CHAPITRE XII
Ainsi que le sang, le liquide produit par les glandes mammaires est, d’une façon générale, composé de deux parties, une partie liquide, une partie solide. L’analogie se poursuit encore, et de même que la fibrine, dissoute dans le sang, se coagule sous l’influence de causes diverses, nous verrons également que la caséine, dissoute dans le sérum du lait, peut
Fig. 336. — Lait normal. Fig. 337. — Éléments du colostrum. —
A, corps granuleux. — B, globules agglomérées.
aussi apparaître dans le champ du microscope. Les éléments solides du lait sont constitués par un très grand nombre de petites granulations graisseuses, animées d’un mouvement brownien, et par des globules d’un volume plus considérable, mais variable, et, à une certaine période de la lactation, par des corps granuleux (Donné). Outre ces éléments, le lait renferme encore quelques rares globules blancs, des cellules épithéliales d’origine diverse, etc.
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§ 1. Du colostrum. — Dès qu’une femme devient enceinte, il se passe, du côté des glandes mammaires, une série de phénomènes préparatoires, qui semblent marcher parallèlement au développement de l’utérus. Le sein augmente d’abord de volume, et, à une époque variable suivant les femmes, la glande sécrète un liquide tantôt séreux, ne contenant que quelques globules de graisse, tantôt, au contraire, un liquide jaunâtre épais, visqueux, qui est le colostrum. Nous tenons à insister sur ce point, c’est qu’il n’y a pas de règle précise pour l’apparition du colostrum ; tantôt, on pourra le faire sourdre à la simple pression de la glande mammaire d’une femme enceinte de deux mois, tantôt, au contraire, une femme arrivera jusqu’au terme de sa grossesse, sans que la sécrétion lactée se soit éveillée. Les grossesses antérieures ne nous ont pas paru exercer une influence marquée sur le développement de la sécrétion lactée. Par conséquent, il n’y a pas de déduction véritablement scientifique à tirer de l’époque de l’apparition du colostrum.
Lorsqu’on examine du colostrum au microscope, on voit un nombre plus ou moins considérable de globules laiteux, tantôt régulièrement sphériques, tantôt irréguliers; les uns sont très gros, les autres extrêmement fins. D’après Donné (1), ces gouttelettes oléagineuses seraient de la substance butyreuse mal élaborée, qui monterait très facilement à la partie supérieure du colostrum. La plupart des autres globules gras, ajoute Donné, sont très petits et forment comme une poussière ; ces globules, au lieu de se déplacer librement dans le sérum, comme cela se voit dans le lait complètement élaboré, sont pour la plupart liés entre eux par une matière visqueuse, de manière qu’en les faisant circuler sur la lame de verre, ils se déplacent par petites masses agglomérées, au lieu de monter les uns sur les autres et sans adhérence, comme dans le lait pur. C’est à Donné que revient l’honneur d’avoir décrit le premier ces corps si caractéristiques, auxquels il a
(1) Du lait et en particulier de celui des noui'rices , etc. Paris, 1837. Donné est mort récemment presque oublié ; il a rendu de nombreux services à la science ; nous tenons à lui rendre cet hommage.
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imposé le nom deco?’ps granuleux , nom qui leur est justement resté. C’est à tort que Simon [Die Frauenmilch, p. 53) a nié l’existence de ces corps granuleux qu’on voit avec la plus grande facilité. «Ces corps particuliers n’ont pas toujours la forme globulaire, ni même une forme constante, ils présentent à cet égard toutes les variétés possibles ; il en est de petits, ayant moins d’un centième de millimètre, et d’autres très gros, ayant plusieurs fois ce diamètre ; ils sont peu transparents, d’une couleur un peu jaunâtre et comme granuleux, c’est-à-dire, qu’ils semblent composés d’une multitude de petits grains, liés entre eux, ou renfermés dans une enveloppe transparente; très souvent il existe, au centre ou dans tout autre point de ces petites masses, un globule qui ne paraît être autre chose qu’un véritable globule laiteux emprisonné dans cette matière. » Donné n’avait pas déterminé la nature de ces corps particuliers, mais il avait reconnu qu’ils ne se dissolvent pas dans les alcalis ; toutefois, de même que les globules laiteux véritables, ils disparaissaient dans l’éther ; après l’évaporation de ce dissolvant, il restait sur le verre des petits amas d’aiguilles cristallines, constitués par des cristaux de margarine. Depuis on a déterminé l’origine des corps granuleux. D’après G. Pouchet et Tourneux, ces corps seraient les cellules de la glande mammaire chargées de graisse. Pour les observer, disent ces auteurs, le colostrum est laissé pendant vingtquatre heures avec huit ou dix fois son volume d’éther. On recueille le dépôt au fond du verre, avec une pipette, et on colore avec le picrocarminate.
