‹ Guide de l'immigrant aÌ€ Madagascar (volume 2)Chapitre 80 sur 89 · II · texte numérisé non relu

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velies : un village makoa respire l'abondance. Malgré leur condition servile, dont ils ne sont pas sortis, les Makoas non seulement en sont arrivés à être supérieurs en nombre aux Sakalaves, mais encore certains d'entre eux se sont élevés à une baute situation politique. Les mœurs sakalaves cependant régnent dans tout le Mailaka ; c'est le Sakalave qui donne le ton ; ses babitudes de brigandage ont été adoptées par les Makoas et les Hovas émigrés, et le Mailaka était un repaire de bandits au même titre que le Menabé.

Mais nulle part on ne sent mieux que la race sakalave n'est plus viable; ces beaux nègres musculeux, à l'allure conquérante, ne peuvent même pas soutenir la concurrence économique de leurs esclaves ; ils sont en voie de disparition.

La langue malgache elle-même tend à disparaître du Mailaka : beaucoup d'Africains y conservent leur idiome et les commerçants zanzibarites introduisent partout le « souahéli ».

Sakalaves du Bouéni. — Le territoire ressortissant à la résidence de Majunga est presque entièrement habité par les Sakalaves ; il serait impossible de donner à cette race d'autres limites géographiques que celles qui ont servi de base pour la détermination de la circonscription. Il faut toutefois remarquer que, sur certains points, ils se sont mélangés avec d'autres races, venues soit de l'intérieur de l'île, soit de l'extérieur. Ces mélanges ont pu modifier quelque peu les caractères du type, mais n'ont pas créé de mœurs nouvelles qui pourraient faire croire à l'existence de races différentes établies dans le Bouéni.

On peut^dire, d'une façon presque absolue, que le Bouéni est habité par les Sakalaves. Comme exception à cette règle, on y trouve :

1'* Des Hovas, venus en conquérants et ayant occupé les points stratégiques, qui habitent groupés sur des hauteurs qu'ils ont fortifiées et qu'ils appellent des « rova » ;

2° Des Cafres ou Zazamangas, importés à Madagascar comme esclaves et ayant obtenu le rang de sujets malgaches lorsqu'ils ont été affranchis.

Les Zazamangas sont répandus dans toute l'étendue du territoire sakalave; ils se sont mélangés intimement avec les propriétaires du sol, dont ils ont pris les mœurs, les coutumes et le langage. Ils forment (juelquefois des groupes assez importants et vivent sous le commandement de chefs de leur race. Les plus considérables de ces groupes sont à Marovoay et à Ambato.

5° Les Sakalaves arabisant, qui, complètement dominés par la colonie musulmane de la côte Ouest de Madagascar, entre la baie de Bombétoke, au Nord, et Maintirano, au Sud, habitent les provinces de l Ambongo et du Mailaka. Ils obéissent à des rois ou à des reines qui, jaloux de leur indépendance, ont toujours refusé de reconnaître la domination hova. Poussés par leurs maîtres musulmans, ils ne consentent pas encore, aujourd'hui, à obéir au gouvernement français.

Il y a là un grand territoire indépendant, repaire de tous les bandits et centre de toute la contrebande sur la poudre, les armes, les alcools For, etc. ; c'est, en effet, par les ports de la côte entre la baie de Bombétoke et de

Maintirano, qu'entrent les munitions de guerre destinées aux fahavalos, et c'est de l'Ambongo et du Mailaka que sortaient chaque année, à la saison sèche, les bandes armées qui venaient terrifier le Bouéni.

Beaucoup de Sakalaves de ces régions ont pris les habitudes des Arabes de la côte ; ils se rasent la tête, portent le turban et la grande robe longue; leurs chefs mettent même une grande coquetterie à s'orner de costumes que ne dédaigneraient pas les sultans des Comores ou d'Anjouan.

Ce sont ces Sakalaves semi-arabes qui, certainement, nous ouvriront leur pays les derniers.

4° Les Sakalaves cVAndriba. — La région d'Andriba est peuplée de Hovas et de Sakalaves; la plupart de ces derniers, improprement appelés Sakalaves d'Andriba, sont le produit de croisements multiples entre les aborigènes et les esclaves des Hovas. Aussi ne présentent-ils pas les caractères du type sakalave que nous définirons plus loin.

5° Les Sakalaves Marofotsy. — La région d'Ambodiamontana, rive droite de la Betsiboka, est habitée par les Sakalaves Marofotsy [beaucoup de blancs). Il y a, en effet, dans cette région, beaucoup de Sakalaves blancs ; il n'v a pas lieu de s'en étonner, car cette région est sur les confins de l'Imerina et les Hovas se sont croisés avec eux.

Nous laisserons de côté ces quelques exceptions, pour nous occuper seulement du vrai Sakalavedu Nord, de celui qui est resté pur de tout croisement.

Aspect physique et caractère. — Le Sakalave est noir; mais sa peau est moins luisante que celle des nègres d'Afrique. Il est de forte taille et n'a pas encore souffert de la loi de dégénérescence des races. Il porte les cheveux longs, tressés en une infinité de petites nattes collées avec de la graisse de bœuf; le front est ceint d'une étoffe bleue ou d'un fil supportant un coquillage blanc, qui vient se coller au-dessus du sourcil droit; l'œil, très grand, ni bon ni méchant, est plutôt bestial. Le nez est épaté, les lèvres sont semi-épaisses. Le torse nu laisse voir une poitrine bien développée, sur laquelle pendent les gris-gris les plus divers; les jarrets sont musclés à faire rougir nos plus forts marcheurs, et les attaches des poignets sont d'une finesse quasi-féminine. Malheureusement, le Sakalave est trop paresseux pour faire bon emploi de ses qualités physiques.

Comment, du reste, en serait-il autrement? Il n'a aucun besoin et ne croit devoir ajouter aucun bien-être à la vie misérable à laquelle il est habitué. Allons dans un village et interrogeons le premier Sakalave que nous rencontrerons. Cet homme a sa case qu'il a construite de ses mains, avec les matériaux que la nature lui fournit à proximité. Ses champs de riz lui assurent la nourriture pour toute l'année ; près de chez lui, quelques cultures de manioc, d'arachides, de patates et de maïs lui permettent de varier un peu son ordinaire; devant sa porte, se promènent quelques volailles qu'il portera au marché ou qu'il tuera un jour de fête; dans les champs, les enfants gardent ses bœufs. S'il a besoin d'un peu d'argent pour acheter des étoiïes ou de menus objets, il se défera de quelques mesures de riz blanc qu'il a en surplus, il vendra un canard ou une poule, ou même il mènera un bœuf au marché.

Tout dérangement qui ne fait pas partie de sa vie habituelle lui est pénible.

ETHNOGRAPHIE

et, si vous lui parlez de l'employer comme travailleur, il regardera avec dédain l'argent que vous lui proposerez ; il n'en a pas besoin et ne demande; qu'à vivre de sa vie bestiale et monotone.

Si le Sakalave refuse, de prime abord, tout ce (jui pourrait lui apporter une augmentation de bien-être, il reste encore bien plus fermé à toute idée de perfectionnement intellectuel. La lecture et l'écriture lui sont choses ignorées; on n'a pas besoin de cela pour vivre!

11 a la notion très exacte de l'orientation ; mais c'est une connaissance d'instinct. 11 connaît fort bien les saisons, les vents ; il prédit assez longtemps d'avance les pluies et les changements d'atmosphère; mais c'est une aptitude spéciale, une sorte de don naturel qu'il tient de ses ancêtres et qu'il ne se préoccupe pas de cultiver.

Il reste sourd à toute idée de progrès, persuadé qu'il a des connaissances très suffisantes pour vivre heureux et il faudra très longtemps pour réussir à lui prouver le contraire, si toutefois on obtient jamais ce résultat.

L'école est l'unique moyen à employer pour arriver ou, plus exactement, pour essayer d'arriver à perfectionner le Sakalave.

Le système politique actuellement employé, consistant à laisser à chaque race le gouvernement de son territoire, sera d'un puissant secours pour y parvenir; on arrivera peut-être à démontrer aux Sakalaves que, dans la situation actuelle, ils sont incapables de gouverner sans demander l'aide d'écrivains hovas. En excitant leur amour-propre et en leur démontrant que tout chef sakalave doit être secondé par des écrivains sakalaves, peut-être les décidera-t-on à envoyer leurs enfants dans nos écoles. Si ce résultat peut être obtenu, nous pourrons dire que les Sakalaves sont à nous.

Ils le seront d'autant plus que, par le moyen de Técole, nous pourrons arriver à les redresser non seulement au point de vue intellectuel, mais encore au point de vue moral. Nous pourrons leur inculquer des principes absolument inconnus d'eux et leur enseigner la différence qu'il y a entre le bien et le mal. Car, chez eux, cette ditférence n'est pas conçue d'une façon bien nette ; ils remplacent les lois morales par un modus Vivendi spécial, qui consiste à jouer au plus fin, en recourant, quand il le faut, à la ruse et à la fourberie. Un Sakalave sait fort bien qu'il ne faut pas voler; mais, s'il est assez heureux pour réussir à cacher son larcin, la connaissance du tort qu'il porte à autrui lui importe peu. Il sait fort bien aussi qu'il ne doit pas mentir ; mais, si l'on ne doit pas découvrir un mensonge qui lui est profitable, il lui coûtera peu de laisser de côté la connaissance qu'il a du vrai et du faux.

