‹ Guide de la vallée d'AosteChapitre 42 sur 146 · THEATRE · texte numérisé non relu

THEATRE

En rentrant dans l'enceinte de la ville par la porte Prétorienne, et en prenant aussitôt une petite rue qui se dirige au nord, j'arrivai devant une ruine imposante; c'est un pan de mur à quatre étages, d'une grande élévation, et percé de fenêtres de formes différentes. Les deux rangées supérieures sont à plein cintre: la rangée inférieure est carrée. Les arceaux, dont les pieds-droits reposent sur le sol, et qui, sans doute, servaient de portique, sont d'une structure élancée et d'une coupe hardie. On n'est pas d'accord sur l'ancienne destination de ces débris, Les uns pensent que c'était le palais du gouverneur de la province : d'autres, qu'ils appartenait à la façade de l'amphithéâtre dont les traces, encore très-nettement accusées, se voient

dans un clos voisin, les derniers enfin sont convaincus que cette immense construction faisait partie du théâtre d'Aoste (1).

Je vais dire en peu de mots pourquoi, de ces trois opinions, la dernière seule me parait admissible. D'abord, il n'est pas permis de supposer qu'un simple préfet provincial ait eu pour demeure un palais qui, à en juger par les parties restées debout, aurait été de beaucoup plus somptueux que les magnifiques maisons élevées à Rome même pour les principaux personnages de l'Empire; puis, en étudiant le terrain avec la plus légère attention, on reconnaît bientôt, à la distance qui sépare les restes dont nous nous occupons de l'emplacement où gît l' amphithéâtre, que ces deux ruines ne pouvaient pas appartenir au même monument ; enfin, les vestiges de plusieurs arceaux inférieurs subsistent encore, et leur direction prouve qu'ils venaient se rattacher en suivant une ligne courbe, à la façade dont nous avons admiré l'ordonnance à la fois simple et grande. Les théâtres antiques étaient tous construits d'après un plan uniforme: leur enceinte se composait d'une partie semi-circulaire et d'une partie carrée. Le doute n'est donc pas possible ici ; le voyageur est bien devant le théâtre d'Augusta Prœtoria.

AMPHITHEATRE.

Non loin du théâtre, dans l'intérieur du clos occupé par le couvent des religieuses- de Saint-Joseph, je visitai les restes de l'amphithéâtre dont j'ai parlé il n'y a qu'un instant.

La partie la mieux conservée est une suite de huit des arca des qui formaient la façade extérieure de l'édifice.

L'ouverturè de chacune de ces arcades est de deux mètres quatre centimètres; les pieds-droits qui les supportent étaient décorés par des colonnes en marbre gris d'Ayma villes. La moi- Ci) Ce théâtre était plus grand que celui de Cimié (Ceniela), l'antique capitale de la Ligurie.

D'après les archéologues liguriens , celui-ci contenait huit mille spectateurs, tandis que celui-là devait . selon ses dimensions, en renfermer vingtmille, nombre qui serait, selon quelques autres, le tiers de la population de la ville à cette époque (Gal).

tié seulement d'une de ces colonnes subsiste encore, niais la plupart des chapiteaux, d'ordre dorique, sont à peu près in^ tacts. Ces chapiteaux n'ont conservé leur position primitive que grâce à la disposition prise par l'architecte; en effet, ils sont engagés dans le massif de la maçonnerie, ainsi que quelques-uns des tambours dont ,se composaient les colonnes. Il est bon de remarquer que les tambours engagés ne sont pas placés à des intervalles égaux.

Cette irrégularité ne peut s'expliquer que par l'impossibilité de trouver dans le pays des marbres suffisants pour tailler les fûts des colonnes d'un seul morceau, et par le désir de profiter cependant de toute la longueur des blocs tirés des carrières.

Aux arcades vonaitoires, par où s'écoulait la foule, correspondent des voûtes qui vont en diminuant de hauteur et de largeur à mesure qu'elles se rapprochent du centre de l'amphithéâtre; ces voûtes soutenaient les nombreux gradins sur lesquels venait s'asseoir une population avide des spectacles du cirque. Aujourd'hui, une laide et disgracieuse construction s'élève sur les arceaux romains ; les voûtes, converties en caves, sont destinées à conserver les provisions du couvent. Dans le jardin on retrouve en différents endroits les restes d'une galerie voûtée qui environnait l'arène, et dont la largeur est de trois mètres vingt-six centimètres. Il est bien difficile de déterminer exactement les dimensions de l'ensemble du monument ; cependant, on distingue encore assez nettement la forme de l'arène; j'ai pu en évaluer le plus petit diamètre à quarante-sept mètres et le plus grand à soixante mètres.