La présence de ces corps granuleux ne persiste pas ordinairement dans le lait; chaque jour ils diminuent de nombre ; les globules laiteux prennent une forme régulière, ils deviennent parfaitement sphériques et d’une grosseur sinon égale, ce qui n’existe jamais dans le lait, mais au moins n’offrant pas cette énorme disproportion que nous avons signalée plus haut. Le temps nécessaire à l’accomplissement de ces modifications est extrêmement variable ; vingt jours après l’accouchement, on peut encore trouver des corps granuleux dans le lait d’une bonne nourrice.
Donné, à la suite de nombreuses recherches, a fait le ta-
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bleau suivant des diverses modifications que subit le lait depuis l’accouchement jusqu’à l’état parfait : « Le premier jour, colostrum jaunâtre, visqueux, demi-transparent, alcalin ; il se compose de globules laiteux, la plupart agglomérés, très disproportionnés entre eux, pour la grosseur, mêlés de corps granuleux nombreux, de forme variée et de gouttes oléagineuses ; ce liquide, traité par l’ammoniaque, se prend tout entier en une masse visqueuse et filante.
« Le troisième jour l’enfant a déjà tété plusieurs fois, les seins commencent à se gonfler, le lait est jaune, il présente à peu près les mêmes caractères que le premier jour, sauf qu’il contient déjà moins de corps granuleux.
« Le sixième jour, l’état de la mère et celui de l’enfant ne laissent rien à désirer, les seins sont gonflés et l’enfant tète sans difficulté; cependant il faut une certaine pression pour faire sortir le lait. Celui-ci est très jaune et bleuit fortement le papier rouge de tournesol ; les globules laiteux sont généralement gros, mais mieux proportionnés entre eux; il existe encore un certain nombre dégouttes oléagineuses, mais on ne voit pas cette espèce de poussière de petits globules que l’on remarque dans certains laits pauvres. Les masses de globules agglomérés (1) n’ont pas disparu, mais les corps granuleux deviennent assez rares; du reste les globules laiteux sont nombreux et serrés.
« Le septième jour, la couleur du lait est toujours très jaune et la consistance assez grande ; on voit encore quelques gros globules huileux, mais le plus grand nombre est bien net, bien circonscrit et bien proportionné ; les masses agglomérées disparaissent peu à peu, les corps granuleux deviennent rares.
« Le dixième jour le lait est abondant, les seins sont très gonflés et très durs, le lait est assez épais, légèrement jaunâtre ; il présente au microscope des globules très nombreux et très serrés, dont quelques-uns sont très gros et n’ont pas moins de 2 à 3 centièmes de millimètre en diamètre ; mais le plus grand nombre sont d’une moyenne grosseur et n’ont pas plus de
(1) Il no faut pas les confondre avec les corps granuleux.
1/150 à 1 /200 de millimètre ; il y en a de beaucoup plus petits, mais il sont peu nombreux, relativement aux autres ; il existe encore quelques petites agglomérations et quelques corps granuleux très rares.
« Le quinzième jour, le lait est d’un beau blanc mat, avec une légère teinte de jaune ; on aperçoit de" temps en temps un corps granuleux et quelques petites agglomérations ; l’ammoniaque, lui communique encore un peu de viscosité ; enfin, le vingt-quatrième jour, le lait est tout à fait blanc, riche en globules et ne contient plus aucun corps étranger ; il reste tout à fait limpide, quand on le mêle avec de l’ammoniaque ; depuis cette époque, le lait ne présente plus de caractères particuliers, et il paraît avoir acquis ses qualités normales. » (Donné, loc. cit.)