Et ainsi, dans tous les actes de sa vie, le Sakalave préférera son intérêt immédiat au prix de vols, de mensonges, d'accrocs aux lois, à tout ce qui pourrait faire naître, dans sa conscience, le moindre remords, qu'il ne connaît pas lorsque l'impunité matérielle lui est assurée. L'honnêteté n'est, pour lui, qu'un vain mot qui n'a de valeur que lorsque la vertu qu'il représente est rendue obligatoire par la crainte d'une punition immédiate.

Qu'on nous permette de citer ici quelques lignes qu'écrivait, l'année dernière, au sujet de l'état moral des Sakalaves, un de nos fonctionnaires qui les connaît le mieux, M. l'administrateur Bénévent :

« Quand le Sakalave rentre d'expédition, après avoir tué, pillé, incendié, il n'est pas déshonoré pour si peu. Ses congénères ne le livrent pas à la justice ou ne lui font subir aucun supplice; ceux qui le jugeront le plus sévèrement se contenteront de ne pas le féliciter ; quelques-uns écouteront avec plaisir le récit de ces exploits; d "autres lui témoigneront d'autant plus d'admiration que Texpédition aura été plus fructueuse; personne, en tout cas, ne s'étonnera. La valeur se mesure à la réussite; quels que soient les moyens employés, on ne blâme que l'insuccès.

« A Ambodiamontana, un chef envoie ses deux fils chercher des bœufs volés à Avaramanga ; personne, dans le village, n'ignore la provenance de ce bétail; cependant, pas une protestation ne s'élève. Les bœufs entrent au parc et deviennent la légitime propriété des voleurs ; ceux-ci ont été assez adroits pour ne pas se faire prendre, ils ne méritent que des félicitations.

« A quelques jours de là, on entend de nouveau parler d'un vol de bœufs; cette fois, le voleur a été pris sur le fait; aucune peine n'est assez forte pour punir le coupable ; le chef d'Antsatrana se dérange lui-même pour juger cette affaire. Le voleur est ligotté comme un vulgaire colis et jeté dans un coin sans nourriture, en attendant la sentence ; celle-ci prescrit la peine de mort et ajoute que la tète du supplicié sera plantée sur un piqueta l'entrée du village. Le condamné n'évite la peine capitale qu'en versant '2000 francs entre les mains de ses juges. »

Il est presque inutile de dire que toute f;iute est rachetable à prix d'argent, ce qui est un caractère propre à tous les peuples noirs.

Dans toutes les actions de sa vie, le Sakalave est guidé par le même sentiment. 11 ne s'agit pas d'être bon et honnête, il suffit d'être rusé. La rouerie remplace toute morale et le mensonge est une institution. L'enfant l'apprend sans professeurs; il se contente de regarder ce (|ui se passe autour de lui, et, plus tard, il mettra toute son intelligence à imiter ses anciens; s'il fait mieux qu'eux, il sera sûr d'avoir l'admiration de tout le monde.

Nous venons d'essayer de définir le Sakalave dans ses caractères moraux ; nous l'avons montré paresseux non pas se vautrant au soleil sans songer à sa nourriture, mais travaillant juste ce qu'il faut pour assurer sa vie matérielle; nous l'avons montré rebelle à toute idée de progrès intellectuel, nous avons défini son honnêteté en démontrant qu'elle n'existe que par crainte du châtiment immédiat. Nous sera-t-il possible de préciser, de la même façon, les caractères extérieurs de son existence habituelle? Nous allons l'essayer; mais en avouant d'avance que ces caractères extérieurs ne sont pas uniformes, depuis (pie la conquête hova a séparé les Sakalaves en deux pai ties dont l'une, soumise, a accepté le fait acquis et dont l'autre a gardé toute son indépendance.

Le peuple sakalave a été puissant et peut-être, au siècle dernier, était-il le plus puissant de l'île; il le serait encore probablement s'il avait su rester uni. Ses dissensions ont causé sou amoindrissement et sa décadence.

La partie insoumise a gardé ses habitudes, celles qui caractérisaient probablement le Sakalave d'origine et dont les traits principaux sont un instinct nomade et un amour extraordinaire du pillage. M. Gautier cite un roi du

Menahé qui, chaque année, se met à la tète de bandes armées pour aller rançonner ses voisins; il amasse ainsi, pendant la belle saison, de quoi vivre et se reposer pendant la saison pluvieuse.

Le peuple ne se conduit pas autrement et possède des habitudes invétérées de brigandage. Les f;ihavalos sont, en grande partie, des Sakalaves; ce sont eux qui rendent inhabitables ces vastes étendues, qu'on peut prendre sur les cartes pour des déserts, mais où, en réalité, on trouve de Teau et de la verdure autant qu'ailleurs.

« Chez les Sakalaves et dans la plupart des tribus indépendantes du Sud, dit M. Gautier, on vole et on tue, comme on respire; c'est une fonction naturelle. » En résumé l Ouest et le Sud de Madagascar constituent un véritable repaire de brigands, où le pillage est à la fois général et mutuel (E. Caustier) .

Les Sakalaves soumis seudjlent cependant avoir oublié une partie des mauvais instincts de leurs ancêtres. Le brigandage, quoique admis, n'est pas élevé à la hauteur d'une institution; les biens, petits ou grands, qu'ils possèdent, retiennent chacun dans le devoir, et la fréquentation des conquérants ho vas et des Européens a un peu adouci leur sauvagerie héréditaire; ils sont plus sédentaires et restent chez eux, cultivant leurs rizières pendant la saison favorable et ne faisant rien le reste du temps.

ils semblent doux et de mœurs tranquilles, mais il ne faut pas trop se fier à cette apparence. Même dans la partie du Bouéni où les Sakalaves ont accepté le joug hova, l'étranger est toujours et reste toujours étranger. 11 sera bien reçu dans les villages, mais seulement parce que l'hospitalité est de tradition; on lui apportera du riz, des poules, des onifs, mais il devra, malgré cette réception, éviter de se laisser aller à une trop douce quiétude et se tenir toujours en garde contre la malveillance.

Le Sakalave insoumis, au contraire, ne cache pas son inimitié pour l'étranger; il est chez lui et il désire y rester seul. Quelques voyageurs, il est vrai, ont réussi à pénétrer dans certaines régions qu'il habite, mais au prix de quelles précautions et combien de fois ont-ils été en danger! En janvier 1895, M. Mùller a payé de sa vie son zèle d'explorateur dans la région moyenne de la Mahajand)a.

La même année, M. l'ingénieur Guinard, perdu dans les solitudes de l'Ouest de rikopa, a pu, à grand'peine, rentrer sain et sauf à Mevatanana. Arrivé par hasard devant le village sakalave d'Ambalatany, il s'est vu obligé de déposer sa carabine et d'amadouer les chefs par des présents et de l'argent. Il a même réussi, par sa bonhomie, à se faire un ami du chef du village qui le pria de revenir lui faire visite; toutefois, M. Guinard ne jugea pas prudent de répondre à cette invitation.

Ces Sakalaves insoumis sont désignés sous la dénomination générale de « fahavalos ». Chaque année quand les eaux sont basses, ils sortent de chez eux et font irruption par bandes dans le Bouéni soumis; ils s'adjoignent tout ce qu'ils peuvent trouver de gens sans aveu, d'esclaves en fuite et de soldats déserteurs, et se forment en bandes souvent assez nombreuses.

Il ne se passe pas d'année où l'on n'ait à enregistrer les méfaits de ces

bandes. En 1890, le jeune François Suberbie est laissé pour mort au Ranomandry, le front traversé par une balle; en 1891, le docteur Béziat est sagayé en pirogue et son corps est jeté en pâture aux crocodiles; en 1892, M. Guine- Folleau repousse une attaque de fahavalos au Mandraty ; en 1893, M. Guilbaumès voit son village pillé et incendié, et, à Tsarasaotra, quinze personnes tombent victimes des bandits; en 1894, vingt-sept indigènes d'Ampotakely sont emmenés en esclavage; puis, ce sont les villages de Tainangidina, d'Andriba et de Bemarivo qui reçoivent la visite de ces brigands. On apprend à chaque instant que des caravanes ont été attaquées; les grands chemins ne sont plus sûrs, et cela dure ainsi quatre ou cinq mois, jusqu'à ce que la saison des pluies renvoie chez eux ces sinistres coupeurs de tètes. Telle est la vie de ce Sakalave, qui a refusé d'accueillir l'Européen, sous prétexte de conserver son indépendance, et qui est resté le type de ce qu'était le Sakalave primitif.

