CATHÉDRALE
Me voici parvenu sur la place de la cathédrale, dont le portail à colonnes corinthiennes et tout surchargé de figures en relief barbouillées de couleurs tranchantes ne mérite pas l'attention. C'est là une des tristes conceptions de ce mauvais goût qui semble se complaire à multiplier les bigarrures les plus choquantes ; aussi je me hâte de pénétrer dans l'église. L'intérieur offre un vaisseau à trois nefs d'un aspect simple et austère.
A chacun des points où se rencontrent les nervures de la voûte de la grande nef, on voit un écusson sculpté et peint aux armes de la maison Challant. Le chœur, élevé de quelques marches, est séparé de la nef par une grille d'un assez beau tra-
vail et garni à l'intérieur par des stalles en bois sculpté d'une exécution excellente. Ces boiseries, admirablement conservées, datent de la lin du xve siècle et sont dues, si l'on s'en rapporte à quelques auteurs, à Georges de Challant, qui fit réparer les voûtes de la cathédrale dans le même temps qu'il embellissait la collégiale et reconstruisait le prieuré de Saint-Ours.
Un tel acte de générosité suffirait seul pour expliquer la présence des armoiries des seigneurs de Challant sur les clefs de la voûte, si l'on ne savait pas d'ailleurs que tous les membres de cette noble famille ont compté parmi les bienfaiteurs de l'église où ils avaient érigé l'un des tombeaux de leur maison.
Dès l'arrivée dans le chœur, on est frappé parla vue de deux mosaïques servant de pavé. La première (I), qui est aussi la plus grande, se trouve entre les deux rangées de stalles; la seconde (2) est placée devant le maître-autel, sur une plate-forme élevée de trois marches au-dessus du niveau du chœur et qui recouvre la crypte.
La première mosaïque se compose de plusieurs cercles concentriques formant un grand médaillon compris dans un quadrilatère qui lui sert de cadre.
Au centre, l'année (ANNVS) est représentée par un personnage imberbe, assis sur un trône, la tête entourée d'un nimbe rouge : il est vêtu d'une robe blanche recouverte d'une tunique brune et serrée à la taille par une ceinture multicolore; sur ses épaules flotte un manteau bleu; ses pieds sont chaussés.
De la main droite il tient le soleil (Sol); de la maine gauche, la Lune (LYNA): le premier est rouge, et la seconde gris foncé, pour indiquer le jour et la nuit, la lumière ardente et directe du soleil, la lumière pâle réfléchie de la lune.
Ce premier sujet, qui occupe la place principale, est entouré d'un cercle noir dans lequel est comprise une bande blanche ondulée, destinée sans doute à figurer les nuages0
Douze médaillons circulaires, d'un diamètre plus petit, sont rangés en cercle autour de l'année : chacun d'eux contient une
(1) Sa largeur dans le haut est de 4^,72; dans le bas, de 4m,84. Sa hauteur est, côté gauche 6m, 17; côté droit 6m, 28.
(2) Sa largeur dans le haut est de 4m,72; dans le bas, de 4m,84. La hauteur est, côté gauche, 2m, 36; côté droit, 2m, 28.
figure représentant les travaux qu'on accomplit ou les occupations auxquelles on se livre pendant les mois qu'elle personnifie.
Les travaux de l'année se trouvent reproduits par la sculpture ou par la peinture des vitraux dans plusieurs monuments religieux du moyen âge.
On voit aussi, dans un grand nombre de psautiers et de missels appartenant â la même époque, des calendriers ornés de miniatures représentant les mêmes travaux symbolisés par des personnages. Je rappellerais ici principalement le chambranle de la porte gauche ouvrant sur la façade occidentale de la cathédrale de Paris.
Il est à remarquer, en effet, que les mois de février, mars, avril, juin, juillet, septembre, octobre, novembre et décembre ont été représentés par le sculpteur de Notre-Dame et par le mosaïste d'Aoste comme s'ils avaient été inspirés par la même pensée.
Pour me conformer à l'usage adopté dans toutes les compositions disposées en cercle, comme par exemple les légendes des sceaux et des médailles, je devrais commencer par le mois de mai, qui figure en haut de la mosaïque, un peu à droite de la tête de l'année.