Ainsi que le dit fort bien Donné, dans son mémoire, ce sont là des moyennes qui peuvent subir de nombreuses exceptions; aussi faudrait-il bien se garder de croire que, dans l’observation directe des faits, les choses se passent avec une régularité mathématique. C’est ainsi que, d’après les recherches de l’auteur lui-même, on peut trouver des laits parfaitement bons en apparence et des nourrices très saines et bien portantes, offrant ce mélange des éléments du colostrum, longtemps après qu'il ne devait plus en exister de trace. Le lait peut renfermer des corps granuleux pendant plusieurs mois. Dans ces cas, Donné a cru remarquer que les enfants étaient chétifs, comme s’ils ne recevaient qu’un lait mal élaboré et peu nourrissant. Cette remarque mérite d’être confirmée. En un mot, pour Donné, la persistance du colostrum dans le lait serait le signe d’un état d’imperfection de ce liquide.
Henle, après Donné et quelques autres auteurs, a étudié également les corps granuleux du colostrum ; ces globules consisteraient, d’après cet observateur, en des agglomérations de très petits globules, unis entre eux par une substance grise, qui se dissout dans l’acide acétique, et laisse ainsi en liberté les globules qu’elle réunissait. Nous avons dit plus haut quelle était la véritable origine des corps granuleux. L’iode les colore en brun (Hassal, Filhol) ; ces auteurs disent que l’éther les dissout entièrement; nous avons vu qu’il n’en était rien. D’après
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Arthur Hill, Hassal, les corpuscules granuleux paraissent être très rares dans le colostrum de la vache, de la chèvre et de l’ânesse. Antérieurement à ces auteurs, Donné avait fait la même remarque ; sauf ce point particulier, il résulte des recherches de cet auteur, que le lait subit les mêmes modifications chez les animaux que chez la femme, mais ces modifications sont moins accentuées.
C’est avec intention, que nous avons fait tout à l’heure de grandes réserves pour ce qui concerne la détermination de l’âge du lait, parla présence, dans celui-ci, des corps granuleux en plus ou moins grande quantité. On sait combien en médecine légale il faut se défier des opinions toutes faites et des affirmations catégoriques, aussi ne croyons-nous pas que l’on puisse appliquer les résultats fournis par Donné, à la solution de certains problèmes de médecine légale, comme le conseillent des auteurs estimés. Dans un cas d’avortement, ou d’accouchement clandestin, il ne faudrait pas croire que, par un examen du lait, on puisse avec quelque certitude déterminer l’époque à laquelle remonte le part. Que dans la majorité des cas, ainsi que l’ont prétendu Bœker, Morel et Tourdes, le lait, chez les femmes qui n’ont pas allaité, reste plus longtemps à l’état imparfait, cela est possible, mais ce n’est pas un fait constant. C’est ainsi que nous pouvons actuellement observer une jeune femme accouchée récemment et n’ayant pas allaité, dont le lait ne présente ni globules agglomérés ni corps granuleux. Aussi les conclusions suivantes de Morel et Tourdes ne doivent pas être acceptées sans les plus expresses réserves : 1° le lait reste imparfait chez les femmes qui n’allaitent pas ; il continue à être caractérisé par l’inégalité des globules et par la présence des globules de colostrum ; 2° la diminution et la pauvreté croissantes de la sécrétion ne fournissent que de simples indices; 3° la rareté ou l’absence de la poussière globuleuse annonce un lait plus ancien. Un signe d’âge semble résulter de l’atrophie des corpuscules du colostrum. Nous ne voulons pas quitter ce sujet sans parler de l’examen des taches de lait appliqué à la médecine légale. Nous empruntons les renseignements qui suivent, à la monographie du docteur J. Gosse, sur les taches. On trouve particulièrement ces taches
