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NOTICE HISTORIQUE DE LA VALLÉE D'AOSTE

Selon le point de vue auquel on se place, l'histoire de la Vallée d'Aoste peut offrir un intérêt différent. Si l'on adopte des vues générales, le pays d'Aoste est du petit nombre de ceux qui, par leur histoire, peuvent offrir un tableau complet de l'évolution successive des principales dominations étrangères; dominations qui, à travers les siècles, ont cherché à soumettre à leurs lois les peuples des alpes, pour s'assurer les avantages de la défense et de l'agression sur les deux versants.

Mais si l'on veut borner l'histoire dans les limites mêmes du pays, cette histoire se trouve fort courte et fort rétrécie dans ses limites. Nous nous bornons ici à donner simplement un abrégé succinct qui suffit pour faire connaître au touriste le pays qu'il parcourt.

Le tableau du pays d'Aoste recouvert par un immense glacier, la succession des lacs et des forêts au glacier sont du domaine de Fhistoire géologique.

L'introduction des premiers habitants dans la vallée et les difficultés de leurs travaux de défrichement et de leur lutte contre la nature du sol présenteraient un vaste champ à l'imagination et à la rhétorique.

Qu'il suffise ici de noter qu'il est conservé par la tradition que les vallées ont commencé à être habitées par le haut et que ce n'est que peu à peu que Ton est descendu dans la plaine pour y fixer résidence.

Les premiers habitants connus sont les Salasses, venus sous la conduite de Cordélus, fils de Statiélus, descendant de Saturne et un des chefs de l'armée d'Hercule. Ce Cordélus se serait fixé dans la vallée d-'Aoste avec sa colonie et l'on aurait bâti une ville qui portait le nom de Cordèle, du nom du premier chef. On ne rencontre le nom de cette ville dans aucun historien ancien; il est pourtant dans la nature des choses qu'un peuple qui a pu tenir longtemps en échec la puissance romaine eût une capitale.

L'emplacement de cette ville de Cordèle est encore un problème. Quelques auteurs la placent près de St-Martin de Corléan, d'autres à Pré-St-Didier, où existe un endroit portant encore le nom de Mas de Cordèle, quelques-uns la veulent dans l'emplacement même qu'occupe actuellement la ville d'Aoste et il y en a qui pensent que cette ville se trouvait près des Aymavilles, au débouché de la vallée de Cogne, la vallée des mines, dans une localité où l'on remarque encore actuellement de nombreuses ruines.

Les Salasses, originaires des Taurisciens ou Tauriniens, descendants eux-mêmes des Liguriens, nom commun à tous les peuples situés entre les Apennins et les Alpes, occupaient la vallée d'Aoste actuelle et toute la partie montueuse du Canavesan. Strabon place les Salasses immédiatement après les Cottiens (Turin et Suse). Leur territoire était borné au levant par les Lépontiens et les Libyciens (Bielle et Verceil), au couchant par le pays des Centrons (La Tarantaise), au nord par les Véragres (le Valais) et au midi par les G-arocèles (de Chivasso et Kivarolo au Pô). Aux environs de Rivarolo, on rencontrait encore au siècle dernier une terre appelée Salassa, remarquable par plusieurs monuments fort anciens. (De Tillier, Histoire manuscrite du 'pays d'Aoste). Ne serait-ce pas là le point de départ de la colonie des Salasses pour pénétrer dans la vallée d'Aoste par Champorcher et Cogne où se conserve encore de nos jours un type tout-particulier?

Ce que nous connaissons des mœurs des Salasses nous les fait connaître comme un peuple actif, laborieux, industrieux, amateur passionné de l'indépendance et de la liberté. Ce peuple s'occupait de l'agriculture, mais surtout il se livrait avec ardeur à l'exploitation des nombreuses mines de la vallée. Cette exploitation devait être de beaucoup facilitée par la grande abondance des forêts. Des travaux gigantesques étaient exécutés pour dévier les torrents et les diriger où leurs forces motrices pouvaient être utilisées et il est resté dans les mœurs et le langage de la vallée d'Aoste d'attribuer aux Salasses tous les monuments et toutes les œuvres qui défient le contact des siècles.

