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LE TOURISTE A MONTRÉAL

Le point initial de toute promenade à Montréal est la Place d'armes d'où se comptent toutes les distances. La population canadienne choisit, comme point de départ, la Paroisse, c'est-à-dire Î'Eglise Notre-Dame, dont les tours élancées dominent tous les environs, et la population anglaise a adopté le Bureau de Poste dont le clocheton élevé et le cadran facile à distinguer offrent un point de repère que l'on trouve facilement. Ces deux édifices placés chacun sur l'une des faces de la Place d'Armes font de ce lieu l'emplacement central de la cité.

C'est donc de là que nous allons rayonner dans diverses directions pour tracer des promenades intéressantes et suivies aux voyageurs, aux touristes qui désirent visiter Montréal d'une façon utile.

Le square qui orne la Place d'Armes est un peu étriqué par les énormes bâtiments qui l'entourent et par les édifices qui le surplombent. Très ensoleillé, il est peu fréquenté des flâneurs et sert surtout de passage rapide et de voie de liaison entre les deux grandes artères commerciales, la rue Notre-Dame et la rue St-Jacques.

Quelques érables assez vigoureux, en dépit de la chaleur brûlante qui monte de l'asphalte des rues, quelques plates-bandes avec des fleurs banales, un peu de gazon, voilà le bilan de cette oasis historique où ne fait que passer le flot montant et descendant de la gent affairée.

Au centre, s'élève la Statue de Maisonneuve, œuvre du sculpteur canadien Philippe Hébert et le plus beau monument artistique qui existe au Canada. Dans un autre chapitre, relatif aux statues et monuments d'art de Montréal nous en donnons une description complète ; il nous suffira de relater un incident bizarre et assez comique qui marqua l'érection de ce colosse de bronze. Les citoyens de Montréal, pris d'une belle fièvre artistique, décidèrent un jour d'avoir sur une de leurs places publiques la statue du fondateur de leur cité. Cette idée était due surtout à un sentiment d'amour-propre un peu froissé de voir que seul Nelson, le héros de Trafalgar, jouissait de l'honneur de figurer triomphalement sur un monument public. Une souscription fut lancée par les soins d'un comité de citoyens nommé en réunion spéciale ; aussitôt qu'elle eut atteint un certain montant, le modelage de la statue fut commencé, le modèle fut accepté et coulé en bronze. Mais quand la statue arriva au Canada, il ne restait plus d'argent pour construire le piédestal.

Cette mésaventure n'est pas nouvelle, et l'on se rappelle que le colossal chef-d'œuvre de Bartholdi, la " Liberté Eclairant le Monde," qui se dresse aujourd'hui sur Bedlœ Island à l'entrée de New- York, et que les Américains avaient reçu en cadeau, faillit rester sans piédestal, et ne serait pas encore édifié si M. Pulitzer, le gérant du World de New York, n'avait pas pris la chose en mains, et n'avait pas fait réellement honte à ses concitoyens, en recueillant piastre par piastre le montant nécessaire pour élever une construction capable de soutenir la colossale représentation de la grande déesse américaine.

Le pauvre Maisonneuve subit un sort à peu près semblable : pendant deux ans on le promena de local en local, on l'exhiba même au milieu de figures

<de cire ; tout un hiver, chassé du musée, il fut remisé dans une misérable cabane en planche édifiée dans un coin du square, et finalement un sentiment -de pudeur envahit les âmes de ses concitoyens qui mirent tous la main à l'œuvre, et s'occupèrent de recueillir Targent nécessaire pour l'érection d'un piédestal, digne de l'œuvre. C'est celui qui existe aujourd'hui.

Si maintenant nous prenons la direction de l'est, c'est-à-dire celle de la partie française de notre cité, celle qui porte le nom de Faubourg Québec, nous suivons d'abord la Rue Notre-Dame, rue commer- <çante ornée de nombreux et beaux magasins. La rue Notre-Dame n'a cependant plus cette animation^ cette vie d'autrefois. Le commerce, qui suit son mouvement invariable vers le nord, a abandonné, en partie du moins, cette artère pour se concentrer sur la Rue Ste-Catherine dont nous parlerons plus tard. Le premier point notable à citer sur la rue Notre-Dame dans notre marche vers Test est l'intersection de la Côte St-Lambert.

A cet endroit la Rue St- Laurent, la Grand' Rue, {Main Street) comme on l'appelle suivant la vieille habitude française, la grande voie par laquelle arrivait autrefois tout le trafic du nord, se trouve brusquement coupée de son terminus rationnel, c'est àdire de son accès au fleuve, par la paroi sud de la rue Notre-Dame. On a beaucoup parlé de percer la continuation de la rue St-Laurent jusqu'au fleuve où elle doit fatalement aboutir, mais certaines spéculations ont empêché la réussite de ce projet.