sur la chemise au-devant des seins. Quand le lait est encore à l’état de colostrum, leur coloration tranche d’une façon nette sur le tissu blanc ; elle est plus foncée que lorsqu’il s’agit de lait arrivé à l’état parfait. Ces taches empèsent fortement le linge, qui devient rude au toucher. Elles sont visibles des deux côtés, sur les tissus de chanvre et de coton. Leur aspect varie suivant l’âge du colostrum et suivant qu’il est plus ou moins séreux. Dix taches de colostrum d’un jour ont présenté au docteur Gosse les caractères suivants : coloration jaunâtre uniforme, le linge empesé plus fortement encore que pour du colostrum des jours suivants, taches plus petites et un peu sinueuses. Les taches du colostrum de deux à trois jours au plus ont un aspect caractéristique : le centre de la tache (la partie tachée primitivement par le colostrum) jaunâtre est entouré par une portion beaucoup plus claire, grise. Cette portion, qui constitue le bord de la tache, est beaucoup moins foncée vers le centre que vers le bord, qui offre une sorte de liséré gris, très marqué. Les bords présentent plutôt des dentelures que des sinuosités. Sur les toiles de chanvre colorées, (en bleu par exemple) on ne voit pas la coloration jaune, mais une teinte bleu foncé, très tranchée. Sur les tissus de laine noire, on voit, du côté de la tache, une coloration blanc grisâtre, un peu brillante, ayant des analogies avec l’aspect que présentent les taches spermatiques. M. le docteur Gosse a revivifié des taches de deux mois, par l’eau distillée, après les avoir fait macérer pendant quinze minutes, et a examiné au microscope l’eau de macération, très faiblement opaline. Au grossissement de 550 diamètres, il a vu distinctement les corps granuleux, ainsi que quelques rares globules graisseux. Ceux-ci sont libres, très peu déformés. L’ammoniaque rend l’eau de macération très faiblement glutineuse, cependant assez pour que l’on puisse le constater. Par l’addition d’acide acétique et d’éther, les globules graisseux disparaissent en grande partie, mais non complètement; la majorité de ceux que l’on retrouve sont déformés et présentent quelquefois une forme analogue à celle des larmes bataviques. Quelques corps granuleux persistent également. (Gosse, loc. cit., p. 70.)
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Les taches produites par le lait acquièrent une raideur qui diminue un peu par la chaleur, laquelle du reste ne les fait pas changer de couleur. Bayard, d'après le docteur Gosse, attribuerait à ces taches une coloration jaunâtre. Cette coloration existe, en effet, pour certains laits et surtout pour le lait des deuxième et troisième mois ; mais, passé ce temps, les taches deviennent plutôt d’un gris assez pâle. Leur teinte est uniforme, seulement quelquefois elles présentent un liséré d’un gris un peu foncé. Sur de la toile de couleur, elles se manifestent par une coloration un peu foncée de la partie tachée. Sur des étoffes de laine, elles sont à peine visibles, même sur les étoffes noires. En général elles sont assez grandes, arrondies et n’offrent pas de relief; sur de la toile ou des cotonnades, elles sont visibles de deux côtés. Ces mêmes étoffes, regardées par transparence, présentent une moins grande opacité, dans la partie tachée. Si l’on fait macérer les taches dans de l’eau légèrement acidulée, on retrouve par l’examen microscopique, les globules du lait dans l’eau de macération. Ceux-ci sont un peu contractés, libres et suspendus dans le liquide. L’ammoniaque ne rend pas le liquide glutineux. L'éther dissout une grande partie des globules, non la totalité, même lorsqu’on y a ajouté quelques gouttes d’acide acétique (Gosse, loc. cit., p. 74). M. le docteur Tourdes (Dict. encyclop., 2e série, t. I, p. 43) dit qu’en 1857, dans un cas de suspicion d’infanticide il a constaté avec le docteur Kœberlé, que du lait provenant d’une femme dont l’accouchement datait de sept jours, conservé sur une plaque de verre et examiné dix-neuf jours après, offrait encore tous les caractères essentiels du lait et contenait des corpuscules irréguliers, analogues à ceux du colostrum. Les expériences comparatives, faites sur des laits d’âges différents, ont montré aux auteurs, qu’on pouvait retrouver sur ces taches, en les délayant dans une gouttelette d’eau sucrée, les indices des différentes périodes, mais que les corpuscules de colostrum étaient l’élément qui s’altérait le plus facilement.