Nous ne voyons nulle part que les Salasses eussent jamais fait une guerre d'invasion sur les terres de leurs voisins. Contents de cultiver leurs terres et d'exploiter leurs mines, les Salasses vivaient dans l'indépendance et quand les autres peuples avaient déjà subi le joug de Rome, la terre des Salasses appartenait encore aux Salasses. En dehors encore de la position géographique de leur pays, leur richesses devaient mettre les Salasses en contact avec les maîtres du monde.

Le choc fut terrible mais funeste aux Salasses.

Est-ce par la vallée d'Aoste. qu'eût lieu le passage d'Hercule, d'où le nom d'Alpes Grecques au Petit St-Bernard?

Est-ce par le pays des Salasses qu'eurent lieu les différentes invasions des Gaulois en Italie? Etait-ce par ce pays que débouchaient ces hordes guerrières qui plusieurs fois firent trembler Eome? Il y a des raisons pour et contre; mais si réellement le débouché de l'invasion venait de ce pays, cela expliquerait encore la haine et l'acharnement des Romains contre les Salasses.

Ce qui paraît actuellement le plus probable c'est le passage d'Annibal par le Petit St-Bernard, pcv Ctctuoïiis Jugum, par la dépression, le Col du Cramont.

Environ deux siècles avant l'ère chrétienne, l'an de Eome 536, le héros africain traversait les Alpes. Mais où??

Ce passage a donné lieu à d'interminables discussions, mais les textes de Polybe et le vulgo credere Poennino transgressum de Tite Live, joints aux traditions locales du cirque ou concert d'Annibal, au Petit St-Bernard, du Pont-Tailland, de la roche

de Donnas, portant le nom de transitas Annibalis, autorisent à croire qu'Annibal a traversé le pays des Salasses pour envahir l'Italie.

Le passage d'Ànnibal ne fut pour les Salasses qu'un trouble éphémère et ils continuèrent à vivre paisibles possesseurs de leur territoire jusqu'à l'an de Eome 611 , cent quarante-trois ans avant l'ère chrétienne, où commença avec les Eomains cette lutte sanglante qui devait se finir par l'extermination des Salasses.

Par l'exploitation de leurs mines et les nombreux canaux qui amenaient les eaux à leurs forges, les Salasses levaient Peau aux habitants des plaines qui implorèrent la protection du Sénat Romain. Celui-ci ne devait pas laisser passer une aussi belle occasion d'étendre sa domination et sa puissance sous l'air de protection. Sous le consulat d'Appius Claudius et de Q. Coecilius Metellus Macedonicus, le Sénat chargea le consul Appius Claudius de protéger les habitants de la plaine et de faire droit à leurs réclamations. Celui-ci, jaloux de son collègue et se flattant de soumettre sans peine ce peuple microscopique des Salasses, se hâta de s'engager dans leur vallée où il fut repoussé, écrasé et subit une sanglante défaite. Les Salasses lui prouvèrent qu'ils savaient défendre le sol de leur patrie. Ce désastre inattendu frappa Rome de stupeur et on résolut d'en tirer une vengeance prompte et éclatante. Cette stupeur de Rome nous est constatée par le soin que l'on eut d'aller consulter les livres sybillins, ce que l'on ne faisait que dans les circonstances importantes.

Les livres sybillins portaient que toutes les fois que l'on voulait entreprendre une guerre contre les nations gauloises, il fallait faire un grand sacrifice aux dieux sur les confins des Salasses.

Une nouvelle campagne fut entreprise et, après un échec considérable, les Salasses demandèrent à se soumettre. Le consul s'empara de toute la plaine et des minières, et les Salasses, refoulés dans les gorges élevées des vallées latérales, ne gardèrent plus que le droit de vendre l'eau à ceux qui exploitaient les mines au profit des Romains.

Comme les fermiers insatiables refusaient de payer l'eau et

que les Salasses, dépouillés de la source de leurs richesses, ne payaient pas toujours exactement le tribut imposé, il en naissait des disputes et des collisions continuelles.

Les Eomains pour tenir en respect ces fiers et audacieux montagnards fondèrent la ville d'Ivrée (Eporedia) au débouché de la vallée et y placèrent une vaillante colonie militaire, comme ils avaient coutume de faire en pareille occasion. Quelle devait être la vie de cette colonie militaire chargée de tenir les Salasses dans le devoir?