De la rue Notre-Dame en passant au carrefour de la Côte St-Lambert, on a un aperçu magnifique de la grande voie élargie de la rue St-Laurent jusqu'à la rue Ste-Catherine ^ cet alignement absolument droit, qui se continue pendant plusieurs milles, donne

immédiatement une impression assez exacte de l'importance de la cité.

Quelques minutes de marche sur la rue Notre- Dame amènent le touriste devant le Palais de Justice, au confluent des rues St- Jacques et Notre- Dame. La rue St-Jacques qui vient se jeter ici passe devant le Square de la Place d'Armes sur la face nord, court parallèlement à la rue Notre-Dame, puis s'infléchit brusquement pour disparaître dans celle-ci. La seule mention spéciale que mérite la rue St-Jacques, dans cette portion, du moins, en dehors de la grande activité qu'elle présente comme rendez-vous des bureaux d'avocats, notaires, banquiers, agents d'aflaires, etc., c'est d'être la rue des journaux : le Star^ la Patrie^ le Monde ^ la Presse^ tous journaux quotidiens à fort tirage ont là leurs bureaux et leurs ateliers. Des bulletins constamment affichés tiennent le public au courant des nouvelles télégraphiques du monde entier, et sont lus avidement par une foule anxieuse, qui se renouvelle constamment en face de chaque journal de son choix.

Le Palais de Justice occupe un emplacement considérable, et sa lourde masse maladroitement surmontée d'une coupole en zinc qui dépare un peu le style généralement académique du monument, en fait un des édifices no,tables de la cité. Le parterre ombragé qui s'étend le long de la rue Notre-Dame modifie un peu Taspect généralement sévère de la rue.

L'Hôtel de Ville fait pendant au Palais de Justice, et son architecture Renaissance forme un contraste agréable à l'œil avec le style pesant du monument d'à côté. L'escalier et la porte centrale du Palais Municipal ont une assez jolie allure.

Entre le Palais de Justice et l'Hôtel de Ville se trouve une petite place, au milieu de laquelle on

BUREAUX DKS POSTES.

LA lîANyï P: de MONTRÉAL.

Temarqiie un bassin surmonté de quelques groupes de bronze un peu mesquins et déplacés, mais qui font les délices des oisifs qui attendent, assis sur les rebords de la fontaine, le transbordement des prisonniers, des cellules de la police aux cachots du tribunal.

En face du bassin, du côté du fleuve, s'élève la Statue de Nelson érigée sur la Plack Jacques Cartier qui descend jusqu'au fleuve. Ce site est un des jolis points de vue de Montréal : on aperçoit de là les principaux quais des compagnies de navigation fluviale, TIle Ste-Hélêne, l'autre côté de la rive du St-Laurent, etc.

La colonne Nelson et la statue qui la surmonte n'ont rien de particulièrement artistique ; c'est du mauvais plâtre verdi par le temps, désagrégé en certaines places ; mais la population anglaise considère ce monument comme un palladium. A différentes reprises, on a parlé de l'abattre, de la transporter, ou de la changer, mais rien n'y a été fait. Les groupes britanniques se sont émus, et ont exigé le maintien de Nelson en son lieu et place actuels. Le but de cette exigence est la satisfaction d'un peu d'amourpropre spécial à la nation anglaise.

Le centre où s'élève la statue de Nelson est un centre éminemment français ; aux pieds du héros de Trafalgar se tient,chaque mardi et chaque vendredi, le marché aux provisions. L'habitant canadien, le vieux type du cultivateur du pays, arrive sur la place avec sa charrette chargée de fruits ou de légumes, et s'installe du mieux possible pour faire valoir sa marchandise, <\VLÏ[ offre avec une énergie et une vivacité incomparables aux clients matinaux, chefs de grands hôtels, cuisinières de bonnes maisons, petites bourgeoises, vieux rentiers. C'est alors une babel de cris, d'appels, "d'objurgations au milieu des tas de choux, de patates,

de citrouilles, avec une foule bigarrée qui se heurte^ ' se bouscule et se pousse ! L'aspect de la Place Jacques-Cartier, les jours de marché, est une des choses les plus pittoresques que l'on puisse voir.

Pour revenir à Nelson, qui tourne le dos à tout ce remue-ménage et qui contemple stoïquement le trèsvilain petit Neptune du bassin qui lui fait face, il ne reste en place que pour satisfaire quelqu'amourpropre borné qui pense rappeler ainsi aux Canadiensfrançais leur état forcé de sujétion à l'Angleterre. Mais ce petit sentiment, très petit et très mesquin, ne tient pas devant les faits. Tout le monde sait que Nelson trône là parce que cet emplacement se trouvait autrefois à côté de la demeure des gouverneurs, le Château Ramesay, et sur ce qui était alors la partie anglaise officielle de la cité de Montréal. Par un curieux phénomène de migration, les Anglais,, qui occupaient alors la partie est de Montréal, ou. plutôt qui s'étaient établis à l'est du groupe français massé autour de la paroissse de Notre-Dame, sont maintenant partis vers l'ouest. Où s'élève la statuede Nelson aujourd'hui, c'était le centre militaire, avec le Château Ramesay, les Casernes un peu plus à l'est, le Champ de Mars en face. Rien d'étonnant à ce que le lieu fût choisi, mais aujourd'hui il n'a aucune signification.