C'était là, ce me semble, que l'artiste aurait du placer le premier mois de l'année solaire; s'il l'a relégué au centre, peutêtre doit-on attribuer cette violation des règles ordinaires à son désir d'indiquer, par le choix de cette place d'honneur accordée à mai, le mois pendant lequel il a entrepris son travail. Sans vouloir insister davantage sur cette hypothèse, je commence la description par le mois de janvier.
Janvs, personnage à double figure, ferme une tour, image de l'année solaire écoulée, et ouvre la porte d'une autre tour, emblème de l'année nouvelle: remarquons qu'à Aoste le mois de janvier est représenté d'une manière plus classique, j'allais dire plus païenne qu'à Paris, où le personnage, également bifrons, assis devant une table, paraît donner une aumône à un homme agenouillé devant lui. — Febrvarivs est un homme encapuchonné, qui réchauffe ses membres engourdis devant un foyer ardent . — Marti vs taille un arbre. — Aprilis tient des fleurs nouvellement écloses et un panier ou un nid dans lequel on voit
des oiseaux ; à Paris, Avril a un oiseau sur le poing. — Maivs est sur un cheval au galop; c'est l'emblème de la chasse à courre ; à Paris, le chasseur est à pied, portant une gibecière, au milieu d'un bois dans lequel on voit des lapins. — Ivnivs fauche les prairies. — Ivlivs scie les blés. — Avgvstvs bat la moisson avec un fléau; à Paris, il est debout entre deux tas de gerbes, et il tient des épis dans chaque main. — September, dans une cuve, foule le raisin de la vendange. — October ensemence les guérets. — November plie sous le poids d'une charge de bois préparé pour l'hiver. — December se dispose à tuer un porc.
Aux quatre coins du quadrilatère, et touchant immédiatement un grand cercle extérieur du médaillon central, on voit les quatre fleuves du paradis terrestre ; les noms de deux d'entre eux, Fizton, Gion, sont encore très-distinctement lisibles. Ensuite vient une large bourdnre couverte d'ornements dans lesquels on retrouve des réminiscences de l'art antique.
La seconde mosaïque paraît être un fragment d'une composition qui fut, dans le principe, beaucoup plus considérable : la bordure est tout-à-fait imcomplète; en outre nous retrouvons ici deux des fleuves du Paradis terrestre, ce qui permet de supposer que les deux autres y figuraient aussi primitivement.
Au milieu, dans un cercle alternativement gris et blanc, on voit deux animaux réels, le Poisson et l'Oiseau et deux monstres fantastiques, le cheval marin ou Hippocampe, et la Manicore. l'un de ces terrifiants carnivores qui, suivant Brune tto Latini, avaient face d'home et coulor de sang, œil jaune, coue de scorpion. Dans les quatre angles du carré, au milieu duquel ce cercle est inscrit, nous trouvons encore deux animaux véritables, l'Ours et le Lion, et deux fantastiques, la Licorne et le Griffon. Cette composition centrale est accompagnée, à droite, par l'Éléphant (Elefans) et l'Eaphrate (Eufrates); à gauche par la Chimère (Chimera), représentée comme sur certaines médailles grecques, et par le Tigre (Tigris).
Le Tigre et l'Euphrate sont tous deux assis sur des rochers: ils tiennent chacun une urne très-volumineuse d'où s'échappent des flots abondants.
Evidemment cette mosaïque était dans l'origine un sorte d'en-
cyclopédie figurée, qui représentait les principaux animaux, réels ou fantastiques. Ces animaux, nous les retrouvons dans les anciens Bestiaires, dont les auteurs ont fait de considérables emprunts à l'histoire naturelle de Pline.
En présence de ces compositions, il est presque impossible de ne pas chercher à deviner quelle a pu être la pensée de l'artiste ; un mot donc des conjectures que l'étude de ces monuments a fait naître dans mon esprit. On y voit, dès l'abord, le mélange des idées chrétiennes avec les souvenirs du paganisme.
Dans la grande mosaïque, les signes du zodiaque antique ont disparu : les mois sont représentés par des personnages dont la signification est toute morale, et qui expriment la loi à laquelle tous les hommes sont assujettis, le travail.