Donné a recherché s’il y avait un rapport entre la sécrétion du colostrum et la sécrétion lactée, après l’accouchement, en d’autres termes, s’il était possible de reconnaître d’avance,
si une femme aura du lait, en suffisante quantité, pour nourrir son enfant. L’auteur que nous venons de citer a tranché la question avec beaucoup de précision, au moins dans la règle qu’il a établie : « La sécrétion de la glande mammaire est, après l'accouchement, dans un rapport constant avec l’état qu’elle présente pendant la gestation, de telle sorte qu’il est possible de prévoir, par l’observation de ces caractères, pendant la grossesse, ce qu’elle sera, lorsqu’elle aura acquis toute son activité après le part. »
Donné a résumé de la façon suivante les caractères que présente le colostrum :
1° Sécrétion presque nulle et liquide visqueux, contenant à peine quelques globules laiteux, mêlés de corps granuleux rares;
2° Colostrum plus ou moins abondant, mais pauvre en globules laiteux, qui sont petits, mal formés et souvent entremêlés, outre les corps granuleux, de globules muqueux.
3° Enfin, colostrum riche en globules laiteux réguliers et d’une bonne grosseur, n’étant mélangés d’aucune autre substance que des corps granuleux particuliers au colqstrum.
Voici maintenant les indications que l’on peut tirer d’après l’auteur de ces divers états de la sécrétion lactée, vers les derniers temps de la gestation.
t° Le premier état appartient aux femmes chez lesquelles la sécrétion du lait est pour ainsi dire nulle après l’accouchement, ou bien chez lesquelles elle ne produit qu’un liquide séreux, pauvre en éléments nutritifs et incapable de suffire à
l’allaitement d’un enfant.
2° Chez les femmes de la deuxième catégorie, le lait, après l’accouchement, peut être en petite quantité ou très abondant; mais il est toujours pauvre et séreux.
3° Enfin, le colostrum riche en globules laiteux et pur de toute substance étrangère àla composition du lait, autre que les corps granuleux, indique toujours un lait également riche, abondant et de bonne qualité. — (Donné).
Nous pouvons ajouter que notre expérience personnelle vient confirmer, d’une façon générale, les résultats obtenus par Donné.
§11. Ou lait. — Lorsqu’on examine du lait à l’état parfait, on voit qu’il est formé d’un liquide, dans lequel sont suspendus un nombre extrêmement considérable de globules butyreux, nettement sphériques, réfractant fortement la lumière, et de volume variable. Cette inégalité de volume avait frappé les premiers micrographes, qui avaient cru pouvoir en déduire, que ces globules divers avaient une composition différente. Leewenhoeck,le grand observateur au microscope, rapporte en ces termes l’impression produite sur lui, par l’examen du lait au microscope. « Vidi multos globulos, similes sextœ parti globuli sanguinei etetiam alios , quorum bini , terni aut quaternise invicem modo attingebant , fundum versus descendere et multos variæ magni tudinis globulos in superficie fluitantes, inter quos posteriores adipem sive butyrum esse judicabam. »
Pendant longtemps, on a cru qu’il y avait dans le lait des globules de caséine et des globules de beurre. Hodgkin, Lyster (. Annales des sciences naturelles , t. XII, p. 69), ont émis les premiers l’opinion que les globules du lait étaient tous identiques. Mais, àcetteépoque, on considérait les pluspelits globules comme formés de caséine. Raspail était d’avis que, parmi ces globules, il y en avait d’albumineux et d’oléagineux. Donné a démontré que ces globules, quel que fût leur volume, étaient tous solubles dans l’éther. La démonstration ne laissait rien à désirer ; le même auteur a également remarqué que toute la matière grasse du lait n’y existait pas sous forme de globules graisseux; et que, si l’on agitait le sérum avec de l’éther et qu’on l’additionnât d’eau ensuite, il se séparait une certaine quantité d’huile, qui était hors de proportion avec les globules butyreux que pouvait encore contenir le sérum.