Quelle différence avec le Sakalave soumis! L'un est nomade, l'autre est sédentaire. Le premier est voleur et n'a comme ressources que le produit de ses razzias; le second vit de ses champs de riz et de maïs. Malgré cela, ce dernier ne peut être classé parmi les peuples agriculteurs. On l a déjà dit, le Sakalave ne cultive que le lopin de terre qui doit lui fournir le nécessaire et dédaigne tout produit qui pourrait lui créer un surplus de bien-être.

Il est vrai qu'à Marovoay et à Ambato on rencontre des rizières magnifiques, véritables greniers du Bouéni. Mais là, la terre s'est trouvée naturellement prête à recevoir la semence, sans qu'un effort trop grand ait élé exigé du Sakalave pour la préparation de la récolte. Nulle part, on ne trouve dans le Bouéni un travail sérieux qui puisse rappeler, voire de très loin, les travaux des rizières des Asiatiques ou même des Hovas et des Betsileos. Le Sakalave est un paresseux héréditaire qui tient à rester seul.

Habitations. — Quand le Sakalave a choisi son terrain de culture, il y installe sa case, qui est construite sur un modèle invariable.

Quatre pieux forment les angles d'un rectangle qui sera l'unique pièce; un toit à arête, soutenu par deux ou trois poteaux plus élevés, recouvrira la case.

Les matériaux employés varient av c les ressources du pays avoisinant; la cloison sera en côtes de rafia, si le pa\s produit ce palmier en quantité; elle sera en roseaux, si le roseau domine d..ns les environs. Quant à la toiture, elle est le plus généralement en chaume; cependant, dans la région qui s'étend entre Marovoay et Majunga, la feuille du latanier sert presque exclusivement à la couverture des cases. Quelquefois, une véranda entoure la maison, mais c'est un luxe; la véranda indique généralement la case d'un chef ou d'un riche indigène.

La porte est toujours tournée vers l'Ouest. Les Sakalaves, interrogés pour savoir d'où provenait cet usage, ont répondu que, dans ce monde, tout doit regarder l'Occident; le soleil y va, les lunes et les étoiles y vont et les hommes ont aussi leur porte de ce côté (la mort). D'autres pensent que c'est simplement pour ne pas avoir le soleil du matin.

ETHNOGRAPHIE

De même que rextérieiir, rintérieur des maisons est partout le même. Dans le coin Nord-Est de la case est un lit, celui du propriétaire; dans le coin Sud-Ouest, un carré dans lequel sont plantées trois pierres servant de foyer, c'est la cuisine.

La pièce entière est généralement tendue de nattes en jonc, tressées par les femmes; ce sera pour la nuit la couche des enfants, des esclaves et aussi des hôtes, s'il y en a.

Si Tcsclave veut un lit, il peut se construire une case; mais, dans aucun cas, il ne peut en avoir un chez son maître.

Les cloisons des cases ne comportent aucun ornement, sauf, parfois, une étagère servant à ranger les sobika neuves qu'on emplit de riz à la récolte.

Au-dessus du foyer est un tréteau en treillage sur lequel se placent tous les objets dont on n'a pas journellement besoin, les marmites et la vaisselle des jours de fête, etc. Les autres menus objets et bibelots sont indistinctement dispersés dans la maison ou suspendus à des crochets en bois.

La cruche à eau est toujours placée du même côté que le foyer; une calebasse de coco est mise auprès pour permettre à tous de puiser dans la cruche et de se désaltérer.

N'oublions pas, avant de terminer cette description, la malle du propriétaire qui est en bois ou en fer-blanc et placée sous le lit; elle contient le linge propre de toute la famille et les costumes du dimanche ; d'ordinaire, elle renferme aussi les économies. La maîtresse de la maison a seule le droit de conserver la clé de la malle et elle tient à ce privilège avec une jalousie absolue.

Quelles qu'en soient les dimensions, les cases sont faites pour loger une seule famille et les esclaves du propriétaire qui n'en ont pas construit pour leur propre usage. On peut compter une moyenne de 5 habitants par case.

Villages. — Le Sakalave ne bâtit pas sur les hauteurs, comme les habitants du plateau central; il construit sa maison là où est sa rizière. Il en résulte que les villages sakalaves sont composés, tantôt de maisons bien groupées, si la plaine est vaste et peut fournir des rizières à un grand nombre de familles, tantôt disséminées, si la plaine est entrecoupée de plateaux rocheux ou arides et ne présente pas de terres arables continues.

Il ne faudrait pas se faire illusion sur le sens du mot village et croire que l'on peut trouver dans le Bouéni de grandes agglomérations de cases. Les groupes de quatre ou cinq cases portent le nom de villages, et ceux qui en comptent vingt et plus sont rares; on n'en rencontre guère qu'à Kandrany, Mahabo, Androtra, Ambato et autour de Marovoay, et encore dans ces villages se trouve-t-ii des éléments étrangers.

En revanche, les petites agglomérations sont nombreuses; on en rencontre un peu partout sur la route; le corps expéditionnaire a eu à traverser, dans le Bouéni, une grande quantité de ces petits villages, tels qu'Ambovory, Amparihingidro, Ambodinambatokely, etc.

Quelquefois la dissémination des terrains cultivables est telle que l'on

trouve les cases, trois par trois, deux par deux, et même isolées. Ainsi, sur la route de Suberbieville à Tsarasaotra, on traverse pendant près de cinq kilomètres le village de Beanana ; le voyageur qui a vu ce nom inscrit sur la carte cherche en vain le village; mais s'il veut, de temps en temps, regarder à droite et à gauche de sa route, il aperçoit ici une case, là deux ou trois, au milieu de quelques cultures, et il arrive ainsi au bout du cinquième kilomètre, à un groupe de six cases, qui est le village proprement dit. On conçoit aisément, d'après ce qui vient d'être expliqué, qu'on ne peut établir aucune moyenne, même approchée, pouvant donner une idée plus on moins exacte des dimensions des villages sakalaves et du nombre de cases qui les composent; on pourrait, toutefois, adopter la classification suivante :

Grands villages 20 cases et au-dessus.

Moyens de 20 à 10 cases.

Petits 10 cases et au-dessous.

Mais, quelque soit le nombre des cases, quelle que soit leur étendue, les villages sakalaves présentent toujours le môme aspect : des cases élevées sans aucun souci de l'alignement, sans préoccupation des voies de communication, sans ordre et sans méthode.

Le village ainsi constitué est toujours ouvert ; aucune défense n'en interdit les approches, le Hova s'étant réservé le droit de se retrancher derrière des fortifications. Le Sakalave. du reste, a de lui-même rejeté toute idée de défense des villages. Il n'avait pas besoin de cela quand sa race était puissante, et il lui plaît de ne pas changer ses habitudes.

Vf'lemcnts. — Le Sakalave ne se vêt pas pour marcher ou travailler; la tête, le torse et les jambes sont nus; une étoffe de quelques centimètres de largeur, le « sikina », attaché à la ceinture, retombe jusqu'au-dessus des genoux; c'est plus qu'il n'en faut pour sauvegarder la pudeur. En rentrant au village, il jette sur ses épaules un lamba carré de 2 mètres de côté; en marche, ce lamba est roulé et attaché autour de la ceinture en forme d'écharpe. Certains Sakalaves portent la robe mi-longue des Hovas ; d'autres, surtout les habitants de la côte, préfèrent la longue chemise des musulmans comoriens et anjouanais.

La femme remplace le « sikina » par une étoffe plus large, qu'elle attache au-dessus des seins et qui tombe jusqu'à la cheville; comme l'homme, elle se couvre les épaules d'un lamba de cotonnade Le port de ce lamba n'est pas chose si facile qu'on pourrait s'imaginer, et les jeunes femmes mettent une grande coquetterie à savoir se draper dans ce morceau d'étoffe carré. Tantôt, elles le laissent tomber négligemment sur les épaules en lui donnant le pli le plus gracieux possible par le placement des bras et des mains; tantôt, elles passent d'une épaule à l'autre les extrémités retombantes; souvent aussi, l'étendant avec les bras à la façon de deux ailes, elles s'en couvrent la tête, puis se découvrent par le même geste en prenant grand soin, chaque fois, de faire ressortir leur luxuriante poitrine; c'est un jouet pour le maniement duquel la grâce est indispensable.

ETUNOGRAPHIE.

L'homme et la femme déjà âgés n'ont pas de ces coquetteries et se servent de leur lamba d une façon unicjue, en le plaçant sur leurs épaules et en rejetant Textrémité droite sur Tépaule gauche.

Tous ces vêtements sont généralement d'une saleté repoussante; les propres ne sortent de la malle que les jours de fête ou de cérémonie. Ces jours-là aussi s'exhibent les ombrelles, parapluies et parasols , tous objets d'importation dont les hidiens font un grand commerce.

Les femmes s'ornent d'un grand collier en verroterie; les plus riches mettent des boucles d'oreilles et des bracelets en or ou en argent.