Bien des faits de l'histoire moderne nous le font comprendre.

Les Salasses vaincus, mais non subjugués, donnaient encore de graves sujets d'inquiétude au Sénat ; refoulés dans les gorges des montagnes , ils harcelaient les vainqueurs , roulaient des masses énormes de rocher pour intercepter les chemins de la plaine. Enfin l'an de Rome 720, ils levèrent l'étendard de la révolte, pillèrent un convoi d'argent destiné aux légions des G-aulés, refusèrent de payer le tribut et firent une invasion terrible sur les terres que les Eomains leur avaient prises.

Rooie irritée envoya Yalerius Messala à la tête d'une puissante armée pour réprimer ces opiniâtres montagnards, qui subirent pour lors les conditions qu'il plut à Eome de leur imposer. Des conditions trop rudes ne firent qu'aigrir les Salasses et l'an de Eome 729, vingt-cinq ans avant l'ère chrétienne, de formidables insurrections éclataient de nouveau et embrasaient la vallée tout entière.

L'empereur Auguste voulut cette fois en finir avec cette petite tribu indomptée et il donna les ordres les plus rigoureux à son lieutenant Terentius Varron Murena qu'il envoya contre les Salasses.

Ce général divisa ses troupes de manière à forcer simultanément tous les passages et triompha ainsi des habitants qui se défendirent avec toute la fureur du désespoir. Terentius Yarron eut encore recours pour dompter les Salasses à l'hypocrisie et à la trahison. Il fit d'abord semblant de se contenter d'imposer aux habitants une lourde contribution, puis de forts détachements de soldats furent envoyés dans les vallées sous le prétexte de percevoir le tribut. Quand les vallées et les montagnes furent occupées par des milliers de légionnaires, il fut facile à

Terentius Varron de s'emparer des habitants. Les victimes de cette infâme trahison furent conduites à Ivrée et vendues subhastay au nombre de trente-six mille, avec la condition encore d'être emmenées esclaves dans les contrées les plus éloignées du sol natal et de ne pas être affranchies avant vingt ans. Huit mille hommes furent incorporés aux légions romaines, mais dans les légions qui servaient au loin. Ainsi finirent les Salasses, victimes de leur amour pour l'indépendance et la liberté, victimes des richesses de leur pays, victimes de l'ambition, de l'avarice et de la trahison des Romains.

Après avoir anéanti les Salasses, Rome pensa à repeupler leur pays et partagea la partie fertile de leur territoire entre trois mille soldats des cohortes prétoriennes. La vallée paraît avoir acquis un grand éclat sous la domination romaine si Ton en juge par les monuments qui nous restent de cette époque. Une ville fut bâtie sur l'emplacement même du camp de Terentius Varron Murena et prit le nom d'Augusta Pretoria ; c'est la ville d'Aoste.

Les monuments de l'époque: l'arc de triomphe, le théâtre, l'amphithéâtre, le forum, les remparts, etc., etc., attestent l'importance que les Romains attachaient à ce pays.

Les pierres tumulaires consignent les noms des premières familles de Rome. Une belle voie consulaire longea la vallée et, se bifurquant à Aoste , allait à Vienne, dans les Gaules , par [le Petit St-Bernard et à Mayence par St-Rémy et le Grand St-Bernard.

Depuis son absorption par les Romains, le pays des Salasses se trouve confondu dans les destinées et les péripéties du grand empire.

On n'a pas des données bien précises sur l'introduction du christianisme dans la vallée. Une tradition assez plausible fait traverser le pays par l'apôtre St-Pierre: L'amphithéâtre d'Aoste a-t-il eu ses héros chrétiens? on le croit. On compte pour premier évêque d'Aoste, St-Eusèbe de Verceil, mais la fondation de l'évêché est généralement attribuée à St-Ambroise, archevêque de Milan.

Lors de la destruction de l'empire Romain par les barbares, les Alpes Graïes et Pennines, la vallée des Salasses, passèrent au royaume des Burgundes ou Bourguignons , sous Gundicaire et Gimdise, son fils.

