‹ Guide de la vallée d'AosteChapitre 8 sur 146 · III. — Terrains de transport de la vallée · texte numérisé non relu

III. — Terrains de transport de la vallée

Ce sont les produits de la désagrégation des terrains en place qui sous forme d'éboulis, d'ail uvions , de cônes de déjection, de moraines revêtent les flancs, les bases des montagnes, s'étalent sur le fond des vallons, et les remplissent, en adoucissant les pentes des monts, en formant les emplacements convenables à la cultivation.

C'est pour cela que dans les fonds des vallons et des vallées sur les flancs peu élevés se groupent les maisons, les chalets, les hameaux, les bourgades, les villages, et se trouvent les vertes prairies, les sombres forêts, les champs, les vignes...

La vallée d'Aoste n'est pas renommée comme celle du Drac, du Venéon dans le Dauphiné pour des éboulements colossaux, pourtant il n'est pas difficile de trouver dans quelques-unes des vallées secondaires de grandes pentes formées entièrement de blocs anguleux perdants en grosseur de bas en haut, formants comme des névés de pierres, qui avec un angle déterminé et constant s'appuient aux flancs rocheux. Le géologue G-erlach a marqué de ces éboulis dans la Valpelline, la vallée de St-Barthélemy, et en des dimensions plus petites on peut en observer dans presque toutes les vallées, creusées spécialement dans les roches schisteuses moins résistantes à l'action atmosphérique.

Là où la vallée principale et les secondaires s'élargissent de

manière que le fleuve et les torrents coulent plus doucement, les matériaux charriés par les eaux se déposent sur les parties latérales et sont nivelés par les eaux mêmes et forment les alluvions en plaine de cailloux, de sable, de gravier et aussi de sable et de boue très-fins qui peuvent se présenter sous l'aspect de' plaines marécageuses couvertes de broussailles et entrecoupées . par de nombreuses flaques d'eau dormante, ou par un système de canalisation très-capricieux; on peut citer les plaines de Pollein, de Villefranche et de StOIarcel, celle de Pravin à Yalsavaranche, de Cogne, de Clavalité dans le vallon de Fénis et bien d'autres encore.

Parfois à l'embouchure des torrents latéraux se forme un amas de débris qui monte plus ou moins fortement de la ligne médiane de la vallée jusqu'aux parois des roches qui forment l'entrée d'une vallée latérale. — Les matériaux roulés et charries par le torrent, déposés brusquement à leur sortie de la vallée latérale, se déposent en cône dont le sommet touche à l'entrée du vallon, et les bords .s'étalent dans la vallée principale, rejetant la rivière, la Doire dans notre cas, sur le flanc vis-à-vis. C'est un éventail dont les baguettes se réuniraient en s'élevant à l'embouchure de la vallée latérale et les bords s'appuyeraient sur le thalweg de la vallée principale.

On appelle ces dépôts ainsi configurés cônes de déjection ; une suite de cônes de déjection sur les deux flancs de la grande vallée, de manière qu'ils ne soient pas l'un vis-à-vis de l'autre, oblige la Doire à prendre cette allure sinueuse qui la caractérise dans les parties en plaine ou en pente douce de son parcours. Les plus beaux cônes de déjection sont ceux d'Aoste, au débouché du Buthier, de Quart, de St-Marcel, de Châtillon, de Chainde-Praz, de Yerrès, d'Issogne.

Aux pieds des grands bassins glaciaires de la vallée d'Aoste, on admire d'immenses accumulations de débris sans traces de végétation, se mouvant d'elles-mêmes, désolées ; ce sont les déjections des glaciers, les moraines, des amalgames de débris et boue grisâtre, produits par la destruction des montagnes, charriés en bas, ou déposés en plaques sur les flancs par l'œuvre des glaciers. — En faisant abstraction des moraines actuellement en formation, je crois bien, à propos des dépôts glaciaires anciens,

me servir ici textuellement d'une partie de la deuxième conférence alpine que j'ai tenue moi-même à Turin.