Devant les deux grands édifices du Palais de Justice et de l'Hôtel de Ville, sur leur façade nord, setrouve le Champ de Mars, où les troupes de la milice font l'exercice. C'est un assez vaste terrain qui suffit amplement aux besoins militaires de la cité. Etabli depuis très longtemps, le Champ de Mars, j entouré de peupliers presque centenaires, a eu le-l curieux avantage de servir de lieu d'exercice aux. Américains, aux Bostonnais, comme l'on disait alors, qui, dans la guerre de 1812, occupèrent Montréal.. Depuis lors, plusieurs régiments américains sont.

revenus y manœuvrer, mais cette fois c'était en visite cordiale et amie.

Retournons à la rue Notre-Dame ; nous sommes en face de l'Hôtel de Ville, et, derrière nous, s'élève le Château Ramesav, le plus ancien monument historique qui soit conservé à Montréal. Il en est fait mention dans le chapitre spécial consacré aux monuments, ce qui me dispense d'en parler davantage.

En continuant vers l'est, nous arrivons au croisement de la Rue Bonsecours et de la rue Notre- Dame. C'est généralement en cet endroit que le touriste, qui n'entend pas faire une visite en détail, mais simplement une promenade dans Montréal, modifie sa direction pour prendre vers le nord, c'està-dire remonter la Rue St- Denis. Nous suivrons d'ailleurs cet itinéraire, mais avant de nous y lancer, nous allons décrire quelques-uns des endroits à voir dans différentes orientations, et que l'on peut atteindre en n'importe quel temps, en prenant ce carrefour comme point de repère.

Si vous descendez vers le fleuve par la rue Bonsecours, vous aurez le plaisir de visiter I'Eglise Bonsecours dont il est parlé au chapitre des monuments religieux, et qui est un des monuments les plus remarquables de Montréal, ainsi que le Marché Bonsecours dont la visite présente, surtout, un vif intérêt, les jours où les maraîchers et cultivateurs de la banlieue viennent apporter leurs produits ; c'est alors que l'on. peut étudier sur le vif la population canadienne et dénicher des tableaux de mœurs amusants. La façade du marché Bonsecours longe le quai et l'on y a une très bonne vue du Port de Montréal.

Revenons maintenant à l'intersection des rues Notre-Dame et Bonsecours. Si le touriste dispose d'un peu de temps pour sa visite, il pourra pousser une

pointe dans l'Est en suivant la rue Notre-Dame qui va jusqu'au Bout de l'Ile de Montréal. Sans toutefois sortir des limites de la cité, on remarquera, sur le parcours, I'Hôpital Notre-Dame, la Gare DalhousiE, gare du chemin de fer du Pacifique, dans la partie est, qui est en train de faire place à la Gare DE l'est, construite en façade sur le Jardin Viger.

Plus loin^ le Parc Sommer, jardin d^été où se fait d'excellente musique avec des représentations variées. Au Parc est attaché un Jardin Zoologique, contenant un assez grand nombre d'animaux de valeur. La rue Notre-Dame passe ensuite devant le Carré Papineau, jjlace publique célèbre par les assemblées populaires qui s'y tiennent à chaque élection, puis devant la Prison de Montréal, édifice très ancien et fameux par les souvenirs historiques qui s'y rattachent. C'est là que furent détenus les Patriotes arrêtés pour avoir pris part à la Rébellion de 1837 ET DE 1838. A cet endroit, la rue Notre-Dame se rapproche du fleuve qu'elle longera maintenant constamment.

Un peu après la Prison, nous trouvons le Parc Bellerive, parc élégant, longeant la rivière et où la population ouvrière du Faubourg Québec peut venir respirer la brise rafraîchissante du St-Laurent après les grandes journées de chaleur. Au pied du Parc se trouve la Traverse de Longueuil où attend le steamboat qui mène à ce charmant village situé directement en face, de l'autre côté du fleuve. Maintenant, la rue Notre-Dame traverse un quartier industriel sans attrait pour le touriste, et sort de Montréal pour atteindre Maisonneuve, la Longue Pointe, la Pointe aux Trembles, le Bout de l'Ile, une foule de jolis villages échelonnés le long de la route et que l'on visite facilement en prenant, au terminus des Tramways Urbains, le Chemin de fer

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