Ajoutons, avant de terminer, que le lamba, vêtement pendant le jour, devient couverture la nuit, quelles que soient la saison et la température.

Ustensiles. — Les ustensiles employés par les Sakalaves sont en petit nombre; pour nous en rendre compte, passons une case en revue. Sur le pas de la porte est le mortier à riz ; en dedans, et dans l'angle opposé au foyer, quelques marmites en terre ou en fonte, la cruche en terre et la calebasse qui sert à y puiser l'eau ; à côté, dans une sobika, un ou deux plats creux et des bols: enfin, dans un petit panier suspendu à la cloison, des cuillers de différentes formes et matières. Le mortier à riz est un morceau de tronc d'arbre, dans lequel est percée une excavation ayant la forme d'un cône renversé d'environ 20 centimètres de diamètre à la base; le riz à piler est versé dans cette cavité et frappé au moyen d'un pilon, qui est une simple tige de bois dont on a arrondi légèrement l'extrémité.

Une fois le riz pilé, le son est séparé facilement au moyen d'un van manié à la main; ce van, en bois d'adabo (ficus), est Vond et légèrement creux : pour s'en servir, on en saisit les rebords avec les deux mains, et on l'agite de façon à faire sauter le riz à nettoyer ; le vent emporte le son et le riz est reçu dans le van. Les femmes et les enfants sont généralement chargés de cette opération.

La cruche en grès ou en terre poreuse est fabriquée par les indigènes. On en trouve de toutes les dimensions, mais celles qui se vendent le mieux ont une capacité d'environ 15 litres. A côté de la cruche est un récipient, gobelet en fer-blanc, qui sert à puiser l'eau et qui, très rarement nettoyé, sert indistinctement à tout le monde, propriétaires ou étrangers.

Les marmites sont en terre ou en fonte : ces dernières sont importées à Madagascar par grandes quantités ; malgré leur prix assez élevé, les Sakalaves les préfèrent aux marmites en terre fabriquées dans le pays. La marmite est le seul ustensile de cuisine qui serve à la préparation des aliments, préparation rudimentaire du reste, comme nous le verrons plus loin.

Les plats et les bols sont en faïence et fournis par l'importation. Le plat est creux et doit être de grandes dimensions; il est destiné à contenir le riz cuit qui sera mangé en commun par toute la famille, sans le concours d'asiettes. Les bols renferment les aliments qu'on mange avec le riz.

Avant l'introduction de la faïence, les Sakalaves fabriquaient des plats en bois: on trouve encore des spécimens de ces ustensiles primitifs.

La fourchette est absolument inconnue; tous les mets se mangent à la

cuiller. Les cuillers sont en bois, en corne ou en métal ; ces dernières sont importées à Madagascar par les commerçants indiens; les autres sont fabriquées par les habitants de l'Imerina.

bin dehors des ustensiles de première nécessité énumérés ci-dessus, rien ou presque rien ne vient encombrer le mobilier du Sakalave.

On trouve, toutefois, dans certaines maisons, un petit parallélépipède en bois dur, dans lequel sont creusées deux cavités hémisphériques qui servent, Tune à piler les feuilles de tabac séchées qui, mélangées aux cendres de bois, fournissent le tabac à chiquer, l'autre à piler le piment, qui est le condiment indispensable ajouté au riz cuit.

Quelques-uns de ces ustensiles sont d'un travail particulièrement soigné, formant boîte fermée par un couvercle à charnières et, quelquefois même, ornée de dessins gravés au couteau; quelques-uns sont taillés dans du palissandre, d'autres dans de l'ébène; ce sont alors de véritables objets de curiosité, dont les Européens sont assez amateurs.

Terminons en citant encore le tréteau grillé en bois, qui, placé sur les cendres chaudes, sert à faire sécher les feuilles de tabac.

Nourriture. — La simplicité des ustensiles de cuisine est la conséquence obligée de la simplicité de la nourriture.

Aucune recherche dans la fabrication des mets. Tout se fait à l'eau et au sel. Le riz est le fond de la nourriture du Sakalave du Nord, comme de tous les Malgaches en général; il se mange cuit à l'eau, sans sel.

Avec le riz, les indigènes mangent généralement du « ro mazava », sorte de bouillon très allongé, composé d'eau, de sel et d'une denrée comestible quelconque, feuilles de manioc ou de patates, brèdes, bœuf, poulet. Quand le ro mazava manque, le riz est mangé avec le ranon-ampango qui n'est autre chose que de l'eau bouillie avec le riz brûlé qui est resté adhérent aux parois de la marmite; c'est une boisson très rafraîchissante et très saine; elle a un goût de riz grillé qui n'est pas désagréable et elle désaltère parfaitement; on peut la recommander aux gens qui doivent vivre dans les pays chauds.

Le Sakalave mange aussi des racines de manioc et des patates; mais nous n'insistons pas sur ce genre de nourriture, qui est commun à tous les habitants de Madagascar. Le mais et le sorgho servent également à varier leur ordinaire.

En principe, le riz bouilli suffit à l'alimentation du Sakalave du Nord et nul ne saurait se plaindre, qui n'aurait que cet aliment à manger à chaque repas. Mais il est d'usage, chaque fois qu'on le peut, d'ajouter à son ordinaire un bouillon quelconque de viandes ou de légumes.

Toutes les viandes, — volailles ou gibiers, — sont goûtées par les Sakalaves; seule, la viande de porc a des opposants, particulièrement parmi les habitants des pays où quelques coutumes musulmanes ont prévalu.

Comme mets bizarres, je dirai même comme friandises, il convient de citer les préparations culinaires suivantes : les sauterelles frites; les larves de ver à soie; les « sakondry », larves d'un hémiptère de la famille des Fui-

KTIINOGRA[MIIK.

gorides qu'on trouve dans les bois et les « sahobaka », grosses larves qu'il faut cherebcr sous terre.

Le Sakalave nomade, qui ne cultive pas la terre, est souvent obligé de vivre de ce que la nature lui fournit; son alimentation comprend surtout :

1° Les racines de lianes diverses désignées sous la dénomination générale d' « oviala » (ignames des bois), qui sont très différentes et portent chacune un nom particulier;

2° Le chou de rafia, d'un goût très agréable, mais peu nourrissant, et, d'une façon plus générale, tous les cœurs des palmiers ;

5° Le « kabija », sorte de tubercule poussant naturellement et à profusion dans presque tout le pays, qui a un goût très amer et doit subir une préparation spéciale avant d'être comestible. Desséché et réduit en farine, il fournit un aliment ressemblant, comme goût et comme aspect, à la farine de manioc; extérieurement et à Létat naturel, il ressemble à la pomme de terre. Les Ho vas achètent la farine de kabija pour en faire une sorte d'amidon qui ne le cède en rien à l'amidon de riz.

Il serait trop long de donner ici une nomenclature complète de tout ce qui peut chatouiller, plus ou moins agréablement, le palais des Sakalaves, mais il est impossible de ne pas parler des préparations de bœuf et de poisson desséchés.

Les conserves sèches de bœuf sont connues sous le nom de « masikita » ou « kitoza » (« tavitavihy » des Hovas). La viande est découpée en lanières étroites qu'on laisse exposées au soleil pendant trois ou quatre jours, suspendues à une corde ; il faut éviter avec soin de les laisser mouiller, soit par la pluie, soit même par l'humidité de l'atmosphère. Quand la viande est bien sèche, on peut la conserver deux et même presque trois semaines ; si on a soin de la saler avant de la sécher, elle peut se conserver un mois sans se gâter et sans acquérir ni mauvais goût, ni mauvaise odeur.

Cette préparation de la viande, qui rend de grands services aux indigènes, n'est généralement pas goûtée des Européens. La viande, en séchant, durcit et perd sa saveur. Le seul moyen de lui rendre un peu de goût est de la faire griller sur la braise ; mais cette préparation même ne lui enlève pas sa dureté.

Le poisson est plus difficile à sécher que la viande de bœuf. On Létend sur un grillage en bois exposé au soleil, en ayant soin de faire au-dessous un feu de braise, qui le cuit légèrement, en même temps qu'il est boucané par la fumée et desséché par le soleil. On parvient ainsi à le conserver assez longtemps et à le transporter, pour être vendu, dans les pays où le poisson manque.

Le poisson desséché, cuit à l'eau, fournit un bouillon dont les indigènes sont friands. Quelquefois, ils le pilent en le mélangeant avec du piment et forment ainsi une espèce de poudre de cary de poisson, d'odeur forte, que l'on mange avec le riz.

Le poisson sec, pilé en poudre avec du piment, se conserve indéfiniment et est d'un transport peu encombrant.

Nous avons cru devoir citer ici quelques préparations de mets indigènes,

mais nous rappelons que la base essentielle de la nourriture du Sakalave est le riz cuit à Feau ; tous les autres mets ne sont qu'accessoires et non point indispensables.