<( L'orographie de la vallée d'Aoste, l'ampleur et le nombre très-grand des cirques élevés concourent à faire de cette vallée la plus" imposante des vallées alpines, le champ d'importants phénomènes glaciaires. — Autour des quatre groupes colossaux du Grand-Paradis, du Mont-Blanc, du Grand-Combin, du Mont- Eose rayonnent de nombreux contreforts qui forment d'amples bassins glaciaires, et, quoique le versant italien des Alpes soit le plus escarpé, on n'y compte pourtant pas moins aujourd'hui de 70 glaciers, dont quelques-uns sont vraiment immenses, tels que ceux du Plan de la Tribulation (Grand-Paradis), du Butor, de Valpellme et du Lys. Pendant l'époque glaciaire pourtant, il y avait encore quelque chose de bien plus grand et de bien plus imposant. Des plus hauts sommets du Mont-Blanc aujourd'hui le glacier de la Brenva descend jusqu'à obstruer le thalweg de la vallée d'Aoste et prolonge sa limite inférieure jusqu'à l'altitude de 1350 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. Pendant la période glaciaire il recevait de formidables affluents de glace des vallons latéraux (vallées eux-mêmes) qui du Mont- Blanc à Pont-St-Martin viennent déboucher dans la vallée principale. — Douze grands fleuves de glace, pour ne mentionner que les principaux, venaient y confluer du côté droit de r Allée- Blanche, de La-Thuile, de Valgrisanche, de Rhêmes , de Valsavaranche, de Cogne, de Lôres, de St-Marcel, de Fénis, de Chambave, de Champ de Praz et de Champorcher; et sept y aboutissaient du côté gauche : des vallons du Ferrex, du Grand St-Bernard , de Valpelline, de St-Barthélemy , de Valtournanche , de Challant et de Gressoney.

« Chacune de ces vallées secondaires présente" des traces trèsévidentes de l'ancien glacier qui la remplissait, des roches arrondies ou moutonnées et des moraines. Mais c'est dans la vallée principale que ces documents sont gigantesques. Les roches moutonnées de Pierre-Taillée, celle du Mont-Jovet, du Mont-Carogne près de Yerrès, celles de Machaby qui s'élèvent jusqu'à 800 mètres au-dessus de la vallée, celles de Bard; les moraines et les revêtements moréniques de Courmayeur, de Morgex, de Sarre, des Aymavilles, de Châtillon, affirment tout le long de la vallée

le passage d'un courant colossal de glace d'environ 100 kilomètres de longueur, de deux, de trois kilomètres et même de plus de largeur et de 600 jusqu'à 800 mètres d'épaisseur.

« À Pont-St-3Iartin le glacier débouchait dans la plaine qu'il envahissait sur une superficie de plus de 550 kilomètres carrés. Le relevé détaillé et consciencieux du grandiose bassin morénique d'Ivrée est dû à M. Louis Bruno, d'Ivrée, et c'est sur la feuille de la carte topographique qu'il a coloriée que nous avons examiné la marche de l'ancien glacier.

L'échancrure de Pont-St-3Iartin qui ouvrait la porte à cet immense fleuve sur la plaine n'a qu'un peu plus d'un kilomètre de largeur , de sorte que de toute nécessité un frottement puissant se produisait sur les flancs, et la masse du glacier devait monter à une grande élévation. — Mais en s'éloignant des parois rocheuses à Brosso sur la droite, et ces parois manquant presque subitement sur la gauche, à Andrate, le glacier se trouvant libre éprouva une dépression et se répandit au point de couvrir le terrain sur une ligne transversale de 21 kilomètres et s'avança jusqu'à Moncrivello sur un parcours d'environ 28 kilomètres.

« L'épéron de rochers qui s'avance vers la Doire vis-à-vis de Quassolo fit dévier tout le courant, qui ne se trouva arrêté par aucun rocher important vers le levant sous Andrate ; et dès lors de la direction nord-sud qu'il avait jusqu'à son débouché, il se jeta dans la direction de nord-ouest à sud-est. Le glacier ne trouvant aucun empêchement sur la gauche y forma cette belle moraine latérale gauche si régulière qui depuis Andrate s'étend, au sud-est jusqu'à Cavagiià (268 mètres au-dessus du niveau de la mer) sur une étendue de 21 kilomètres et élevée à Andrate de plus de 600 mètres au-dessus du plan de la Doire.

