu'elle était le soutien de sa vieillesse. Avec de semblables pensées , on s'éloigne bien de Jésus, de Marie, de Joseph, et de la Fuite en Egypte. Le Poussin , Luca Giordano , Ténier , n'ont cherché non plus ni l'idée, ni le vraisemblable, mais le pittoresque, en supposant un passage en bateau. Louis Garrache , avant eux, en avait donné l'exemple , et s'était élevé plus haut qu'on ne l'en croirait susceptible, à juger d'après la plupart de ses œuvres. Le tableau auquel s'applique notre observation, connu sous le nom de la Barchetta^ a été publié par YApe italiana. Ce qui relève surtout cette composition , c*est son caractt^re placide. Il pourrait suffire de faire tenir par un Ange le mât de la barque, pour donner à comprendre quels sont les passagers; mais on ne le sentirait pas si -bien dans son cœur , si les personnages, fussent-ils venusdu ciel, s'agitaient si p^uquecefût: ils vous ôteraient le recueillement, et ce recueillement vous est nécessairepour que vous vous attachiez à Jésus, à Mariera Joseph, groupés ensemble dans un sentiment doux et mélancolique. Puis , la barque vogue sur les flots paisibles d'un large fleuve, dont le coui*s s'étend à perte de vue : le geste du divin Enfant dirige la pensée vers leur perpective mystérieuse; et toute la poésie, tout le symbolisme qui s'attache à ces figures de la barque, des eaux, du lointain, du passage, appliquées à Jésus, vous reviennent à la mémoire, vous pénètrent et«vous charment. Nous n'avons pas vu le tableau, nous ne savons s'il se trouve encore dans.la collection Malvezzo- Bonflgiioli, à Bologne *, mais, d'après ce que nous en savons, ayant été trop forcé de couleurs tendant au relief, et qui ont poussé au noir, son impression serait moins favorable que celle de la simple gravure au trait placée sous nos yeux. Nous le disons à dessein, afin de faire comprendre de plus en plus que les effets les plus profonds sont souvent obtenus grâce à la plus grande sobriété des moyens. Ce tableau^ pour être tout
GUIDE DE LART GURÉTlEiN.
ce qu'il devait être, aurait besoin du coloris frais et limpide de Raphaël, dans sa première manière. Il nous a ramené d'ailleurs, à certains ^{^^ards, dans la région des idées. Quant à la vraisemblance historique , au contraire, il ne nous en a pas rapproché. Si c'est la matière d*un reproche, ce sera aussi un motif- de justiGcation pour Tâge de cinq à six ans qu'il attribue lui-même à Jésus, et nous y trouverons un motif d*élogeJe divin Enfant étant vêtu comme il doit Tétre. Quant à la composition du Poussin, reproduitepai Mme Jameson, et à laquelle nous avons fait allusion, notre grand peintre, sVtant cru de même permis d'avancer Jésus en Age, plus que ne le comporte la réalité historique, s*est ôté toute excuse pour Tavoir représenté entièrement nu. Le Poussin aurait-il donc voulu traiter un pareil sujet en dehors de tout sentiment religieux? mais non : voici des Anges qui tiennent la croix suspendue en Tair; et Jésus, tandis que saint Joseph le soulève pour le mettre dans la barque, porte toute son attention vers cette croix, et lui tend les bras. C'est dit , mais ce n'est pas senti , et la faute en est moins à Fartiste éroinent que nous nous permettons de critiquer, qu'au milieu artistique où il avait été élevé. A force de vouloir être vivant, large, expressif, on ne rendait plus que des expressions superticielles.etron n'exprimait plus que des vérités de second ordre; comment trouver là, en effet, soit la vérité historique, soit un vif sentiment du mystère?
Mme Jameson cite une Fuite en Egypte de Gaudenzio Ferrari , dans l'église des Franciscains, àYarallo, comme la plus belle qu'elle ait jamais vue. Le tableau se réduit pourtant à ces données simples : Marie sur l'âne, portant Jésus; Joseph avec eux. Il n'en faut pas davantage pour dire tout ce (fue l'on peut penser de mieux, soit du fait, soit du mystère. On a au8>i un joli tableau de Murillo, composé avec ces seuls éléments; ses types ne sont pas trop voisins du vulgaire, et il a mis là toute la saveur de ses meilleures œuvres. Néanmoins, toutes les comparaisons ne font que nous faire sentir de plus en plus le prix du bijou de Fra Angelico.
Le Retour d'Egypte a aussi été l'objet de quelques représentations; nous en publions une empruntée à Tévang^iaire grec de la Bibliothèque nationale (no74, fol. 5), que nous avons précédemment cité.. Dans cette petite miniature très-fine, l'Enfant Jésus, porté sur les épaules de saint Joseph, et disparaissant en partie derrière son nimbe, est mieux dessiné que dans notre vignette; on voit le bon larron reparaître pour assister la sainte Famille dans son nouveau voyage, et la Palestine personnifiée se présente en avant pour raccueillir, comme le faisait précédemment la ville d'HéliopoIis. Sur la tour laissée derrière la scène
HYSTËBES L>£ LA SAlKTE ENFAliCE. 169
que nous publions, on voit un Ange qui avertit saint Jo^pph départir.
Retour d'Efjple. {Hinitture ^cque ils U Biblinthiqat nitionlle.)