Coutumes. Superstitions. — A sa naissance, le Sakalave n'est inscrit sur aucun registre ; aussi ne saura- t-il jamais son âge. Interrogez un indigène sur ce point, il vous répondra peut-être qu'il gardait les bœufs au moment du voyage de Radama, ou qu'il a connu Rasoherina; vous ne pouvez tirer de lui que des renseignements de ce genre.

La fennne qui va enfanter a généralement recours à l accoucheuse du village; celle-ci, qui est toujours une vieille praticienne, opère pour une somme modique et continue ses soins pendant quelque temps.

La femme en couches est obligée de rester chez elle pendant une huitaine, près d'un feu allumé nuit et jour; elle ne doit manger que certains mets permis par Taccoucheuse, à l'exclusion de tous les autres. Pendant sa convalescence, elle reçoit la visite de ses parents et amis, qui lui apportent leurs félicitations et un peu d'argent; quand il y a un festin, il n'a lieu qu'après son complet rétablissement.

Lorsque le nouveau-né reçoit un nom, ce nom devient celui du père et de la mère. Si le fils s'appelle « Boto », celle-ci s'appellera mère de « Boto » et celui-là père de « Boto ».

La mariage des Sakalaves n'entraîne pas plus de formalités légales que la naissance des enfants. Le cérémonial est des plus simples ; lorsque deux jeunes gens se plaisent, ils vivent ensemble pendant un temps plus ou moins long; si le caractère du jeune homme convient à la jeune fille, et réciproquement, l'affaire est rapidement réglée. Le jeune homme n'a droit à aucun renseignement sur sa future, dont la vie passée ne doit pas être fouillée, la virginité ne faisant jamais partie de la dot. Il va simplement trouver les parents de la jeune fille et expose sa demande ; comme il n'y a pas de bans à publier, le mariage est l'affaire de peu de temps. L'époux doit à ses beaux-parents une légère rémunération en argent, appelée « vodi-akoho » (croupion de poulet) ; cette coutume vient de ce qu'autrefois, au moment du repas de noce, ce morceau était celui destiné aux beaux-parents. Aujourd'hui encore, le jeune homme offre le « vodi-akoho » ; mais le croupion est remplacé par une ou deux pièces de 5 francs. Quand le mariage est consommé, les biens des époux sont mis en commun; la femme en a la gestion; c'est elle qui règle les dépenses et qui recueille les économies; elle en donne seulement compte de temps à autre à son mari. Quand les époux ont cessé de se plaire, ils se séparent, généralement à l'amiable, et chacun d'eux reprend les biens apportés en dot; si les biens ont prospéré, le surplus est partagé. Les enfants restent toujours à la mère.

Les partages de biens, les successions et les héritages sont les actes pour lesquels les Sakalaves faisaient le plus souvent appel à l'intervention et à l'arbitrage des Hovas.

Lorsqu'ils règlent leurs litiges entre eux, ils s'adressent au chef du village, qui ne juge pas seul, mais généralement réunit le Conseil des anciens

ETHNOGRAPHIE

et, avec eux, les parties intéressées; il ne rend son jugement qu'après maintes séances, dont la plupart sont perdues en discours inutiles. Ces jugements sont sans appel et immédiatement exécutoires. Quelquefois, si l'une des parties est ou se croit lésée, il surgit des haines de village parfois terribles. En 1894, le village des Bemarivo fut complètement détruit à la suite d'une rancune entre parents. Souvent]aussi, des individus disparaissent secrètement, victimes de ces haines; l'esprit sakalave ne s'émeut pas de ces faits, qui n'ont jamais de sanction.

Les morts ne sont pas plus enregistrées que les naissances; mais l'inhumation des défunts donne lieu à quelques cérémonies dont il convient de parler. Si le mort est pauvre, Tenterrement se fait sans grands frais; le cadavre, enveloppé dans une étoffe blanche ou de couleur, est transporté par des amis à l'endroit qui doit lui servir de sépulture ; quelques coups de fusil sont les derniers honneurs rendus à ses restes; sur la tombe, on dresse une pierre levée, du côté où repose la tète, et le reste de la fosse est recouvert de roches. Encore deux ou trois coups de fusil, et tout le monde va reprendre ses occupations.

Quand le défunt est un chef ou un riche Sakalave, la cérémonie a plus d'importance. Le cadavre est enveloppé dans un lamba de soie rouge et enroulé dans un treillage de branches de rafia; on le recouvre ensuite d'un drap blanc et il reste exposé jusqu'au lendemain. Pendant la journée, les parents du défunt, en pleurs, vêtus de deuil et les cheveux dénoués, reçoivent les visites de tout le village : chaque personne leur apporte un peu d'argent pour payer une quote-part du lamba rouge; cela s'appelle apporter le « solon-damba ». Au dehors, des gens armés de fusils brûlent de la poudre sans discontinuer en l lionneur du décédé. Le cadavre est éventé sans cesse pour que les mauvais esprits ne puissent en approcher.

Puis, tout d'un coup, la scène change; la nuit est arrivée et la veillée commence; plus de visites, plus de coups de fusil. Les femmes du village ont toutes dénoué leurs cheveux, et elles accourent vers la maison mortuaire; les hommes revêtent leurs plus beaux lambas et arrivent aussi; les chants commencent graves et monotones. Mais, bientôt, la fatigue et le sommeil gagnent les chanteurs; une distribution de rhum les stimule, et la mélopée recommence. Il en est ainsi toute la nuit, et, jusqu'au jour, les libations alternent avec les chants. L'effet de Talcool ne tarde pas à se produire; les cerveaux s'échauffent, les voix s'éraillent et les chants font place aux cris ; il n'est pas encore minuit que déjà la veillée funèbre s'est transformée en une bacchanale désordonnée.

Le jour naissant arrête seul ce spectacle écœurant. On va procéder à l'inhumation. Le cadavre, placé sur une civière portée par quatre hommes, est accompagné par les parents et amis. Pendant le trajet, les fusils lancent leur pétarade, jusqu'à ce que le mausolée de famille abrite pour toujours la dépouille du défunt. Puis, l'orgie recommence de plus belle et, sur la tombe fermée, on immole des bœufs, dont l'àme, c'est du moins la croyance sakalave, accompagne celle de leur maître au séjour des trépassés. Nous avons vu à Anjokojoko une hécatombe de cinquante bœufs sur la tombe d'un

chef du pays; la graisse de ces bœufs est recueillie dans une grande marmite en fonte, on la fait fondre et on la répand sur la tombe; en s'évaporant, elle emporte avec elle les âmes des bœufs sacrifiés qui doivent servir de cortège à celle du mort. Enfin, on allume dans une bassine une sorte de punch dont les vapeurs doivent s'élever jusqu'au nouveau séjour du chef et lui en faciliter l'entrée. Les coups de fusil recommencent de plus belle, et les parents et amis retournent au village où ils festoient jusqu'au soir.

Cette nouvelle orgie de viande, de riz et de rhum finit très tard, lorsque tout le monde, vaincu par cette gigantesque débauche, succombe au sommeil de l'ivresse.

Il arrive quelquefois que le mort ne veut pas partir. On n'a donné, jusqu'ici, aucune explication plausible de ce phénomène; de tous les Sakalaves interrogés, aucun n'a été capable de répondre; ils sont persuadés que certains morts ne veulent pas s'en aller, et cette conviction leur suffit. Voici, en réalité, ce qui se passe.

Au moment de procéder à l'inhumation, quatre Sakalaves chargent la litière funèbre sur leurs épaules et prennent la téte du cortège ; or, les quatre porteurs sont toujours pris parmi les gens qui ont participé aux orgies de la nuit, et on comprend aisément qu'ils ne soient pas bien d'aplomb sur leurs jambes.

Tout faux pas des porteurs de devant se traduit immédiatement par un mouvement de recul sur les épaules des porteurs de derrière; ceux-ci, n'étant pas plus solides que leurs camarades, épi ouvent ainsi un mouvement de balancement qui renvoie la secousse aux porteurs de devant. Si ce fait se produit deux ou trois fois, la superstition et l'alcool aidant, le cadavre passera pour récalcitrant, et le peuple s'écriera qu'il ne veut pas encore partir. Tout est mis enjeu pour calmer le mort; les grosses caisses, les tambours, tous les instruments de musique commencent un tintamarre infernal ; hommes et femmes chantent et dansent en frappant dans leurs mains ; les porteurs eux-mêmes entrent dans la ronde sans lâcher le cadavre ; en quelques minutes l'excitation est à son comble ; une sorte d'hallucination gagne tous les cerveaux; ce ne sont plus des humains, ce sont des sorciers noirs qui s'agitent dans une farandole macabre, au son d'un orchestre satanique. Bientôt les porteurs tombent épuisés à côté du cadavre; d'autres les remplacent et la scène se continue jusqu'à ce que le mort soit calmé et qu'il se décide enfin à gagner de bon gré sa nouvelle demeure.

Dans une de ces scènes à Ampotakely, un chef a épuisé seize porteurs avant de consentir à aller rejoindre ses ancêtres. L'inhumation, qui devait avoir lieu h sept heures du matin, n'a pu se faire qu'à onze heures; le cadavre avait résisté pendant quatre heures.