A côté de ces emblèmes des enseignements de la foi nouvelle, on retrouve le Janus des anciens ; puis une figure principale, personnifiant Tannée, et qui pourrait bien n'être que le souvenir du dieu Pan, placé d'ordinaire au milieu des zodiaques antiques pour symboliser l'univers tnnm (le tout).
(Il faut bien distinguer le dieu Pan, adoré en Egypte, du dieu grec qui présidait aux jardins. Les Égyptiens le regardaient comme le grand « tout », l'univers entier; ils le plaçaient au nombre des dieux de la première classe, et célébraient ses fêtes avec la plus grande solemnité. Ils avaient fondé en son honneur, dans la Thébaïle, la ville de Chemnis, que les Grecs nommèrent Panopolis). Ensuite viennent les quatre fleuves du Paradis terrestre aux quatre angles du quadrilatère (1), pour rappeler que la voix des Evangélistes doit se faire entendre dans tout le monde, vers les quatre points cardinaux.
En poursuivant ces hypothèses, ne pourrait-on pas croire que le mosaïste d'Àoste a composé son calendrier de cercles, parce que le mot annus a pour sens radical le mot cercle?
(1) On retrouve les fleuves du Paradis dans beaucoup de monuments religieux et dans un grand nombre de manuscrits du moyen âge.
Citons ici le pavé de l'église Sainte-Sophie, à Constantinople, où Justinien les avait fait représenter se dirigeant vers les quatre points cardinaux,, et accompagnés d'une foule d'animaux venant se désaltérer dans leurs eaux bienfaisantes; citons aussi les dessins et les miniatures de Cosmas, moine du VI siècle, de la mappemonde du Rudimentum et du Livre des merveilles.
Le diminutif annulus, anneau, le démontre bien clairement.
Cette explication paraît conforme au génie du moyen âge, et c'est la même pensée qui, plus tard, a enfanté les armes parlantes et les devises.
Serait-il bien hasardé de dire que le manteau d'azur et la tunique de l'Année symbolisent le ciel et la terre, que sa ceinture multicolore est le zodiaque?
Quant au nimbe dont sa tête est entourée, et qui pourrait faire croire que la figure est celle d'un saint, il ne faut pas lui accorder une importance exagérée. Cette auréole lumineuse, dont l'usage nous vient d'Orient, d'abord réservée aux dieux, puis attribuée aux empereurs et aux saints, est devenue de plus en plus commune à partir du règne des fils de Théodose. On en arriva même à la prodiguer à ce point que dans une église d'Allemagne, par exemple, où les vierges sages et les vierges folles sont représentées, vierges folles et vierges sages ont indistinctement la tête entourée d'un nimbe pareil. Faut-il donc s'étonner de le trouver ici, couronnant le personnage destiné à symboliser l'année ?
Je crois qu'il serait possible d'avancer beaucoup plus loin dans ce vaste champ des conjectures ; mais ne risquerait-on pas de s'égarer en s'efforçant de vouloir toujours donner un sens à des images composées souvent, il est vrai, d'après les enseignements de la tradition, mais bien souvent aussi par la capricieuse imagination des dessinateurs? Je m'arrêterai donc, afin de ne pas m' aventurer davantage sûr ce terrain dangereux.
Il est également bien difficile de préciser la date de ces curieux monuments: en présence de la diversité des opinions, je n'aborde cette partie de mon sujet qu'avec une certaine appréhension.
Les Italiens et quelques savants français, d'une autorité trèsrespectable, pensent que ces mosaïques remontent au vie siècle : d'autres archéologues français, que j'ai été à même de consulter, proposent d'attribuer ces intéressants travaux artistes du xne et même du xme siècle; j'avoue que je suis très-disposé à partager cette dernière opinion.
D'abord il faut, je le crois, se tenir en garde contre la tendance générale qui porte à donner une date trop reculée aux
monuments religieux conçus en dehors des règles ordinaires : on a toujours volontiers vieilli ce qu'on n'était pas accoutumé à voir.
