A M. FRANÇOIS CASANOVA
Membre du Club Alpin Italien , Section de
TUEIN.
Monsieur,
Vous avez bien voulu dès l'automne de Vannée dernière faire appel à mon amour du pays natal en me priant de vous préparer un Guide de la Vallée d'Aoste. En général, ce ne sont pas les matériaux qui manquent pour les ouvrages de ce genre; ils ne dévoient pas surtout manquer quand il s'agit de la Vallée d'Aoste si riche en souvenirs historiques, si pittoresque par ses paysages enchanteurs , si grandiose par la majestueuse ceinture des Alpes Graïes et Pennines qui Vencadrent dans un tableau d'une "beauté unique, dont le fond est dominé par les montagnes géantes de l'Europe qui sont le Mont-Blanc, le Mont-Rose et le Mont-Cervin.
La difficulté consistait dans le triage des matériaux éparpillés en divers mémoires, opuscules et manuscrits, dans l'ordre et la distribution de l'ouvrage de manière à le rendre intéressant pour le voyageur, utile surtout aux touristes et à nos collègues du Club Alpin.
C'est la tâche que je me suis assumée en m'appuyant pour la remplir, plus que sur mes faibles forces, sur le concours de mes collègues du Club Alpin et de quelques anciens compagnons de collège, de ce premier asile de nos jeunes études oîi prennent racine profonde ces rapports d'une amitié inaltérable malgré V absence, la diversité des carrières que Von suit dans la société, et qui seule peutêtre vous est fidèle toute la vie. Quant à V amour du pays natal, qui le plus souvent ne réserve que V ingratitude et V oubli pour ceux qui cherchent à lui faire du bien, c'est un sentiment qui est héréditaire dans ma famille, parce que le pays natal il faut toujours V aimer quand même.
Parmi les collègues du Club Alpin Italien qui m ont prêté leur concours, je citerais avec une gratitude spéciale M. le chever Baretti qui a écrit pour notre Guide une étude sur la géologie et minéralogie de la Vallée, l'illustre Père Denza, auteur de la notice météorologique , M. le chever avocat Martelli et M. l'avocat Vaccarone, to.uristes obser* vateurs et infatigables, MM. les abbés P. Carrel et L. Yescoz qui avec le doyen de nos Alpinistes, Jf. le chanoine et archipretre Chamonin, ont fourni les premiers éléments d'un bon Guide par leur travail sur la géographie du pays d'Aoste; M. le chev6* et chanoine Bérard, présiden t^ ainsi que , M. l'avocat V. Défey, vice-président du Comice agricole et M. le professeur Venturini inspecteur de nos écoles.
Le concours le plus important, je le dois à M. l'abbé Ame Gorret: son nom fait désormais autorité en Alpinisme et c'est à lui que doit revenir le mérite principal de cet ouvrage qui porte à juste titre son nom. « Pour tout ce qui concerne le bien de mon pays, comptez toujours sur moi, » c'est la patriotique réponse qu'il a donnée à mon invitation. C'est un noble cœur sous une rude écorce; il a pris le touriste par la main à l'entrée de no-
tre pays et après lui avoir fait connaître la Vallée centrale de Pont-St-Martin jusqu'au Petit St-Bernard , il parcourt avec lui pas à pas toutes les vallées latérales dont il dévoile les passages les plus difficiles après avoir rectifié par des excursions spéciales les erreurs publiées jusqu'ici sur nos montagnes. Les lecteurs du Bulletin du Club Alpin Italien et du Touriste connaissent son talent d'écrivain ; si par sa robuste santé et la vigueur de ses muscles il a mérité de M. Scîpione Giordano le nom d'Achille des Alpinistes, V élégance de son style plein de verve et d'observations philosophiques le placent à côté de MM, Baretti , Coviuo , IsaÀa et Corona parmi les initiateurs de la littérature alpine en Italie.
Laissez-moi maintenant, Monsieur, vous remercier ait nom de notre section Valdôtaine et de mon pays pour le service que vous rendez à notre Vallée par la publication de ce nouvel ouvrage que vous avez Vintention de rendre plus complet dans la suite en y introduisant toutes les améliorations suggérées par V expérience et surtout par les corrections successives qui vous seront fournies par nos amis et par les touristes qui aiment nos belles montagnes. Puissiez-vous trouver une juste récompense à vos efforts et à vos sacrifices! En popularisant par les publications alpines les études de la géologie, de l'histoire naturelle et de la géographie alpine, en même temps que vous rendez service à la science, vous faites aussi une œuvre morale ; en effet, en nous invitant à parcourir nos montagnes dont l'air vivifiant fortifie les corps énervés dans l'atmosphère des villes, vous donnez aussi un repos salutaire à notre âme fatiguée par les agitations de la vie sociale et vous la, relevez de ses défaillances et de ses découragements par la contemplation calme et sereine de V œuvre sublime de Dieu dans la nature. C'est par la vue et l'étude des montagnes que Von éprouve ces sentiments qui nous con-
soient dans nos déceptions humaines, car, selon les belles paroles du naturaliste Forbes, « sur les montagnes on devient religieux et partant meilleur; on juge mieux des choses et des hommes; on serrerait la main à son mortel ennemi, si Von avait le bonheur de s'y rencontrer. Cela se comprend; on est plus près du ciel que de la terre, à laquelle on ne touche plus. Le corps s'efface et l'âme, rêvant Vimmensitê, s'envole dans les hautes régions des cieux pour y chercher la cause première de tout ce qu'on voit. On se trouve en face de Dieu sans même y avoir pensé et on l'adore malgré soi avec toute la puissance de son affection. L'on sent alors la vérité de cette maxime: que celui qui ne sait prier, s'aventure sur la mer ou s'élève sur les montagnes. La mer calme n'est rien; mais la mer en courroux devient périlleuse et terrible; elle commande la prière; l'on prie alors parce que l'on craint. Les montagnes sont toujours sures et majestueuses ; on y prie parce qu'on aime. »
C'est avec ces paroles inspirées par la passion des montagnes que je vous serre cordialement la main.
