‹ Guide de la vallée d'AosteChapitre 48 sur 146 · CHATEAU DES VICOMTES D'AOSTE · texte numérisé non relu

CHATEAU DES VICOMTES D'AOSTE

Tour de Braniafani.

Occupons-nous d'abord de la demeure de cette noble Maison de Challant: si j'en ai déjà si souvent parlé, c'est qu'on ne peut parcourir les annales du duché sans trouver la trace de ses vertus et de ses exploits, c'est qu'il est impossible de traverser la vallée sans rencontrer les nombreux monuments qui attestent sa puissance. Le château des seigneurs de Challant a été construit d'après un plan quadrilatère à angles droits ; les plus grands côtés ont vingt-huit mètres quatre-vingt-dix centimètres, et les plus petits quinze mètres soixante-cinq centimètres dans œuvre.

Le rempart romain surélevé forme la façade extérieure ; un bastion situé à l'angle sud-ouest de la forteresse sert de base à une tour ronde couronnée par des larges créneaux. Les murailles et la tour sont seules à peu près intactes, tout le reste de l'édifice n'existe plus. Plusieurs fenêtres percées à des hauteurs inégales sur la façade septentrionale, et entourées de colonnettes romaines supportant de doubles arcades à plein cintre, indiquent nettement la date de fondation. Après les avoir observées, on peut affirmer que le château a été élevé vers la fin du xi ou au commencement du xn siècle.

Une porte de la ville avait été ouverte au pied de la tour ; le vicomte Godefroy lui donna le nom de Béatrix de Genève, sa femme ; quant à la tour elle-même, elle porte le nom de Tour de Bramafam. La tradition attribue des origines diverses à cette dénomination qui signifie cri de la faim, brame-faim. — On raconte qu'un des seigneurs, poussé au crime par une ardente jalousie, renferma sa malheureuse compagne dans l'une des cellules de ce donjon redoutable, et la fit périr dans les tortures

de la faim. Les cris de cette triste victime des mœurs violentes du temps où elle vivait furent entendus de toute la ville, et d'un commun accord le peuple donna à la tour le nom qui Lui est resté.

L'exécution d'une vengeance aussi barbare me paraît inconciliable avec les sentiments chevaleresques habituels à cette grande race des Challant, aussi j'ai plus de confiance dans cette seconde version : pendant une longue famine qui désola la ville et le duché , les habitants se réunissaient en foule autour de la demeure de leur chef vénéré, et, n'espérant qu'en lui pour radoucissement de leurs misères, lui faisaient entendre leurs plaintes douloureuses.

Tour de Bailliage on des Prisons.

C'est une tour carrée d'une hauteur peu commune ; les solides murailles du bastion romain lui servent de base. %

Entretenue avec soin depuis le jour où les seigneurs Du Palais l'avaient fait construire, elle est parvenue jusqu'à nous sans que le temps l'ait même effleurée de son aile.

Vers l'année 1265, Pierre, comte de Savoie, acheta de Guillaume Du Palais la tour avec ses édifices touchant aux remparts de la cité dans le voisinage du palais rond, et les fit disposer pour l'habitation des baillis du duché, que leurs fonctions astreignaient à la résidence.

En 1406, Jean de Pectigny, bailli d'Aoste, agrandit le palais du bailliage de quelques bâtiments et d'une tour ronde peu élevée sur la muraille romaine au nord. En 1537, le bailli Antoine de Leschaux y ajouta de nouveaux édifices et y installa le tribunal de justice du duché.

Ce palais, qui servait aussi de demeure aux vice-baillis, finit par devenir insuffisant ed inhabitable, parce qu'à tout instant il se trouvait encombré de soldats et de prisonniers.

On commença par assigner d'autres logements aux baillis: un peu plus tard on se contenta de leur allouer une indemnité en argent. Cet état de choses dura jusqu'au jour où le duché fit

Tour du Lépreux.

l'acquisition du palais Roncas, afin d'y établir l'administration tout entière.

À partir du moment où les baillis abandonnèrent le palais du bailliage, cette antique demeure fut convertie en prison : elle a conservé et conserve encore à cette heure la même destination.

Tour H'euve. Tour du Lépreux.

A l'angle nord-ouest des remparts, la tour ronde des sires de Tourneuve dresse encore vers le ciel ses créneaux massifs ; mais depuis bien de siècles elle est abandonnée, car la famille qui l'avait fait élever a disparu.

Des deux forteresses appartenant à la maison de Friours, une seule est restée debout ; c'est une tour carrée de forme élancée, surmontée de créneaux à démi ruinés, et enclavée dans des bâtiments aussi anciens qu'elle, dont l'aspect est des plus pittoresques.

Dans ce vieux castel, solidement établi sur un bastion romain, un génie capricieux et charmant a placé la scène d'une nouvelle écrite avec une sensibilité pleine d'émotion.

Le monde entier a lu le chef-d'œuvre de Xavier de Maistre, et les pages touchantes du Lépreux de la citéd'Aoste (1) sont gravées dans tous les cœurs.

(1) Afin de répondre aux doutes qui se sont élevés sur l'existence du lépreux, je transcris ici deux documents de nature à convaincre les plus incrédules.

On lit sur les registres de l'hôpital des Ss. Maurice et Lazare, qui avait acquis la tour et son enclos afin d'y installer le lépreux et sa sœur :

u Guasco, Maria Lucia Angelica, filia Lazari G-uasco, obiit die 3a septembris 1791. »

u Guasco, Petrus Bernardus, lepris affectus, filius Lazari, obiit die 13* decembris 1803. ji

Au moment de sa mort, cet infortuné était âgé de cinquante-deux ans sa sœur en avait seulement trente deux lorsqu'il la perdit.

Xavier de Maistre vint à Aoste en 1793, et y resta environ cinq ans. C'est pendant ce long séjour qu'il visita le lépreux ; il recueillit dans ce douloureux entretien les éléments du touchant dialogue qui est un des meilleurs titres de sa gloire littéraire. Grâce à son œuvre éloquente, le souvenir du lépreux, qui est encore vivant dans la mémoire des anciens de la ville d'Aoste, se perpétuera à travers les âges.

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