D'un autre côté, on a trop souvent perdu de vue la manière dont s'est produit le grand mouvement artistique du moyen âge ; cette renaissance, s'il m'est permis d'employer ce mot, a dû se manifester seulement après l'expiration de l'an 1000, date attendue avec anxiété et terreur pendant tout le x siècle. J'ajouterai aussi que pour la Gaule méridionale, et particulièrement pour les vallées des Alpes, il est important de ne pas oublier les invasions réitérées, les. guerres civiles sanglantes qui désolèrent ces contrées et s'opposèrent pendant de longs siècles aux grands travaux d'art.
^sous avons vu d'ailleurs que l'antique Augusta Prœtoria ne sortit véritablement de ses ruines et ne commença à revivre qu'au commencement du xie siècle; à cette époque, les sires de Chailant, de la Porte Saint-Ours, etc., établissaient leurs maisons fortes sur les remparts romains de la cité. • Si les mosaïques ont un caractère antique assez prononcé, nous ne devons pas en être surpris : la cité d'Auguste, si riche aujourd'hui en débris romains, devait, au moyen âge , renfermer un nombre bien plus grand encore de ces admirables modèles.
Le mosaïste, dès lors, ne pouvait se soustraire à l'influence des vestiges de la civilisation apportée par les prétoriens de l'empereur. On a remarqué que dans toutes les anciennes cités où il y avait des monuments antiques importants, des emprunts ont été faits à ceux-ci lorsque, dans la suite, on construisit des édifices chrétiens.
J'ai cru reconnaître aussi que la plus grande de nos deux mosaïques n'était pas sans analogie de style avec celles de la basilique de Saint-Marc, à Venise : je veux parler des plus anciennes parmi ces dernières, et leur date appartient peut-être au xie siècle, mais sûrement au xne siècle ; or on ne doit pas oublier que les vallées des Alpes devaient être singulièrement en retard sur l'Italie.
Ce fait ne peut être mis en doute, lorsqu'on est à même de constater que l'architecture du moyen âge en Alsace et en Bretagne, par exemple, est d'un siècle en retard sur celle de la France du nord de la Loire.
AOSTE 22o
Je pense donc ne pas me tromper de beaucoup en attribuant la grande mosaïque à la seconde moitié du xne siècle, et la plus petite au commencement du même siècle. A gauche du maîtreautel, on voit un monument en marbre blanc qui offre l'image d'un guerrier couché, les pieds appuyés sur un lion accroupi ; ce lion porte au cou un collier orné de la devise FEBT. C'est là le tombeau de Thomas II, comte de Flandre et de Hainaut, mort à Aoste en 1259. Le prince est représenté couvert d'un vêtement de mailles qui emprisonne étroitement son corps, ses membres et ses pieds.
Par-dessus cette enveloppe de fer est une cotte d'armes décorée de l'aigle éployée, armoiries primitives de la Maison de Savoie. Des pièces en fer forgé sont adaptées aux genoux, aux coudes, aux épaules, et des bandes de fer mobiles ceignent les reins; un large bouclier, sur lequel l'aigle de Savoie est aussi sculptée, repose sur les jambes du vaillant comte, dont le flanc est armé d'une longue et pesante épée.
Un casque cylindro-conique fort simple, sans . autre ornement qu'une maigre ciselure courant sur les bords autour du visage, emboîte assez étroitement la tête.
Pendant longtemps on a cru que ce mausolée était celui du comte Thomas I; Guichenon l'a affirmé et a donné un dessin assez exact du monument ; mais le doute n'est plus permis depuis qu'on a retrouvé .dans les archives de la cathédrale l'acte de fondation de la chapelle Sainte-Magdeleine.
Dans cet acte, le fondateur, Nicolas de Bersatoribus, évêque d' Aoste, fait mention de Thomas, père du comte Amé Y alors régnant, et dont le corps reposait dans sa cathédrale. C'est donc bien le tombeau de Thomas II, comte de Flandre, que le voyageur a sous les yeux.
Trois écussons sculptés ornaient autrefois le soubassement du tombeau, mais les armoiries dont ils étaient chargés, ont disparu sous les coups du ciseau égalitaire. Le vent de la révolution française a soufflé sur la vallée et là aussi on a servilement imité les stupides niveleurs qui ont détruit dans notre pays un si grand nombre de monuments curieux. Pauvres esprits que ceux de ces ignorants et sauvages destructeurs ! Ne croyaientils pas, parce qu'ils avaient brisé des statues et mis des écus-
sons en pièces, avoir du même coup effacé de l'histoire et les noms et les faits !