D'après les monuments décrits plus haut, on peut comprendre déjà quelle devait être l'importance d'Augusta Praetoria sous les empereurs romains. Le soin avec lequel la ville avait été mise à l'abri de toute attaque, la magnificence de Parc de triomphe, de la porte Prétorienne, du théâtre, l'étendue d'un amphithéâtre qui devait contenir au moins quinze mille spectateurs (1); tous ces monuments enfin suffisent pour donner l'idée d'un centre de population considérable.

(1) 31. le chevalier Promis suppose que l'amphithéâtre contenait vingt mille spectateurs. On sait que les proportions de ces édifices étaient en gé~

Une telle présomption devra, je crois, se changer en certitude, lorsque le lecteur connaîtra les autres édifices enfouis maintenant par l'élévation successive du terrain, lorsqu'il aura sous les yeux toutes les inscriptions funéraires retrouvées à Aoste ou dans les environs, inscriptions qui rappellent les noms des plus illustres familles de Rome.

FORWM.

A Pouest du théâtre, à peu près à la même distance de l'enceinte, dans le jardin dépendant de la maison archidiaconale, ou, pour être plus véridique, sous le sol de cet enclos, on m'a fait parcourir un vaste portique dont trois côtés seulement sont abordables en partie.

La largeur de ce portique est de trois mètres soixante centimètres; l'ouverture des arcades qui le composent est de deux mètres trente centimètres, et la largeur des pieds-droits qui supportent ces arcs coupés à plein cintre est de un mètre seize 'centimètre s.

Chaque face du portique devait être percée de dix-huit arcades, à moins de supposer que sa forme, au lieu d'être un carré parfait, était celle d'un parallélogramme alongé. Toutes le conjectures sont permises , puisque le quatrième côté n'a pas été retrouvé. Sur les voûtes de cet édifice, enseveli maintenant, des rues ont été tracées, des maisons se sont élevées, le vieux portique est devenu par place le cellier des habitations qui le surmontent.

Ici encore deux opinions divisent les archéologues. Les uns, supposant que ces constructions étaient destinées à emmagasiner les approvisionnements des légions, les nomment greniers militaires ; les autres pensent que c'était là le Forum et le portique où se tenaient les principaux marchands de la cité (1).

néral calculées de manière à pouvoir donner place au tiers de la population des villes où on les construisait.

En admettant donc que l'amphitéâtre d'Aoste ne pût contenir que quinze mille personnes, la cité devait compter de quarante à quarante-cinq mille habitants.

(1) Les greniers publics se trouvaient probablement dans les souterrains qui sont encore bien conservés et que l'on peut visiter dans les caves de la maison appartenant à M. le notaire Duc. B,

Malgré l'autorité de ceux qui soutiennent la première de ces hypothèses . il m'est impossible de partager leurs convictions ; comment, en effet, imaginer des magasins ouverts ainsi de tous les côtés par de larges arcades?

Les greniers publics de Eome étaient, au dire des hommes les plus versés, dans la connaissance de l'art antique, un ensemble de vastes bâtiments, construits d'ordinaire sur un plan circulaire, et dont l'extérieur indiquait clairement la destination.

Pourquoi donc, au siècle d'Auguste, les architectes romains se seraient-ils à ce point écartés de la tradition et auraient-ils adopté une ordonnance qui devait faire naître l'indécision dans les esprits à la vue de leur œuvre ?

On est d'autant plus porté à reconnaître ici le portique d'un Forum, que la maison habitée par l'archidiacre repose sur les murailles d'un ancien temple dont on peut encore signaler quelques vestiges. Tous les historiens de l'antiquité nous apprennent que l'usage constant des Eomains était d'ériger des temples sur les places où le peuple se réunissait pour nommer les magistrats et délibérer sur les affaires publiques ; aucun d'eux, au contraire, ne nous parle de temples attenant à l'enceinte des greniers militaires ou construits dans cette, enceinte même.

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