« Les choses ne marchèrent pas aussi régulièrement sur le côté droit. Une digue de roches de diorite émerge de quelque dizaine de mètres près de Borgofranco, et se dirige au sud-ouest vers Ivrea, Parella, Strambinello. Cette digue fut puissamment polie et moutonnée ; malgré cela sa présence eut la puissance de faire dévier une partie de la masse de glace et de la diriger au sud-ouest.

« Yoilà dès lors se former deux courants imparfaitement dis-

rincts: l'un plus élevé et à gauche franchit la digue, continue vers le snci-est et forme la moraine latérale gauche, la Serra ; l'autre tourne au sud-ouest, se trouve lancé contre les basses roches qm séparent la vallée de la Doire-Baltée de la vallée de la Chiusella ; ces rochers sont surmontés, le glacier se jette dans le Valchiusella et forme la moraine latérale droite depuis Brosso jusqu'à Strambinello, à la hauteur d'environ 467 mètres au-dessus du plan de la Doire. Cette moraine est très-irrégulière parce qu'elle s'appuie sur des roches fort accidentées et qu'elle se dirige au sud-ouest selon la direction prise par la seconde portion du glacier.

a Mais à Strambinello, le courant de glace, ne trouvant plus de grands obstacles dans la digue des rochers fort basse et largement interrompue, abandonne sa direction forcée et anormale, reprend sa direction primitive, s'avance jusqu'à Caluso vers le sud-est. en construisant le second morceau de moraine latérale droite sur l'espace de lo kilomètres.

<r Les deux courants qui ont construit la moraine latérale gauche d'Andrate à Cavaglià et la moraine latérale droite de Brosso à Caluso, bien qu'ils n'eussent pas été parfaitement isolés, devaient pourtant se maintenir assez distincts au point de construire chacun son arc morénique frontal particulier.

Et en effet, le bassin morénique d'Ivrée ne se termine pas par un seul arc, mais bien par deux, qui sont: le plus grand entre Caluso et Borgornasino avec 10 kilomètres de corde, et le second, plus petit, à gauche entre Cossano et Paverano avec 7300 kilomètres de corde, formant ensemble un double arc frontal d'environ 18 kilomètres.

(( Les deux courants devaient être séparés par une dépression dans laquelle s'accumulaient les matériaux moréniques pour former la moraine incidente qui de Settimo-Bottaro et Gossano s'étend vers l'intérieur du bassin morénique pendant trois kilomètres et demi environ jusqu'à Caravino.

« Peu à peu l'immense bassin fut abandonné par le glacier qui reculait. — Ce recul pourtant fut interrompu par divers temps d'arrêt, comme l'indiquent les divers cordons à angles très-aigus de la Serra et de la moraine de Brosso. — Le bassin morénique se rétrécissait peu à peu par ces arrêts répétés du glacier

dans sou évolution de recul, et le rétrécissement était naturellement plus sensible dans la partie la plus basse du bassin. Un temps d'arrêt plus prolongé est mis en évidence par les restes d'un arc terminal de moindre dimension formé par le morceau morénique de Bollengo (la petite Serra) et par ceux d'Albiano, de Tina, de Strambino, de Eomano et de Perosa.