Le maître-autel, quoique moderne, appelle l'attention ; il est en marbre noir entièrement incrusté de charmantes arabesques en marbres de couleur, et orné sur les côtés de Pécusson aux armes du chapitre de la cathédrale, qui sont : d'azur à quatre fleurs de lis d'argent posées, une, deux, et une. Cet autel, bien qu'on puisse lui reprocher ses formes trop contournées, atteste cependant l'habilité des mosaïstes florentins.
Au pourtour du chœur, dans le mur de clôture qui le sépare de la basse nef du sud, deux niches ont été pratiquées : elles contiennent les tombeaux de deux évêques d'Aoste, tombeaux trèssimples et ornés seulement de statues couchées représentant les saints prélats dont les ossements reposent sous la pierre. Le premier est celui de Saint-Boniface de Valpergue, le second, celui d'Eyméric de Quart.
Les deux statues sont d'un beau caractère, la sculpture en est remarquable par une ampleur tout-à-fait magistrale. Des inscriptions gravées sur la pierre ne peuvent laisser aucun doute sur l'identité des personnages.
Non loin de ces deux tombeaux on trouve encadrés dans la même muraille les marbres funéraires de deux autres évêques d'Aoste, Jean-Baptiste Yercellin, qui siégea jusqu'en 1651, et Philibert-Albert Bailly, dont l'épiscopat dura de 1659 à 1691 (1).
Au-dessous du chœur est une crypte ou chapelle souterraine ; elle présente tous les caractères de la plus haute antiquité. Quelques colonnes, sans chapiteaux à l'aide desquel on puisse préciser une époque, soutiennent la voûte: leur forme et leurs proportions se rapprochent tellement de celles des colonnes taillées par les Eomains, que l'on peut aisément se persuader qu'elles ont été prises au milieu des ruines d'un édirice antique, ou bien qu'elles appartenaient à la basilique primitive élevée, dit-on, à Aoste par Constantin le Grand dans le temps même, où il faisait construire l'église cathédrale de Verceil. Le tombeau commun des évêques est creusé dans la muraille méridionale de la
(1) Sur chacun de ces deux évêques Mr le grand Vicaire A. Luc, aujourd'hui Évéque d'Aoste, et le père barnabite Albini ont publié dans le Bulletin de V Académie de SU Anselme d'excellentes monographies.
crypte, et le tombeau de la famille de Challant dans la muraille occidentale. Au milieu de cette chapelle on voit un autel en marbre d'un seul morceau, comme il était d'usage de les façonner dans les premiers temps de l'Eglise.
Impossible d'assigner une date fixe à la fondation d'un édifice que tous les siècles ont évidemment modifié, mais qui remonte certainement au temps ou l'évêché d'Aoste fut définitivement constitué. Quant à la tradition qui en attribue l'érection à Constantin, on ne doit pas, ce me semble, y ajouter complètement foi. Il est positif que la cathédrale existait au VIe siècle, puisque le roi Gontran l'a fait restaurer et s'est montré pour elle un bienfaiteur généreux.
On peut donc admettre que la crypte ou confession date du siècle qui a suivi celui de la fondation du siège épiscopal. (La confession était un souterrain dans les églises, placé d'ordinaire sous le grand autel ; et où l'on construisait les tombeaux des martyrs ou des confesseurs de la foi). Le choeur ne fut construit qu'à la fin du xne siècle: il est facile de s'en convaincre en étudiant l'architecture. La croisée et la grande nef furent élevées à la fin du xive siècle (1), et, ainsi que le racontent certains chroniques, réparées plus tard par Georges de Challant.
La cathédrale possède aussi quelques vitraux, mais ils ne composent pas un système complet d'ornementation et ne présentent guère que quelques images de saints ou les portraits de plusieurs évêques qu'il est facile de reconnaître aux armoiries de leurs Maisons.
Ces vitraux, qui du reste ne sont pas de la meilleure époque, paraîtront bien pauvres à ceux qui ont vu les merveilleuses verrières exposées dans quelques églises de France ; néanmoins, ils sont dignes d'attirer les regards du voyageur.