La vallée d'Aoste paraît avoir souvent changé de maîtres pendant cette époque des invasions ; nous trouvons des titres de donations des rois burgundes, des actes d' autorité de Théodoric, roi des Goths, et des traces du commencement de la domination des Longobardi ou Lombards et la restauration de la cathédrale d'Aoste par le roi Gontran, du second royaume de Bourgogne. Des Bourguignons, la vallée d'Aoste passa aux rois Francs sous les derniers Mérovingiens et par eux sous le sceptre de Charlemagne.

Un point 'obscur reste et ressort parmi les autres. Comment l'Arianisme s'introduisit-il dans la vallée pour mettre Plocéan sur le siège épiscopal d'Aoste? par Théodoric et les Goths certainement. Mais comment St-Bernard de Menthon, archidiacre, trouva-t-il encore le paganisme, ses rites et ses sacrifices sur les Alpes Graïes et Penuines quelques siècles plus tard?

De l'empire d'Occident la vallée d'Aoste passa au royaume de la Bourgogne transjurane, d'où elle passa au milieu des querelles et des disputes aux rois d'Italie. Dans ces temps de confusion, on n'a pour se diriger que quelques vieilles chartes. Pour connaître bien ces temps il faudrait avoir une histoire complète et non pas seulement une chronologie des évêques d'Aoste. L'histoire du pays se trouverait là.

Enfin le Val d'Aoste passa sous l'autorité et la dépendance de la Maison de Savoie par le mariage d'Adélaïde de Suse avec le comte Oddon de Maurieniie, dernier fils d'Humbert aux blanches mains, souche reconnue de la Maison de Savoie.

Dès lors la vallée d'Aoste, érigée en duché par l'empereur Frédéric II en faveur des comtes de Savoie, entra dans une phase nouvelle et plus paisible de son existence. Quoique souvent encore envahie par les armées étrangères, jamais sa fidélité à son souverain n'a fait défaut.

Une date importante dans l'histoire de la vallée d'Aoste est celle de 1191, quand le comte Thomas I de Savoie accorda à la vallée de grandes franchises et d'importants privilèges.

Cet acte de concession et son histoire devraient être mieux connus, car il figure souvent sous le titre de dédition de la vallée au prince Thomas; ce qui jure un peu avec le mot de concession.

Les successeurs du comte Thomas juraient l'observation et le

maintien de ces franchises et de ces privilèges avant la tenue des États du Duché. En quoi consistaient précisément ces franchises et ces privilèges dont les souverains devaient jurer le maintien et l'observance? il serait temps de le savoir.

Un autre point obscur dans l'histoire de la vallée d'Aoste, c'est celui des invasions des Valaisans; on trouve des restes de redoutes jusque sur les glaciers et sur les cols les plus élevés. — Pour la tenue des États du Duché d'Aoste, nous copions textuellement une page du livre de M. Aubert, la Vallée d'Aoste:

« Les comtes de Savoie venaient au moins une fois tous les sept ans dans la cité d'Aoste, pour tenir les audiences générales et rendre la justice. Ils devaient faire notifier quatre mois à l'avance le jour de leur arrivée dans le Duché, leur itinéraire était pour ainsi dire obligatoire, et c'était par la route du Petit St-Bernard qu'ils devaient pénétrer dans la vallée. S'ils choisissaient un autre chemin, la noblesse et le peuple étaient dispensés d'aller les recevoir à la frontière. Le cérémonial usité dans ces circonstances solennelles étant une peinture assez fidèle des coutumes féodales, il n'est pas inutile de donner ici quelques détails sur la venue des souverains et sur les précautions dont ils s'entouraient.

« Dès son arrivée au pied du Petit St-Bernard, le prince députait deux des plus considérables barons de sa suite, avec mission d'occuper en son nom tous les fiefs et châteaux de la vallée, et d'y laisser en garnison le nombre d'hommes nécessaire pour les bien garder. A la première réquisition des barons délégués par le prince, les grands vassaux de la couronne de Savoie quittaient leurs demeures; néanmoins, avant d'abandonner ainsi ses biens, chaque seigneur stipulait par écrit qu'à moins de condamnation pour crime de forfaiture, toutes ses possessions lui seraient restituées après l'audience générale, à la charge pour lui de les tenir et conserver au même titre qu'auparavant.

« Ce premier acte du Comte était regardé comme l'équivalent d'une citation à comparaître aux audiences.