L'importance donnée aux cérémonies d'inhumation est d'autant plus grande que le décédé a plus de pouvoir ou plus de fortune, abstraction faite de son passé, de son esprit de justice et de ses qualités.

Si dans leur langue il existe des mots pour exprimer les différentes vertus civiques ou guerrières, la pratique leur en est complètement inconnue.

En revanche, chez les Sakalaves, les défauts sont nombreux, résultat

ETII.NO(.RAPHIE.

d'une (''(liication ti'op lil)re et d'une morale trop élastique. 11 ne s'ai;it pas d ètre bon et honnête, il faut être roué; la rouerie reuiplaee toute espèce de inorale. L'enfant apprend à mentir naturellement, en regardant ce qui se passe autour de lui. et, plus tard, il met toute son intelligence à imiter ses anciens.

Devenus grands, ils ne prennent aucun soin pour sauvegarder la vertu de leurs filles. Les mères essayent bien d'éviter aux fdlettes le contact de l'homme jusqu'à la nubilité, mais quand l'enfant devient femme, environ vers treize ans, elle est maîtresse absolue de son corps; elle en use et abuse à sa volonté, sans que les parents y mettent le moindre obstacle.

La (îUe ne se mariera que plus tard, quand elle sera fatiguée de ses premières débauches; mais le joug d'un mari lui pèsera encore longtemps, jusqu'à ce que les ans aient éloigné les adorateurs. C'est seulement alors que la femme sakalave restera fidèle à son mari. Si l'adultère est un fait pour ainsi dire normal, en revanche, les vices contre nature ne sont pas connus. L'inceste n'existe pour ainsi dire pas. Les relations de sexe entre parents sont tellement répudiées qu'elles ne sont même pas admises entre personnes liées par le sang; les « fatidra » (frères de sang) se considèrent comme parents et les relations qui violent cette parenté sont regardées comme incestueuses. C'est peut-être la seule qualité des Sakalaves; enregistrons-la avec plaisir.

Religion. — Les Sakalaves n'ont pas à proprement parler de religion. Ils possèdent cependant la notion d'un être tout-puissant, créateur de toutes choses et maître de tout ce qui existe et l'appellent « Zanahary » . Ils ne le prient pas; toutefois, ils l'invoquent de temps à autre par des exclamations ou des phrases très courtes. Un Sakalave à qui il arrive quelque chose de malencontreux dira, par exemple: « Oeliy! Zanahary ehy! » ou bien encore, s'il éprouve quelque joie, il dira : « Merci, à Zanahary! » Devant le malheur, il se contentera de dire que telle est la volonté de « Zanahary ». Enfin, il ne manquera pas de vous dire en vous saluant: « Oue Zanaliary vous protège! » Le mot sakalave désignant Dieu est aujourd'hui presque partout remplacé par le mot « Andriamanitra », d'importation ho va.

Les Sakalaves ne construisent pas de temples pour le culte. Leur véritable religion est celle des ancêtres. Ceux-ci sont de deux sortes : les anciens rois et les Vazimbas.

Les mânes des quatre premiers rois sakalaves sont déposés à Majunga. Les indigènes ont pour ces reliques une telle vénération que l'on peut presque affirmer que la possession de ces mânes équivaut à l'assurance de la fidélité de presque tout le pays. Ramasombazaha, gouverneur général du Bouéni, connaissait tellement ce fait qu'il se garda bien, en évacuant Majunga avant le bombardement de 1895, d'abandonner ce palladium. 11 emporta avec lui tous les objets du culte sakalave et força la reine du Bouéni, Ramboatofa, à partir à sa suite, en emmenant ses sujets. Nos troupes n'ont pu retrouver ces reliques qu'à Tananarive ; elles ont été ramenées à Majunga par le général Metzinger, qui les a fait solennellement réinstaller à leur ancien emplace-

ment. Elles sont en ce moment gardées par des Sakalaves, sous la surveillance des autorités locales.

Les noms des quatre rois si vénérés sont : Andriamisara; Andriamihanina ; Andriamandrosoarivo ; Andrianamboniarivo.

Les parties conservées sont les moustaches, les ongles et les dents de devant. Elles sont placées dans des coffrets en bois du pays, sculptés et ornés d'or ou d'argent. Le coffret le plus riche est celui d'Andriamisara, le chef de la caste royale; il est tout plaqué de dessins sur or et fermé par un fdigrane de même métal.

Le coffret d'Andriamihanina est plaqué d'or et d'argent seulement. Le style de ces ornements ne semble pas être d'origine sakalave ; ils paraissent avoir été faits par des orfèvres arabes qui ont longtemps habité la côte Ouest de Madagascar.

Les quatre coffrets sont alignés sur un lit et enfermés dans une étoffe de satin rouge.

Les autres objets du culte sont plus pauvres; en voici la nomenclature :

1 chaîne lourde en argent de 5 mètres de longueur ;

2 vieux chapeaux en feuilles d'argent ciselé et 4 lambas noirs ;

1 grand couteau, 2 hallebardes et 9 sagaies ; 4 tridents et 1 fer de sagaie isolé ;

2 grandes cuillers en fer et 5 chandeliers (2 en fer et 1 en

étain) ;

2 marmites en terre noire et 14 gargoulettes à large goulot; 7 brûle-parfums en terre cuite ; 4 assiettes en faïence et 1 verre;

1 grand coquillage;

2 tambours sakalaves et 2 autres tambours, enfermés dans une

étoffe, dont l'un contient une pièce de 100 francs en or, et l'autre une pièce de 5 francs en argent.

Ces différentes reliques sont gardées dans une petite case en latanier qui est située derrière le réduit du rova de Majunga ; leur culte est très suivi. On voit, à certains jours, des groupes nombreux de Sakalaves qui se forment au pied de la colline du rova, monter en chantant jusqu'à la demeure vénérée. Là, les chants cessent; les assistants s'accroupissent dans une posture suppliante et l'officiant, prenant la parole, adresse une prière ardente aux vieux rois. Les chants et les danses reprennent ensuite, pendant qu'on prépare le repas des ancêtres qui se compose toujours de graisse de bœuf et d'eau; la graisse fondue est consommée en éclairage, l'eau sert aux ablutions du culte et au lavage des ustensiles sacrés.

Tous les jours ne sont pas bons pour prier; les mardis, mercredis, jeudis et dimanches sont dits jours « fady » pendant lesquels les prières adressées aux ancêtres ne sont pas exaucées.

Pour ces cérémonies, les Sakalaves accourent de tous les points du Bouéni; la promenade des reliques est accompagnée de coups de fusil, de

ETHNOGRAPHIE

cris, de chants et de musique ; le i hiim coule à flots toute la journée et la fête se termine par un enivrement général.

Les rues de Majunga appartiennent ce jour-là aux Sakalaves; mais, le endemain, la ville reprend son aspect accoutumé.

Outre la vénération ({u'ils ont pour les mânes des quatre anciens rois, les Sakalaves conservent religieusement, dans les endroits appelés « doany », les tombes des familles des rois régnants. Ces tombes sont entourées de palissades en bois, formant une enceinte sacrée. L'entretien en est confié à des gardiens qui installent leurs cases autour de l'enceinte et qui ne peuvent abandonner leur service sous aucun prétexte. On trouve des « doany » à Kandrany, à Mahabo, à Trabonjy, à Androtra, à Marololo et dans beaucoup d'autres villages.

A côté du culte des rois morts, se place celui des Vazimbas. On n'a jamais su exactement ce qu'étaient les Vazimbas. Il semble, d'après les légendes, qu'ils furent les premiers propriétaires du sol et qu'ils appartenaient à une race disparue aujourd'hui sans avoir laissé de traces.

Leurs tombeaux, toujours très anciens, offrent tous le même caractère. Ils sont généralement isolés et situés sur les points les plus élevés ; ils ont la forme d'un rectangle régulier, construit avec des pierres plates dressées et placées les unes à côté des autres.

Les Sakalaves professent une grande vénération pour ces tombes et ils interdisent de les profaner. L'esprit du Vazimba plane en permanence sur la région où il repose; rien ne s'y fait sans son autorisation; aucune entreprise ne réussit, s'il ne lui est favorable.

Il ressort de ce qui vient d'être dit que le culte des ancêtres constitue une vraie religion, dont les tombeaux sont les temples et les reliques les divinités. A côté des dieux vénérés, on en trouve, comme partout, qui sont craints; ce sont les mauvais esprits, que les croyances superstitieuses des Sakalaves ont placés un peu partout.