Trésor de la Cathédrale.
Il me reste à conduire le lecteur dans le trésor de la cathédrale où sont conservés des objets d'art d'une i^leur inestimable.
(1) La Gallia christiana nous apprend que la croisée de la cathédrale d'Aoste fut consacrée le 10 août 1397 par l'évêque Jacques Ferrandini. {Gallia christiana, tome xil> colonne 816).
"io VALLÉE CENTRALE
On montre d'abord deux châsses en argent, entourées de figures finement ciselées, décorées d'ornements dorés et de pierres précieuses. Ce travail d'orfèvrerie est vraiment magnifique. Les
corps de Saint-Grat et de Saint-Joconde sont renfermés dans ces reliquaires, dus à des artistes des xine et xve siècles.
On fait voir avec un légitime orgueil une agrafe de chape formée d'un camée antique du plus rare travail; c'est une tête d'impératrice romaine, entourée d'une monture du xmc siècle en filigrane d'or, toute parsemée de perles, des rubis et de saphirs. Un regrettable accident a légèrement entamé le nez de cette figure dont le dessin et le modelé sont si purs : pour re-
parer la brèche, l'orfèvre a rempli le vide avec une grosse émeraude qui produit l'effet le plus original. Cette agrafe n'en reste pas moins un bijou précieux entre tous les bijoux anciens qu'il m'a été donné de voir.
C'est ensuite un buste d'argent représentant Saint-Jean-Baptiste, et renfermant la mâchoire du saint apportée à Aoste par l'évêque Saint-Grrat.
Une inscription en caractères gothiques ciselés en relief autour du socle nous apprend que ce buste a été donné au chapitre de la cathédrale, en 1421, par le comte François de Challant.
Voici cette inscription :
f IN NO MINE • DOMINI * AMEN ' NOTUM SIT OMNIBUS QUOD ANNO * DOMINI M° * CCCC0 ' RRI° ' DIE ULTIMA MENS1S APRILIS QUE FUIT YIGILIA ASCENSIONIS DOMINI ' MAGNIFICUS AC POTENS ' DOMINUS # FRANC1SCUS DOMINUS CHALLANDI ' ET MONTISJOVETI, EC- DEDIT DEO ET ECCLESIE BEATE ET GLORIOSE YIRGINIS MARIE * HOC SANCTUM REL1QUIARIUM OB REYERENTIA GLORIOSI PRECURSORIS Xrjb BEATI JOHANNIS BAPTISTE •
Pour ne rien omettre, il faudrait parler des livres liturgiques, de ces graduels écrits sur vélin, ornés des plus curieuses miniatures et couverts de reliures chargées d'ornements en cuivre ciselé, de ces missels qui joignent à l'intérêt artistique l'intérêt puissant pour un archéologue d'être rédigés suivant le rit ambroisien; il faudrait décrire un ancien rétable d'autel en bois sculpté, représentant les principaux actes de la vie de N. S. Jésus-Christ: pour abréger, je me contente de mentionner ces raretés, et j'arrive à la pièce la plus extraordinaire du trésor.
Cette véritable merveille est un diptyque en ivoire remontant à la plus haute antiquité et que le temps a épargné, car il est dans un état de conservation inouïe. Ses faces extérieures sont polies ; elles ont dû servir, selon toute apparence, à inscrire le nom des évêques qui se sont succédés sur le siège épiscopal d' Aoste, mais les traces d'écriture sont devenues presque invisibles. Ses faces intérieures nous montrent la figure de l'empereur Honorius sculptée en pied au milieu d'un portique formé de deux pilastres doriques supportant une voûte dont les moulures son décorées d'oves et de feuille. Le visage d'Honorius,
ombragé d'une barbe à peine naissante, est empreint de la dignité impériale malgré la grande jeunesse qu'il exprime.