« En effet, les membres" de la noblesse étaient tenus d'assister exactement aux séances, et ils ne pouvaient en être dispensés qu'après avoir présenté des motifs sérieux, dont la validité devait être reconnue par l'assemblée elle-même.

« Lorsque tous les fiefs étaient ainsi occupés par ses garnisons, le prince franchissait la montagne, et s'arrêtait dans les châteaux désignés à l'avance, selon la lenteur ou la rapidité de sa inarche. Au jour déterminé ^pour rentrée dans la cité d'Aoste, toute la noblesse se réunissait dans la plaine de Sarre et y attendait le souverain afin de le recevoir en grande pompe et de lui composer un brillant cortège. L'évêque d'Aoste, le prévôt et l'archidiacre de la cathédrale, le prieur de St-Ours et le clergé entier, revêtus de leurs plus magnifiques ornements, attendaient aussi le prince à la porte de la ville, et dès son apparition l'accueillaient aux* accents des hymnes sacrés. Alors le comte de Savoie mettait pied à terre , saluait pieusement le prélat, et , suivi de tout son cortège, se joignait à la procession, qui prenait lentement le chemin de la cathédrale. Après avoir entendu le service divin, le Comte montait les degrés du maître-autel, et là, les mains étendues sur l'Évangile et sur les saintes reliques, il renouvelait le serment de maintenir et défendre de tout son pouvoir les franchises et les privilèges du Duché, d'être le soutien de l'Église, des orphelins, des veuves et des faibles, et de ne porter ni par lui-même ni par ses officiers aucune atteinte aux immunités de la vallée.

« Pendant toute la durée des audiences, le palais épiscopal devenait la demeure du Souverain, et les séances se tenaient dans une salle immense qui touchait au cimetière de la cathédrale. Cette salle a été détruite vers l'an 1670, sous l'épiscopat de Philibert Albert Bailly.

« Dès le jour qui suivait son arrivée, le comte ouvrait les audiences générales par une séance solennelle ; il se plaçait à l'extrémité de la salle, sur un siège élevé, ayant à sa droite l'évêque, et à sa gauche un seigneur de la maison de Challant . Les membres du clergé, de la noblesse, et les notables se rangeaient autour de la salle suivant l'importance de leurs fiefs et d'après le rang qui leur était assigné. Le chancelier de Savoie, qui accompagnait toujours le prince quand celui-ci devait s'occuper de l'administration ou de la justice, siégeait au pied du trône, entouré des membres du conseil. À cette première assemblée, tous les seigneurs de la vallée, barons, bannerets, chevaliers, les notables des communes, enfin tous le vassaux appelés à en faire

partie, venaient, chacun à son tour et selon son rang, prêter serment de concours fidèle et loyal dans l'administration de la justice. Puis les seigneurs renouvelaient leur hommage pour leurs fiefs, châteaux et domaines, dont ils recevaient une investiture nouvelle. Lorsque tous les membres de l'assemblée avaient prêté serment, les causes étaient appelées, plaidées et jugées, jusqu'à ce que la liste en fût épuisée; alors le comte de Savoie quittait la ville et le Duché, entouré des mêmes honneurs qui Pavaient accueilli au moment de son arrivée.

« Depuis lors, les temps ont bient changé, chaque siècle a passé, modifiant les coutumes et les lois ; le sort des peuples est devenu meilleur. Cependant il y avait dans cet acte d'un souverain venant eu personne écouter les plaintes de ses sujets et juger leurs différends, quelque chose de simple, d'imposant et de touchant à la fois. Il est permis de regretter ces antiques usages, tout en rendant justice aux progrès accomplis. »

En dessous de la haute juridiction des comtes de Savoie, la Vallée d'Aoste se trouvait morcelée par les droits seigneuriaux d'une multitude de nobles, comtes, barons, chevaliers, pairs et impairs". Tous avaient leurs manoirs, leurs châteaux et leurs péages; trop souvent ces nobles s'occupaient à ferrailler entre eux et plus d'une fois l'autorité souveraine dut prendre en main la cause du peuple et dépouiller des nobles devenus pillards et brigands.