Certains endroits sont réputés hantés ; un Sakalave ne s'y risquera jamais pendant la nuit, de peur d'être enlevé. « J'ai habité, dit M. Bénévent, le village de Mandraty, où j'avais réussi à me créer un jardin potager; un jour, mon domestique sakalave me répondit qu'il aimait mieux me quitter que d'aller cueillir une salade au jardin à sept heures et demie du soir; je fus obligé de m'y rendre moi-même. Mon domestique ne fut nullement étonné de me voir revenir sain et sauf: il était persuadé que, comme blanc, je jouissais de certains privilèges, mais qu'il lui serait arrivé malheur s'il s'était risqué à me suivre. »

On trouve de distance en distance, sur les chemins, d'énormes tas de cailloux blancs, dont la présence s'explique par une superstition du pays. Lorsqu'un Sakalave est en voyage, il croit être toujours suivi par quelque esprit. Si cet esprit lui veut du mal, il doit chercher à s'en débarrasser; un caillou blanc, placé à un endroit choisi, arrêtera immédiatement ce compagnon mal intentionné et le Sakalave pourra dès lors continuer son chemin sans crainte.

L'accumulation des cailloux sur certains chemins fréquentés arrive quelquefois à former des amas considérables.

Les Sakalaves supposent qu'après la mort des êtres animés il reste d'eux quelque chose de vivant, d'indéterminé, d'insensible qui voltige dans l'espace : c'est le « lolo », l'esprit du mort. Les animaux ont leur « lolo », comme les humains, toujours susceptible de faire du mal aux vivants. Un chien vient-il à mourir par suite de mauvais traitements, son esprit se vengera du meurtrier et celui-ci aura tout à craindre de sa victime. A Karambily, les Sakalaves ne tirent jamais sur les crocodilesde la rivière; un de ces animaux, inconnu, bien entendu, est sacré et son esprit est considéré comme pouvant attirer les plus grands malheurs sur celui qui le tuerait. La crainte de se tromper empêche les Sakalaves de détruire aucun des représentants de l'espèce. Le mot « lolo » signifiant papillon, on s'explique la raison qui l'a fait choisir pour exprimer cette chose vague et indéfinie qui vole toujours sans bruit autour de tous; l'expression française « papillons noirs » exprime à peu près la même pensée.

Les esprits font partie d'un monde fictif, d'où ils viennent pour gêner les vivants. Le monde réel possède aussi ses démons, ce sont les « mpamosavy » ou jeteurs de sorts.

Il est rare que, dans chaque village, on n'accuse pas quelque vieille femme bien laide d'être « mpamosavy » ; c'est elle qui cause tous les malheurs et toutes les maladies ; elle est crainte et détestée ; les enfants fuient à son approche et les grandes personnes ne l'abordent qu'avec terreur. Elle est l'objet de toutes les haines, mais personne n'ose le lui faire sentir, par crainte de représailles; les femmes enceintes ne la laissent jamais entrer dans leur maison : elle les ferait avorter. Les méfaits des « mpamosavy » ne s'accomplissent que pendant la nuit quand tout le monde est endormi. La vieille sort alors de chez elle et va chercher ses compagnons, les chouettes, les chats sauvages et nombre d'autres vilaines bêtes; elle force les portes des cases pour aller jeter un sort sur ses victimes et ne rentre chez elle qu'à l'aube; ses acolytes de la nuit regagnent alors la forêt. Le pouvoir malfaisant des « mpamosavy » est très étendu ; il peut arracher le cœur d'un amant à sa maîtresse, causer des malheurs conjugaux et conduire même à l'inceste ; il donne toutes les maladies et répand les épidémies sur les gens et sur les bêtes. Malheur à ceux qui ont affaire à ces jeteurs de sorts !

Heureusement, à côté du mal, se trouve le remède; nous voulons parler des « mpisikidy » ou sorciers médecins. Ces « mpisikidy », hommes ou femmes, sont des personnages qui ont acquis une certaine réputation dans la connaissance des simples; ils savent soigner les maladies ordinaires, plaies, fièvres, coliques, variole, etc. Quelques-uns ont une influence très grande, et l'ignorance des indigènes leur accorde même des pouvoirs surnaturels. Ils tirent la bonne aventure au moyen de petites graines rondes, plates et très dures, et les Sakalaves ont une foi très grande dans leurs prévisions. Ils ont le pouvoir de détourner les sorts et de chasser les mauvais esprits. Ils vivent de leur métier, en acceptant, comme rémunération de leurs soins, de petites sommes d'argent, et ils augmentent leurs revenus par la confection et la vente des amulettes.

ETHNO(;RArilIE.

Ces amulettes (en malgache : ody), sont de plusieurs sortes et de diiï'érentes l'ornies, suivant les services qu'on leur demande.

Les unes rendent invulnérable et ont le pouvoir d'arrêter les halles. Elles sont généralement confectionnées avec des extrémités de cornes de bœuf ou des dents de crocodiles, en général, enrichies d'ornements en verroterie et enduites d'huile de ricin; elles sont consacrées par le mpisikidy, avant d'être livrées au client qui les porte en sautoir ou nouées sur la tète, au moyen de bandes d'étoffe bleue, et ne s'en sépare jamais.

Un autre genre d'amulettes est celui qui préserve des mauvais sorts et des maladies; ce sont, généralement, des colliers faits de perles, de graines noires, et de petits morceaux de bois travaillés à la main que portent les hommes et les femmes et qui servent en même temps de préservatifs et d'ornements.

Quelquefois l'ody est un simple petit sachet, renfermant une matière quelconque à laquelle le mpisikidy adonné un pouvoir déterminé; ce sachet, suspendu au cou par un fd, ne quitte jamais son propriétaire, pas même de nuit.

On conçoit aisément que la superstitieuse imagination des Sakalaves se soit donné libre cours dans la confection de ces gris-gris; il serait trop long de les énumérer tous, et leurs formes sont tellement variées qu'il serait impossible de les décrire. 11 suffit de dire que le Sakalave leur accorde une telle confiance que, même dans le Houéni, on a toutes les peines du monde à s en procurer à prix d'argent.

Le mpisikidy a l'habitude d'ajouter certaines obligations au droit de porter les gris-gris, si l'on veut bénéficier de leurs privilèges. Suivant la nature du mal qu'il est destiné à combattre, le gris-gris entraîne l'abstention complète de certains aliments ou de certaines boissons désignées par le mpisikidy; les choses défendues sont appelées « fady ». Les Sakalaves obéissent scrupuleusement aux instructions de leurs médecins.

On en voit qui ne connaissent pas le goût du porc, d'autres qui n'ont pas le droit de manger de volaille; certains ne peuvent pas boire d'alcool, de rhum ou d'absinthe ; il y en a même qui vivent uniquement de patates et de manioc, le riz leur ayant été interdit. Contrevenir aux défenses du mpisikidy entraînerait un malheur, et le Sakalave est trop superstitieux pour s'y exposer.

L'idée que les Sakalaves se font de la mort est assez douce. D'après leurs croyances, le corps meurt, mais ne disparaît pas complètement; il en reste quelque chose de vivant qui n'est pas la matière, mais un assemblage vague, vaporeux et invisible de contours qui conservent les formes du corps du défunt; c'est son image sans être lui. Cette ombre vivante va au séjour des trépassés retrouver ceux qui l'y ont précédée et y continuera la vie commencée sur terre, mangeant de l'ombre de riz avec l'ombre d'une cuiller, soignant l'ombre des bœufs qu'elle aura emmenés avec elle et paraissant d'autant plus riche que les sacrifices auront été plus nombreux sur sa tombe. Elle recevra toujours avec plaisir ceux qu'on lui enverra dans la suite, ainsi que tout ce que ses parents et amis encore vivants lui adresseront.

Cette conception de la mort est très originale. Elle explique le culte que les Sakalaves ont pour les mânes des ancêtres et elle nous permet de comprendre comment les morts peuvent profiter des repas qu'on leur prépare ; c'est l'ombre de ces repas qui leur revient.

Langage. — En règle générale, on trouve à Madagascar nutant de dialectes que de provinces. Ces dialectes ne diffèrent les uns des autres que par de légères nuances ; mais le fond est toujours le même que celui du dialecte ho va.

Dans toute l'île, le langage hova a prévalu sur les autres et le sakalave ne fait pas exception à cette règle ; il est en effet le plus harmonieux, le plus grammatical de tous ceux qui sont parlés dans la Grande île ; il est compris partout. M. Fleury-Mavia, qui connaît un grand nombre de dialectes malgaches, divise en trois classes les différences qui existent entre les dialectes hova et sakalave du Nord.

1° Différence de prononciation. — Dans cette classe, nous trouvons les mêmes mots ayant même signification, mais prononcés différemment dans les deux dialectes :

Ilova.

Français.

Sakalave.

Fanjaitra. . .

Fanjaitsv.

Maintso . . .

Vert

Maniraka . . .

Envoyer quelqu'un . . .

Manjiraka.

Vitsika. . . .

Fourmi

Yitsiky.

Lalitra. . . .

Lalitsy.

Bœuf

Ahomby.

Mainty. . . .

Mahintsy.

'^érence de vocabulaire. — Exemples :

Hova.

Français.

Sakalave.

Sasatra . . .

Vaha.

Lainga. . . .

Menti

Vandy.

Tokoa. . . .