L’identité des globules du lait ayant été établie, une longue discussion s’éleva parmi les observateurs sur ce point : les globules du lait ont-ils, ou non, une enveloppe de nature différente? Raspail, dans sa chimie organique, dit que l’on voit les globules enveloppés par une membrane transparente et albumineuse, diaphane et nullement granuleuse par elle-même. Donné et Dujardin s’élevèrent contre cette opinion, soutenue par Mandl, Turpin, Henle, Dumas, etc. MM. Filholet Joly ont démontré que ce qui avait pu donner naissance à cette fausse
interprétation, c’était la coagulation de la caséine autour des globules butyreux, un certain temps après que le lait a été retiré de la mamelle, ou qu’il a subi l’influence de certains réactifs, tels que l’alcool, l’éther ou un acide faible. M. de Sinety s’est occupé récemment de cette question; l’autorité légitime qui s’attache aux travaux de cet observateur distingué nous fait un devoir de citer ses belles recherches. Il n’est pas besoin de substances étrangères, dit M. de Sinety, pour amener des coagulations dans le lait ; au bout de peu de temps, il se forme dans ce liquide des coagulations très faciles à constater au microscope, tandis qu’à l’œil nu, au goût et à l’odeur, on ne pourrait encore saisir aucune transformation. Si on examine immédiatement le lait, au sortir de la mamelle, en ayant soin de ne pas l’agiter, on ne trouve aucune trace de membrane, autour des globules gras, ni aucune substance coagulée, dans la préparation soumise à l’examen. Si le lait n’est pas agité, les coagulations se montrent plus tardivement. M. de Sinety en a toujours trouvé au bout d’une heure, et parmi les globules gras; un grand nombre sont alors entourés d’une substance membraneuse, facile à reconnaître aux plis qu’elle forme en certains points. Ainsi que le fait justement observer M. de Sinety, ces observations montrent que, comme tous les liquides de l’organisme, le lait est soumis dans la mamelle à des échanges continuels et incessants, qui constituent la vie. Personne n’aurait l’idée de considérer comme normal, le sang, quand il a été extrait des vaisseaux. Le phénomène de la formation du caillot a nécessairement frappé les premiers qui l’ont vu. Pour le lait, il en est de même que pour le sang, et pour être moins faciles à observer et nécessiter l’emploi du microscope, les transformations morphologiques que subit ce liquide, hors de la mamelle, n’y sont pas moins évidentes. Dans l’organisme vivant, le lait ne se compose que d’un liquide amorphe, tenant en suspension des corpuscules sphériques de dimensions différentes, formés de matières grasses. Ces petits corps, poursuit M. de Sinety, ne sont pas même entourés de cette fine membrane, qui se forme au contact des substances grasses et albuminoïdes, et qu’Ascherson avait très bien étudiée et décrite sous le nom de membrane haptogène.
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M. de Sinety a repris l’expérience d’Ascherson, et il avucomme lui, que, si l’on agite de l’huile avec de l’albumine de l’œuf, par exemple, il se forme, autour de chaque gouttelette d'huile, une enveloppe membraneuse, que l’addition d’une goutte de rouge d’aniline rend encore plus évidente, mais qu’on peut très bien observer, sans l’aide d’aucun réactif. Le lait vivant est, à ce point de vue, une émulsion toute spéciale et différente de celle que nous obtenons dans nos laboratoires. Dès qu’il a quitté la mamelle, il devient semblable alors, en certains points, au liquide soumis à nos expériences. Il paraît parfaitement fluide à l’œil nu, mais le microscope nous montre qu’il contient bientôt des substances coagulées, de véritables petits caillots. Alors aussi ces globules s’entourent d’une membrane comme les gouttelettes d’huile, quand on agite celle-ci avec l’albumine. On voit, par ce qui précède, que M. de Sinety a donné l’appui de son autorité scientifique à l’opinion précédemment émise par MM. Filhol et Joly. En résumé, les globules du lait vivant ne sont pas entourés d’une membrane, mais lorsqu’il s’est fait dans ce liquide des coagulations spontanées, ou provoquées par des réactifs, les globules du lait sont revêtus d’une membrane enveloppante.
