CHAPITRE PREMIER
; COx\SIDÉRATIO\S SUR L'ÉTL'DE DE LA BOTANIQUE.
^ Aux yeux du grand nombre, la botanique est
^ encore une science de noms, se résumant en une
^ longue et fastidieuse nomenclature. Il est vrai que,
^ grâce à la beauté des objets qu'elle embrasse, on
^^ veut bien la désigner sous le nom de « l'aimable
science », sans toutefois attacher au mot science la
^ valeur qu'on lui accorde en parlant de la médecine,
"" de la chimie ou de la mécanique. L'opinion fausse
s. que l'on se fait généralement de la botanique tient
'^ à ce que, cette science étant presque exclusivement
spéculative et uniquement étudiée pour elle-même, elle semble n'être bonne qu'à servir d'amusement ou de distraction. C'est,' il faut bien l'avouer, à quoi elle sert au grand nombre des amateurs, qui ne font, du reste, que l'effleurer.
Ceux-ci, après s'être initiés à la terminologie élémentaire, après avoir composé une mince collection de plantes desséchées, s'imaginent volontiers être devenus des botanistes et donnent même à l'entendre. Notre pensée n'est pas de vouloir déprécier ici les premiers efforts des jeunes gens studieux qui, avant de se mesurer avec les vraies difficultés de la science, s'essayent aux choses faciles ; car, pour devenir capable d'aborder les longues et laborieuses études de la haute phytographie, de l'anatomie, de la physiologie et de la géographie botanique, le jeune homme doit se préparer par des herborisations nombreuses et par la confection d'un herbier. Mais qu'il se garde bien de croire que ce travail préparatoire lui a donné droit au titre de botaniste : il n'est encore qu'un simple herborisateur.
Il n'est guère possible d'aborder les premiers éléments de plusieurs autres sciences sans avoir fait des études préparatoires assez longues ou sans l'assistance d'un guide expérimenté. Le jeune chimiste doit passer par le laboratoire d'un maître ; l'astronome est d'abord simple aide dans un observatoire;
rétudiant en médecine a dû suivre l'enseignement de la faculté des sciences.
L'aspirant botaniste, au contraire, peut commencer ses études sans maître. Les champs, les prés et les bois forment son laboratoire ; une petite flore peut composer sa première bibliothèque ; une boîte d'herborisation et quelques mains de papier lui suffisent pour ébaucher un herbier. Il suit de là que le monde botanique compte un plus grand nombre d'amateurs médiocres que le monde de diverses autres sciences, et que cet état d'infériorité relative a nécessairement influé sur l'opinion qu'on s'est faite de la botanique.
La botanique peut réclamer un rang élevé parmi les sciences, tant en raison de son étendue que de l'importance de ses principes et de ses lois. Tout d'abord, elle partage avec les autres sciences naturelles la gloire d'avoir dénommé et classé admirablement les productions sans nombre de la nature; avec l'aide du microscope, elle a dévoilé des merveilles d'anatomie et de biologie, qui ont élargi le champ de nos connaissances sur la vie; par la paléontologie, elle a restauré de grandes et magnifiques pages de l'histoire antique de la terre; par la comparaison des formes éteintes avec les formes vivantes et par l'étude de leur succession et de leur distribution dans l'espace et dans le temps, elle a
fourni des éléments précieux pour la solution du grand problème de Torigine et de l'évolution de la vie sur le globe. Envisagée, enfin, au point de vue de Tapplication, que n'a-t-elle pas fait et que n'estelle point appelée à faire encore pour nous fournir des tissus, des teintures, des remèdes, des aliments ! La botanique se divise en plusieurs branches bien distinctes et qui sont comme autant de sciences différentes. Parmi ces branches, il en est même qui sont tellement étendues, que l'une d'elles peut suffire à occuper la vie entière d'un savant.
Que le botaniste embrasse plusieurs de ces branches ou qu'il réserve toute son activité pour la culture de l'une d'entre elles, il doit, dans les deux cas, posséder certaines aptitudes spéciales qui lui sont absolument indispensables s'il veut réussir dans ses recherches. Avant tout, le botaniste doit être observateur ; il faut qu'il ait l'œil organisé pour bien voir et bien saisir la forme des objets. Plusieurs sciences, basées sur les combinaisons mathématiques, n'exigent pas impérieusement l'exercice de la vue chez le théoricien ; les travaux de l'esprit, l'histoire, la philosophie, la littérature, ne réclament pas d'une manière absolue l'usage de l'œil chez le penseur; mais le naturaliste doit trouver dans son œil un instrument perfectionné qui lui fournisse et lui conserve une image fidèle des formes. Cet organe n'acquiert
toutefois sa perfection que chez le naturaliste doué de l'esprit d'observation.