Votre dévoué
Baron CDE Bich, avocat
Vice-Président de la Section Valdôtaine du Club Alpin Italien.
Montfleury, près d'AOSTE (Italie), 8 juillet 1876.
A me* collègues du Club Alpin d'Aoste,
Notre chère Vallée d'Aoste est belle; elle mérite cVêtre mieux connue et plus fréquentée par les étrangers.
Depuis les productions et la végétation des pays méridionaux jusqu'aux pics les plus sourcilleux et aux glaciers les plus imposants, elle offre une gradation successive de beautés et de surprises. Pourtant notre vallée n'est nibien connue, ni bien décrite pour la facilité des touristes.
Nous possédons bien déjà quelques ouvrages précieux sur la Vallée d'Aoste, entre autres le magnifique ouvrage de M. Aubert La Vallée d'Aoste et la Géographie de la Vallée d'Aoste par la petite Société Alpine de Cogne; mais l'ouvrage de M. Aubert. est trop volumineux et la Géographie du pays d'Aoste a adopté une division qui n'est pas de nature à procurer bien des facilitations pour V excursionniste: ce sont des mines à exploiter, mais il nous manquait un Guide du touriste.
Il était pénible pour un Valdôtain qui voulait étudier les différents cols et passages de sa vallée et les ascensions des pics qui V encadrent et la couronnent de devoir toujours recourir à des Guides étrangers et de ne voir figurer son propre pays que comme un appendice de la Suisse ou une partie perdue de VItalie , partie dont on ne s'occupait qu'à toute vitesse. Notons encore que la Vallée d'Aoste, n'étant pas directement le but de ces Guides , elle y figurait le plus souvent d'une façon plus inexacte encore qu'incomplète.
Aidé et encouragé par quelques amis personnels qui sont aussi les amis dévoués de la Vallée d'Aoste, j'ai entrepris de remplir cette lacune et d'écrire un Guide qui eût pour but et pour sujet de faire connaître la Vallée d'Aoste et de procurer aux touristes, dont le nombre augmente chaque année, les indications et les faciliterions qu'ils rencontrent dans les autres pays, en Suisse surtout.
Aurai-je complètement réussi? je ne m'en flatte pas; un premier essai n'est ordinairement qu'un plan, qu'une table pour noter les absences, les manquements, les imperfections et les erreurs; mais c'est déjà beaucoup quand on sait ce qui manque, on sait alors ce qu'il y a à réformer et à compléter.
Parmi les amis qui liront aidé je dois une mention toute spéciale à MM. Martelli, Vaccarone et Baretti : j'ai contracté à leur égard une dette d'amitié et de reconnaissance que je prie mes collègues du Club Alpin d'Aoste de m' aider à payer.
Je devrais bien encore un témoignage tout particulier à notre digne vice-Président, M. le baron Claude Bich, avocat, qui s'est occupé activement depuis quelques années à recueillir les notices et les matériaux pour faire connaître sa vallée, pour avoir su réunir les personnes qui pouvaient travailler à ce but et surtout pour avoir trouvé un éditeur intelligent, désintéressé et aussi passionné que nous pour les Alpes; mais, vous le savez, en travaillant pour son pays, M. le baron Bich ne fait que suivre ses traditions de famille et il ne reste qu'à souhaiter que le découragement ne l'attaque pas.
Au reste, je vous offre cet essai comme un témoignage de ma bonne volonté et de mon amour pour ma chère Vallée d' Aoste: vous voudrez bien l'agréer comme j'accepterai avec plaisir et reconnaissance, pour ma part, les observations, les corrections et les additions que l'on voudra bien me faire parvenir pour rendre ce travail le plus pratique, le plus utile possible à notre Vallée d'Aoste que nous aimons tous.
Quand je n'aurais réussi qu'à attirer quelques étrangers de plus dans nos montagnes; quand mon livre n'aurait d'autre résultat que d'exciter un autre membre du Club Alpin d'Aoste à faire plus et mieux, je me croirais déjà assez récompensé.
Chers collègues, je mets mon livre sous vos auspices et je me tranquillise sur son avenir.
L'Abbé Gorret Amé.
Membre honoraire du Club Alpin Italien
Perloz, Juin 1870.