Parmi toutes ces familles nobles, dont quelques-unes étaient fort distinguées, brillait surtout la famille de Challant par ses richesses, ses bienfaits, l'étendue de ses domaines, les grands hommes qu'elle a produits et surtout par sa constante fidélité et son inébranlable attachement à la Maison de Savoie. Cette famille s'est éteinte en 1808.

En dehors des faits généraux qui se rattachent à l'histoire des possessions de la Maison de Savoie, de quelques invasions où la Vallée d'Aoste eut également à se plaindre et des agresseurs français et des défenseurs allemands, l'histoire de la Vallée d'Aoste pendant ce temps de féodalité ne pourrait s'écrire qu'en étudiant l'histoire et la date de Y affranchissement successif et graduel des communes, ce qu'aucune plume valdôtaine n'a encore entrepris et ce qui serait pourtant à désirer.

Un seul fait ressort bien, tout particulier au pays d'Aoste : c'est l'expulsion de Calvin.

En 1533, ce sombre et fougueux réformateur, de retour de la cotr de Ferrare, passa parla Vallée d'Aoste et essaya d'y semer ses erreurs. Sa propagande avait un double but: introduire sa réforme religieuse et détacher la Vallée d'Aoste de la Maison de Savoie pour la faire adhérer à la ligue des cantons suisses : déjà il comptait un certain nombre d'adhérents, surtout parmi les cadets des maisons nobles, lorsque les Etats du Duché s'assemblèrent sous la présidence de l'évêque Pierre Gazin et du comte Kené de Challant, grand maréchal de Savoie. Le Conseil décida de rester attaché à la foi de ses pères, de rejeter la réforme de Calvin et de continuer sa soumission à son légitime souverain.

Puis il décréta la poursuite de Calvin et de ses adhérents. Calvin qui attendait la décision du Conseil, caché dans une ferme à Bibian, à quelques minutes au nord de la ville, fut vite informé du décret porté contre lui et se hâta de s'évader avec ses plus chauds partisans, en traversant le Buthier sur le pont de Cluseline, qui porte encore son nom, et en gagnant le Vallais par Ollomont et le col de Fenêtre.

C'est depuis cette date de la fuite de Calvin que dans la Vallée d'Aoste, on sonne F Angélus soit l'Ave Maria à onze heures et non à midi comme ailleurs, ce qui étonne les étrangers qui disent parfois que dans la Vallée d'Aoste il est midi 'à onze heures.

Ce danger couru pour la foi et pour la fidélité dynastique décida la création du Conseil des Commis ou des Élus des trois États, pour traiter les affaires urgentes du pays sans qu'il fût nécessaire d'attendre les longueurs de la convocation et des décisions des États généraux.

Ce Conseil, qui avait le pas à la Cour même sur le Sénat de Turin, fonctionna jusqu'aux réformes du régime qui nous gouverne actuellement, n'ayant subi d'interruption que pendant l'occupation française du commencement de ce siècle. Ce Conseil des Commis compte à bon droit pour une des principales gloires de la Vallée d'Aoste.

Actuellement la Vallée d'Aoste, fidèle et dévouée comme tou-

jours à son roi, après avoir perdu son titre de province, son Conseil des Commis, son droit de ne subir point d'impôts réguliers, mais de ne faire que des donatifs volontaires à son souverain, le droit pour ses enfants de ne point porter les armes hors de leur vallée, après avoir perdu une à une ses franchises et ses privilèges que les souverains devaient jurer de maintenir avant de pouvoir exiger eux-mêmes aucun hommage et aucun serment de fidélité, la Vallée d'Aoste se borne et s'épuise à demander la conservation de sa langue usuelle et traditionnelle et l'avantage d'une voie ferrée depuis si longtemps promise, toujours retardée et toujours en suspens.

Vingt ans après la terrible expédition de Terentius Varron ^lurena une importante voie consulaire longeait toute la Vallée des Salasses ; vingt-huit ans après le Statut, la liberté générale qui Fa privée de ses libertés et de ses franchises particulières, la vallée des Salasses paye pour le reste de r Italie de sa bourse et de son sang; elle demande, soupire et attend pour elle-même.

La réponse à l'avenir à travers le tunnel du Mont-Blanc.

(Extrait de la Géographie du pays d'Aoste par la Société Alpine de Cogne)

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