En effet, vers l'année 406, époque à laquelle appartient ce monument, Honorius avait à peu près vingt-cinq ans. La couronne qui couvre sa tête est dessinée en forme de diadème ; elle est garnie d'un rang de grosses perles et fermée au milieu par une pierre précieuse. De longs pendants d'oreilles composés aussi de perles accompagnent le visage. Le costume est tout militaire : une cuirasse étroite accuse nettement les formes du corps ; cette cuirasse, ornée d'une tête de G-orgone fixée au milieu de la poitrine, est retenue par un ceinturon en euir noué sur le devant, et terminée par un feston ciselé d'où part une tunique à franges descendant à la moitié de la cuisse. L'épaule gauche est couverte d'un manteau qui s'enroule autour du bras, et descend en plis larges et bien disposés jusqu'à la hauteur du cothurne. De l'épaule opposée part un baudrier richement brodé qui traverse la poitrine et vient soutenir sur le flanc gauche un large glaive , dont la poignée se termine sur la figure de droite par une tête d'aigle, sur la figure de gauche par un simple pommeau. Les cothurnes sont ornés de t$tes de lion; des bandelettes enrichies de pierreries tournent autour de la jambe et rattachent aux pieds cette riche chaussure.
La face droite du diptyque représente l'empereur tenant dans sa main gauche une lance et s' appuyant de la droite sur un bouclier. La face gauche nous le montre soutenant de sa main droite le labarum où sont gravés ces mots IN NOMINE XPÏ. VINCAS SEMPER; au-dessus de la bannière sacrée est un cercle sur lequel le sculpteur a figuré le monogramme du Christ écrit à la manière grecque.
Dans la main gauche d' Honorius repose un globe surmonté d'une petite figure de la Victoire tenant une palme et élevant une couronne qu'elle semble vouloir offrir à l'empereur.
La tête d'Honorius est entourée d'un cercle, adulatrice imitation du nimbe sacré. Au-dessous de la voûte du portique sont gravés ces mots D. N. HONORIO. SEMPER. AVGL Cette inscription, que porte chacune des deux tablettes, ne peut pas, on le voit, permettre de discuter Y identité du personnage représenté.
Au pied des deux images de l'empereur on lit l'incription suivante :
PROBVS. FAMVLVS. V. C. CONsl ORD.
En réunissant sur chaque face l'inscription gravée au-dessous de la voûte à celle gravée aux pieds d'Honorius, on reconnaît que Probus, serviteur de Pempereur, homme très-illustre, consul ordinaire, dédie le diptyque au maître commun, Honorius, toujours auguste. Le terme de famulus n'est pas, comme on pourrait le supposer, le second nom de Probus; c'est une expression de servilité qui s'accorde parfaitement, du reste, avec les usages d'une époque pendant laquelle on donnait aux tyrans les plus détestables les épithètes de très-pieux ou de sauveurs de la république. Probus, homme très-illustre et serviteur, c'est là certainement le comble de l'adulation!
Et qui se rendait coupable d'une pareille bassesse? Le descendant de l'une des plus puissantes familles de Rome, un des enfants de cette famille Anicia qui, dès les années florissantes de la république, avait donné de grands citoyens à la patrie! En face de quel prince ce Romain dégénéré abdiquait-il ainsi tout sentiment de dignité? En face de ce triste Honorius dont la faiblesse ne sut apporter aucun obstacle à la scission définitive de l'empire, de cet empereur qui, malgré les efforts de ses généraux, laissa envahir l'Italie par les Goths d'Alaric et mettre deux fois au pillage la ville éternelle ; prince inhabile qui, sans être précisément un tyran, ignora le grand art de régner et fat l'esclave de ses ministres.
Parmi les diptyques retrouvés jusqu'ici, celui dont nous nous occupons est le seul où le nom de l'empereur régnant soit gravé conjointement avec le nom du consul qui l'a fait exécuter. Le savant Gori, dans son bel ouvrage publié vers le milieu du siècle dernier, signale vingt-cinq diptyques retrouvés sur le sol de l'Europe. Le diptyque d'Aoste était alors inconnu; il ne fut découvert qu'en 1833 dans une vieille sacristie de la cathédrale, que l'on avait abandonnée depuis longtemps.