La grosseur des globules du lait est excessivement variable dans un même lait, et, à plus forte raison, d’une femme à une autre. Nous avons vu que, dans le colostrum, il y avait des globules butyreux, d’une grosseur considérable et de forme irrégulière, mais, à mesure que le lait devient plus parfait, les globules tendent à s’égaliser. Néanmoins, la variation des globules entre eux est dans le rapport de 1 à 5.
Il résulterait des recherches de Donné, qu’abstraction faite de ces globules volumineux, que l’on trouve dans les laits jeunes, les globules du lait tendraient à augmenter de volume, depuis l’accouchement jusqu’à une certaine époque de l’allaitement ; c’est ainsi que les petits globules, très nombreux après l’accouchement, tendraient à se rapprocher du type de 1/100® de millimètre.
Des recherches de Donné et Duvergier, il résulterait que le lait à gros globules est plus fort et plus propre à acquérir de la richesse par l’allaitement, mais tous les enfants ne
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peuvent le supporter. Cette condition du l'ait coïnciderait le plus fréquemment avec le tempérament lymphatique. Le lait à petits globules paraîtrait se rattacher de préférence aux tempéraments sanguins ; il est généralement plus pauvre et moins capable d’acquérir de la richesse. Le lait à globules moyens est la condition la plus communément observée. Il arrive quelquefois que les globules diffèrent dans chaque sein, ce qui s’observe surtout, quand on examine un sein plutôt que l’autre (Donné et Duvergier).
Eu égard à l’importance du rôle joué par les matières grasses dans l’alimentation des enfants, les observateurs ont cherché un moyen pratique d’évaluer la richesse du lait en globules. Une question incidente de la plus haute gravité se posait en même temps : les divers éléments qui entrent dans la composition du lait, sucre de lait (lactine), caséine, etc., varientils dans le même sens que la matière grasse? En un mot, quand un lait est riche en matières grasses, contient-il également une proportion aussi considérable des autres éléments nutritifs ? MM. Péligot et Payen avaient résolu la question par l’affirmative. M. Péligot, dans son travail sur le lait d’ânesse, fait voir, que le plus souvent, la quantité de caséum et de sucre augmente, en même temps que la proportion de beurre et diminue avec elle. Les observations directes de Donné l’ont conduit à admettre la réalité du rapport établi par Péligot et Payen. D’après M. Husson, la diminution d’un principe amènerait, au contraire, presque nécessairement l’augmentation de l’autre. C’est surtout entre le sucre de lait et la caséine, que cette corrélation existerait. De sorte que, si l’analyse chimique démontre une diminution notable du sucre de lait, accompagnée d’une augmentation de caséine, ou d’apparition d’albumine, on peut conclure que l’altération est due à un certain état pathologique, ou àl’influence d’une alimentation mauvaise (Husson). Antérieurement, Simon, Filhol et Jolly s’étaient inscrits contre le rapport établi par Péligot, Payen et Donné. De leur côté, MM. Yernois et Becquerel affirment aussi que : comme dans le sang, comme dans l’urine, les éléments du lait ne sont pas solidaires entre eux. Chaque élément semble avoir une existence à part, que modifient tour à tour des in-
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fluences spéciales. Il n’existe pas de proportions régulières et constantes dans leur développement, et jusqu’ici, ni par l’étude de la densité, ni par celle du beurre, ou de tout autre élément pris à part, on ne peut donner aucune idée précise de ce qu’on appelle la richesse, ou la bonté du lait. Il faut de toute nécessité recourir à l’analyse complète. Quoi qu’il en soit, M. le docteur Bouchut a présenté à l’Académie des sciences, 17 octobre 1877, un procédé d’analyse du lait, reposantsurla numération des globules gras. Les globules du lait de femme, dit M. Bouchut, ont un diamètre qui varie entre 1/300 de millimètre et 3/300. Nous pensons que l’écart est souvent plus considérable, et c’est là, le point critiquable de la méthode. Faisant lui- même cette critique, M. Bouchut dit : « Si tous les globules de lait étaient d’égal volume, il est évident qu’ils auraient même poids, et que de leur nombre dans 1 millimètre cube, on pourrait arriver d’une façon précise à leur poids et au poids du beurre par litre. Mais il n’en est pas ainsi. Il y a des globules et des globulins. Les gros globules du lait ont 3/300 de diamètre, et les petits varient entre 2/300 et 1/300. Il en résulte qu’avec ce volume inégal, leur poids de beurre est un peu variable, et cette différence se traduit dans le poids du beurre, calculé d’après le nombre des globules contenus dans un litre. »