« Le glacier s' étant retiré complètement, un vaste lac remplit le bassin d'Ivrée jusqu'à- ce que les eaux battant en brèche Parc terminal de la gauche s'ouvrirent un passage entre Cavaglià et Settimo-Rottaro au midi du lac de Yiverone, en face de la région dite de Dora-Morta. Mais ce passage étant venu à s'obstruer, la Doire s'ouvrit son lit actuel sous Mazzé dans l'arc terminal de la droite. Les lacs de Candia et de Viverone sont les derniers restes microscopiques de l'ancien lac d'Ivrée. n

Pour ce qui regarde l'importance des anciens dépôts glaciaires, c'est de la même conférence alpine que j'extrais les lignes suivantes: « Généralement on attribue aujourd'hui un caractère de calamité à un développement anormal des glaciers, qui envahissent des localités peuplées et cultivées, et il est vrai qu'on peut y vérifier de véritables dommages locaux ; mais si l'on examine la chose à un point de vue plus large, le recul plutôt que l'avancement des glaciers constitue una source de dommages. Ce n'est pas le cas de développer ici cette idée, mais, pour en comprendre l'exactitude, il suffit de bien se rappeler quelle est la fonction des glaciers dans l'harmonie universelle de notre globe terrestre. — Mais en nous limitant à l'impression défavorable que suscite tout d'abord en nous l'idée d'une extension de glaciers envahisseurs, nous sommes portés à considérer l'époqu e glaciaire comme une époque de solitude, de tristesse, de mort, de désolation, comme une époque de malheur dans la vie de notre terre. Et bien! c'est précisément à la période glaciaire que nous sommes redevables si une partie aussi grande de notre sol de l'Italie septentrionale est habitable, cultivable, si fertile et si belle. C'est aux glaciers anciens que nous devons l'arrondissement des roches qui forment le thalweg et les flancs les plus bas de nos vallées ; dans quelques-unes de ces vallées les roches arrondies s'élèvent à une grande élévation et là où elles terminent, on observe souvent une espèce de terrasse, qui se prête fort bien à

la construction des villages et des bourgades. Les glaciers ne se contentèrent pas d'adoucir l'aspérité des rochers dans le bas des vallées, mais ils les couvrirent de manteaux moréniques qui se prêtent à la culture.

« Dans les Alpes nous voyons se succéder avec alignement sur les deux flancs d'une vallée les bourgades et les villages ; ils sont bâtis sur une terrasse travaillée par le glacier et sur des morceaux d'anciennes moraines latérales et encore plus généralement en proximité ou même sur de vieilles moraines insinuées. Le mélange d'éléments minéralogiques si divers dans le matériel morénique et sa faculté de se désagréger le rendent apte à une végétation des plus variées et des plus riches. Les moraines agissent comme une éponge sur les eaux de pluie, ou sur celles qui se précipitent des roches nues qui les dominent, elles les absorbent et ne les cèdent aux pays qui sont à leurs pieds que graduellement sous formes de limpides et fraîches fontaines.

« Enlevons les plaques, les revêtements moréniques et un trèsgrand nombre des vallées de nos Alpes ne seraient plus habitables. Mais cela ne suffit pas. Ne sont-ce pas les glaciers qui ont construit de si nombreuses et de si belles collines moréniques au débouché des grandes vallées, collines très-fertiles et toutes parsemées de très-nombreux villages et de nombreuses bourgades, qui forment les plus belles régions de l'Italie septentrionale?

« Je cite les collines qui environnent le bassin d'Ivrée, celles de Eivoli et d'Avigliana, celles qui forment les barrières du Lac-Majeur, celles sur lesquelles se sont livrées les grandes batailles pour la constitution du Royaume d'Italie, celles enfin qui recouvrent le pied méridional des Alpes.

« C'est aux glaciers que nous Italiens, nous devons ce magnifique paysage préalpin que les étrangers nous envient, ce paysage aux lignes et aux formes spéciales, mais toujours de la plus grande beauté que Desor par une très-heureuse expression appelle: le paysage morénique. »

Les plateaux et les dépôts moréniques donnent hospitalité aux villages , et en effet, Courmayeur, La-Thuile, Morgex, La-Salle, Arvier, Villeneuve, Aymavilles, St-Nicolas, Charvensod, Cogne, Yalsavaranche, Champorcher, Champ de Praz, Châtillon, Valtournanche, Brusson, Challant et bien d'autres villages ont été

construits sur des dépôts glaciaires, et ce sont les moraines qui se couvrent des plus belles forêts , des .prairies les plus verdoyantes, des champs les plus fertiles, des vignes les plus productives du vin le plus généreux.

Page 1