Ankitiny.

Tezitra. . . .

Meloka.

Mangatsiaka. .

Froid

Manintsy.

Alika. . . .

. Fandraoka

Saka ....

Chat

. Piso.

Lalao ....

Soma.

Misotro . . .

Migoka.

Hazandrano. .

Filao.

Mahagaga. . .

Mahatserika

Varavara . .

Lit

. Kibana.

Mikizaka. . .

. Miketina.

Hira

Chant

. Antsa.

Kamo. . . .

. Mavozo.

Noana. . . .

Qui a faim

. Mosary.

ETHNOGRAPHIE

5* Différence grammaticale. — Le langage sakalavc n'a pas, comme le hova, été emprisonné dans des règles de grammaire fixes ; il est de construction rude, brutale; quelquefois, les mots sont placés sans méthode à la suite les uns des autres pour constituer les phrases. Il est au hova ce que le parler d'un paysan français non instruit est à la langue française.

Prenons quelques exemples :

1° Français : Connaissez-vous cet homme Hova : Fantatrao moa io lehilahy io ?

Sakalave : Moa fantatranao ileilahy io ?

2" Français : A qui est-ce ?

Hova : An' iza ity?

Sakalave : Any an' iza ity ?

S** Français : Dans combien de jours serez-vous arrivé là-bas? Hova : Hafirian' andro hianao dia tonga any? Sakalave : B'iry andro ataonao mandeha any ?

Ces différences, comme on le voit, sont peu importantes et il est toujours facile, à ceux qui connaissent la langue hova, de se faire comprendre des Sakalave s.

Il est donc indiscutable que les dialectes sakalave et hova sont les dérivés d'une même langue.

Quelques mots étrangers, principalement des mots kisoahily, sont employés par les Sakalaves de la côte Ouest oii l'élément musulman domine. Ces mots propagés à l'intérieur sont devenus d'un usage courant et font partie de la langue sakalave.

Tels sont, par exemple :

, Sakalave Français. Kisoahily.

Tavohangy. . Bouteille Tsapa.

Afo. . . . Feu Motro.

Hoditra . . . Peau Ngogy-

Antsy. . > . Couteau Meso.

Isaka .... Compter Ilisabo.

Mofo . . . Pain lAIokary.

Sambo. . . > Bateau Merikebo.

Tokoa. . . . Vrai. Kabisa.

Hery .... Force Ngovo.

Satroko . . . Chapeau Kofia.

Il existe en outre, en sakalave, quelques mots dont l'application est réservée aux rois et reines ou qui désignent des objets pour leur service. Ainsi, au lieu de :

Rano. . . Yi^n, on doit dire. . : Mahetsaka.

Rivotra . . . Air Tsiko.

Volo .... Cheveux Maramara.

Maso .... Yeux Fanenty.

Marary. . . . Malade Mafana.

Orana. . . . Pluie Mahalena.

Zaza .... Enfant Tsaiky.

Vorona . . . Oiseau Fitily.

Le dialecte sakalave est facilement assimilable pour tous ceux qui connaissent la langue liova. Mais, si l'on parvient facilement à comprendre les Sakalaves et à se servir de leurs mots et de leur forme de langage, il est presque impossible de s'assimiler leur accent et d'avoir leur intonation ; seuls, quelques étrangers, n'ayant jamais appris le bova et ayant toujours eu affaire aux Sakalaves, ont pu, après un temps assez long, nasiller à la façon des indigènes du pays. Ce résultat n'a jamais pu être atteint par ceux qui ont appris le malgache en Imerina.

Hiérarchie. — Les rois sakalaves. — L'bistoire des rois sakalaves, aussi loin que la tradition et les légendes peuvent nous faire entrevoir la vérité, est absolument dépourvue de tout souvenir mémorable, de tout fait guerrier, de tout acte héroïque ou réputé tel. Pas la moindre querelle ayant occasionné une collision, même minime, entre deux tribus, pas d'incursions à repousser d'un ennemi de même race ou de race différente; on ne trouve rien, dans les vieilles légendes, qui puisse faire croire que le peuple sakalave a une histoire.

Le seul souvenir précis est celui de la conquête de leur pays par Radama et encore n'a-t-on la relation d'aucun combat, d'aucun acte d'indépendance.

Il semble probable qu'autrefois les habitants du Menabé, de l'Ambongo et du Bouéni, gens de même race, ont vécu tranquilles chez eux sous leurs paillottes, cultivant leurs champs et élevant leurs troupeaux.

La légende ne signale nulle part l'arrivée de l'élément musulman sur la côte Ouest de Madagascar; mais il est à présumer que les Arabes ont habité ce pays depuis fort longtemps, puisque, comme on le verra plus loin, ils sont signalés comme fournissant les parfums aux obsèques des rois sakalaves.

L'historien reste à court devant l'aridité des souvenirs légendaires des Sakalaves; c'est à peine s'il parvient à retrouver la série des rois depuis le premier qui ait laissé un nom connu, Andriamisara.

Andi iamisara est considéré comme le chef de la famille royale sakalave, qui régna dans le Menabé; à sa mort, il laissa le pouvoir à son fds, Andriamihanina.

A l'époque où vivaient ces deux rois, on n'en signale aucun dans l'Ambongo ou dans le Bouéni ; d'après les dires des anciens, le Menabé, l'Ambongo et le Bouéni n'étaient pas trois provinces distinctes ; c'étaient trois noms différents donnés aux diverses parties du territoire du même roi.

A la mort d'Andriamihanina, Andriamandrosoarivo abandonna le Menabé et se transporta dans le Bouéni en emportant les restes de son aïeul et de son

père; c'est seulement de cette époque que date la scission en trois royaumes du territoire des Sakalaves.

Andriamandrosoarivo fut donc le premier roi du Bouéni ; il établit sa capitale à Ankazontrano, sur les rives du fleuve Mahavavy. Ses restes sont déposés à Majunga, à côté de ceux de son aïeul et de son père; il eut pour (ils Andrianamboniarivo, qui s'établit à Befito, non loin de l'ancienne résidence de son père et dont les restes sont déposés à Majunga à côté de ceux de ses trois ascendants. Andrianauiboniarivo eut quatre fils : Andiianatanarivo ; Andriamabatindriarivo ; Andrianevenarivo ; Andrianailitrarivo.

Comme il fallut songer h les pourvoir chacun d'un fief spécial, il y eut partage d autorité, et chacun d'eux alla régner dans un endroit différent.

L aîné, Andrianatanarivo, resta à Befito, résidence de son père.

Andriamabatindriarivo alla régner à Boinakely, au nord de Mababo.

Andrianevenarivo régna à Ankara, au nord de la région du précédent.

Andrianailitrarivo eut son royaume à Ambolomoty, au sud de Marovoay.

A partir de ce moment, le territoire des Sakalaves du Nord s'est morcelé en une quantité considérable de petits royaumes, chacun des enfants du roi, fils ou fille, voulant avoir son fief distinct et chacun d'eux se faisant appeler (c mpanjaka » (qui gouverne).

Andrianatanarivo et Andrianevenarivo n'eurent pas d'enfants.

Andriamabatindriarivo n'eut qu'un fils, qui lui succéda, Andriamiavotrarivo.

Andrianailitrarivo n'eut également qu'un fils, Andriamarofaly. qui lui succéda dans son royaume d'Ambolomoty et qui eut trois enfants dont les rejetons portent encore le titre de mpanjaka dans le royaume d'Ambongo.

Mais il serait oiseux et trop long d'exposer une à une les descendances de tous ces petits rois ou reines; il est préférable d'exposer succinctement, dans un tableau généalogique', les parentés réciproques des différents mpanjaka du royaume sakalave du Bouéni, nous réservant de donner après cet exposé les noms des mpanjaka encore vivants et le nom des pays, territoires ou contrées qui sont sous leur autorité.

11 ne faut pas s'étonner de l'aridité de cette liste, dans laquelle n'est désignée aucune des limites des petits fiefs des mpanjaka; ces limites n'existent pas ou, du moins, elles sont tellement vagues que les habitants eux-mêmes sont incapables de les désigner. Dans chaque fief, le nom du village oii demeure le mpanjaka est le nom qui sert à désigner la région dépendant d'un même chef.

Chaque mpanjaka commande à un certain nombre de villages, nombre essentiellement variable du reste, et les habitants de ces \illages se dénomment eux-mêmes gens de tel ou tel mpanjaka ; c'est seulement en les interrogeant dans ce sens, que l'on peut arrivera avoir une légère idée des limites approximatives des divers fiefs.

H semble inutile, après avoir expliqué le mode d'organisation des Sakalaves,

1. Il est bon de faire remarquer que les noms inscrits dans ce tableau sont ceux qui ont été donnes aux rois après leur mort et qui se terminent toujours par le mot arivo (mille), un usage superstitieux voulant qu'on ne prononce plus le nom qu'ils portaient pendant leur vie.

TABLEAU I. — Liste généalogique des rois sakalaves

du Bouéni.

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