L'abbé Gazzera a le mérite d'en avoir le premier signalé l'existence à l'attention du monde savant, et d'avoir adressé à ce sujet, en 1834, à l'Académie de Turin, un mémoire plein
d'intérêt et d'érudition. Anicius Promus était consul en Occident pendant l'année 406, et avait pour collègue Fl. Arcadius Augustus, consul en Orient; la date du diptyque d'Aoste est donc aussi certaine que possible. On sait que les consuls et même quelques-uns des grand officiers de la couronne multipliaient volontiers ces gracieux ' monuments, quand ils prenaient possession de leurs dignités. Notre diptyque me paraît avoir été destiné à remplir un double but, d'abord celui de se conformer à l'usage établi, ensuite d'être un hommage rendu à la gloire d'Honorius pour la victoire éclatante remportée, en 405. par Stilicon sur les Goths de Eadagaise aux environs de Florence. (On peut y voir également le souvenir de la victoire remportée sur Attila, en 403, à Pollentia (Polenza), par le même général).
La différence des attitudes données à la double image de l'empereur a fait naître ces conjectures dans mon esprit; en effet, sur l'une des deux tablettes, nous le voyons, la lance à la main, prêt à soulever le bouclier pour se rendre au combat; sur Pau- Ire tablette, tous les signes du triomphe sont prodigués ; le vainqueur présente le glorieux làbarum, il porte le monde, et la Victoire lui tend ses couronnes.
Une autre question se présente aussi à l'esprit: comment ce diptyque se trouve-t-il à Aoste? A-t-il été envoyé directement à la cathédrale par le consul Probus? A-t-il été donné à l'un des évêques par un des nombreux bienfaiteurs de l'Eglise? Nul indice certain, nulle trace de lumière.
Il n'y a donc de possible que les hypothèses. Pour ma part, je ne puis croire que Probus ait songé à envoyer un tel présent dans un pays qui tenait une place aussi imperceptible au milieu de l'immensité de l'empire, dans un évêché de si récente fondation.
J'incline à penser que le diptyque, ainsi que le superbe camée dont on a fait une agrafe, a été donné à la cathédrale d'Aoste par le roi Gontran, à la suite de ses victoires en Italie.
Malgré la vraisemblance de ces conjectures , je comprends qu'on puisse les considérer comme dénuées de fondement : aussi n'insisterai pas pour les faire accepter. Quelle que soit, au surplus, la pensée qui a présidé à la composition de ces intéressantes tablettes, quels que soient les événements qui les ont
amenées à Aoste, il n'en demeure pas moins certain que le diptyque de Probus est le plus admirable de tous les monuments de ce genre découverts jusqu'à nos jours.
cloître de la Cathédrale.
Il ne faut pas .s'éloigner de la cathédrale avant d'avoir visité le cloître contigu à la nef septentrionale. L'architecture en est simple, et malgré le peu d'ampleur des proportions l'ensemble ne manque ni de grandeur, ni d'originalité.
Cet édifice fut construit en 1460, pendant l'épiscopat d'Antoine de Prat, ainsi que le constate l'inscription suivante gravée sur le second pilier au nord-est:
C'est dans l'un des angles de ce cloître, auprès de Tune des portes qui donnent accès dans l'église, qu'on a placé l'autel antique consacré à Diane, dont il a été parlé plus haut.
Pour se rendre de la cathédrale au bourg de Saint-Ours et y visiter la collégiale, on peut faire une délicieuse promenade. Afin d'atteindre ce but, il est nécessaire de sortir par le cloître et de remonter vers le nord ; après avoir parcouru de jolies rues, calmes, fraîches, bien aérées, bordées par les maisons et les jardins des chanoines, on gagnera le rempart. Arrivé à la porte Pertuise, il faudra franchir l'enceinte de la ville et prendre immédiatement la direction de l'est par le chemin qui longe la muraille romaine, en côtoyant le cours d'eau rapide dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre. Le visiteur passera au pied de la tour des prisons: là ses yeux seront charmés par l'aspect de l'entrée de la vallée du Grand Saint-Bernard, à l'extrémité de laquelle il reconnaîtra le Vélan et le Combin étalant leurs flancs immenses couverts de glaciers éblouissants; bientôt, en suivant la route qui tourne peu à peu vers le sud, guidé d'ailleurs par le gigantesque clocher de la collégiale, il se trouvera snr la petite place où s'ouvre le modeste portail.
Prieuré de Saint-Ours-