Quoi qu’il en soit, M. Bouchut a pensé que la numération des globules du lait pouvait être employée comme moyen sérieux d'appréciation des qualités du lait, et il a appliqué à cette numération, en le modifiant, le procédé donné par M. Hayem pour la numération des globules du sang (V. Sang). M. Bouchut emploie une cuvette de 1/10 de millimètre, afin de rendre plus rapide l’ascension des globules du lait, à la surface du liquide. On prend une goutte de lait de femme, mesurée avec le compte-gouttes gradué de Limousin, on l’introduit dans 100 gouttes d’eau distillée pure, ou mieux, salée au centième, cette addition a pour but d’avoir un liquide à 1,030 de densité, facilitant l’élévation des globules du lait. Cette ascension est plus lente dans l’eau distillée. Alors, une goutte de ce mélange au centième étant placée sous un microscope, dont l’oculaire renferme un quadrillage ayant 4 /5 de millimètre de côté,
comme celui qui sert aux numérations des globules sanguins, on compte ce qui se trouve compris dans le carré. Supposons, dit M. Bouchut, qu’on y trouve une première fois 94 globules de lait, gros ou petits, il faut changer la préparation de place et compter de nouveau. On doit faire ainsi trois calculs successifs, sur des points différents et prendre la moyenne de l’addition des trois numérotages. Cette moyenne doit être divisée par 4, puisque, ayant compté dans un quadrillage de 1/5 de millimètre de côté et renfermant quatre côtés et quatre carrés de 1/10, il faut prendre le quart du nombre des globules trouvés, qui représente les globules d’un des quatre carrés, compris dans le quadrillage complet. Quand cette opération est achevée, on multiplie le total par 1,000 qui est le cube de 10. Cela est nécessaire parce que la cellule est au dixième. On multiplie ensuite par 100, puisque le titre du liquide est au centième. Supposons, avec M. Bouchut, 292, le nombre des globules trouvés, dans trois calculs différents, faits sur le quadrillé au-dessous duquel, se trouve la solution de lait à 1/100, on a : 292 : 3 = 97,030 : 4 = 24,270 X 1000 — 24270 X 100 = 2,427,000. D’après ces calculs, on voit donc qu’il y a dans cet échantillon de lait, deux millions quatre cent vingt-sept mille globules, dans 1 millimètre cube.
Pour déduire du nombre des globules, la densité du lait et le poids du beurre, M. Bouchut, a fait parallèlement sur un certain nombre de laits de vache : 1° la numération exacte des globules, sur le lait préparé pour le microscope ; 2° la détermination de la densité correspondante du lait; 3° la détermination chimique, par l’analyse, de la quantité en poids du beurre, contenue dans le lait soumis à l’analyse. C’est en s’appuyant sur ces calculs, que M. Bouchut donne un tableau qui permet, étant donné le nombre des globules gras du lait, de déterminer approximativement , la densité du lait et sa richesse en beurre par litre. Ainsi, un lait de vache renfermant 2,402,500 globules et globulins par millimètre cube, donne 300/1000 de beurre pour ce millimètre, et se rapporte à un lait qui, par litre, donnerait 36 grammes de beurre et marquerait i032 au densimètre.
Dans le lait de femme qui renferme 1 ou 2 millions de glo-
GUIDE DE MICROGRAPHIE.
bules par millimètre cube, il y aurait 2 ou 300/1000 de beurre dans ce millimètre, chiffre obtenu par le calcul et sans qu’il soit fait d’analyse (Bouchut). Yoici, toutes réserves faites, le tableau des résultats obtenus par l’auteur, en comparant le nombre des globules de lait de vache, à la densité de ce liquide et au poids de beurre qu’il contient par 1,000.