Si Ton n'est pas né observateur, qu'on se garde d'entreprendre l'étude de la botanique ; car on risquerait de s'épuiser en efforts stériles. On pourra devenir un érudit, ou devenir un bon professeur, mais on parviendra difficilement à enrichir la science d'expériences et de faits nouveaux.
Le botaniste doit bien voir pour lui-même, mais, en outre, il est fréquemment obligé de démontrer aux autres qu'il a' bien vu et, pour cela, il doit souvent avoir recours au dessin. Nous ne saurions donc trop recommander au botaniste l'art du dessin : celui-ci est actuellement devenu presque aussi nécessaire que l'écriture. Que de fois, en effet, n'a-t-on pas besoin de conserver la figure d'un objet éphémère, de la forme d'un organe ou du port d'une plante! Une description, quelque fidèle et détaillée qu'elle soit, ne peut jamais remplacer un dessin achevé ou même une simple esquisse. L'homme de science ne pouvant avoir, à tout instant, un dessinateur à sa disposition, il faut bien que lui-même sache manier le crayon ou le pinceau.
Le botaniste dessinera des figures qui n'auront pas toujours, il est vrai, le cachet artistique ; mais, en revanche, ses figures seront souvent plus fidèles que celles de l'artiste.
L'aspirant botaniste qui n'est pas dessinateur peut le devenir, même sans suivre les leçons du professeur. Il commencera son apprentissage en traçant des contours simples placés sur le même plan; puis, il s'essayera à représenter des solides à lignes plus ou moins compliquées. Peu à peu, il se familiarisera avec les règles de la perspective et il parviendra, après un temps relativement assez court, à dessiner, d'une façon satisfaisante, les organes variés des végétaux et le port de plantes entières. C'est, du reste, la marche suivie par un grand nombre de botanistes, qui ont ainsi pu se dispenser de l'aide de l'artiste. Aujourd'hui, à part les collections iconographiques, presque tous les ouvrages de botanique sont illustrés par leurs auteurs.
Une fois que l'usage du crayon est acquis, le maniement du pinceau n'est plus qu'un jeu.
Signalons, maintenant, un troisième besoin pour le botaniste : celui de la connaissance des langues. La botanique est cultivée chez toutes les nations civilisées et, aujourd'hui, chaque peuple publie la plupart des livres scientifiques en langue vulgaire. L'étude des langues vivantes se généralisant de plus en plus et, d'autre part, les publications scientifiques devenant extrêmement nombreuses, on a presque tout à fait renoncé à donner des traductions. Ces circonstances démontrent que le botaniste qui est
désireux de se tenir au courant de la science doit pouvoir lire quelques-unes des langues de TEurope.
Autrefois, le latin était la langue de la science et sa connaissance suffisait au naturaliste; mais, de nos jours, cet idiome n'est plus employé qu'exceptionnellement. Toutefois, comme un grand nombre de livres à consulter ont été écrits dans cette langue, il importe que le botaniste puisse les lire assez couramment. Que ceux qui n'ont pas été à même d'apprendre le latin sur les bancs de l'école ne s'effrayent pas trop de leur ignorance; car il leur suffit de quelques efforts pour se trouver en état de lire le latin employé dans les gênera, les species,les monographies et les flores. En feuilletant ces ouvrages, ils reconnaîtront que la terminologie française ressemble beaucoup à la terminologie latine et qu'il ne faut pas un temps bien long pour comprendre les termes scientifiques en usage dans les œuvres descriptives. A l'aide d'un dictionnaire et d'une grammaire, ils ne tarderont pas à pouvoir lire les Linné, les Jussieu, les Endlicher, les R. Brown, les De Candolle et tant d'autres botanistes qui ont écrit en latin.
Les Allemands et les Anglais écrivent beaucoup, et il est absolument nécessaire de connaître la langue de ces deux peuples. L'italien doit aussi être connu du botaniste.
La connaissance des langues vivantes est donc devenue un besoin de premier ordre pour tous ceux qui se proposent de faire une étude plus ou moins approfondie de l'une ou Tautre branche de la botanique. Elle permet de profiter des richesses accumulées par les savants des nations étrangères ; sans elle, on risque souvent de refaire péniblement ce qui a déjà été fait. Les connaissances liguistiques ne sont pas seulement indispensables pour lire les ouvrages; elles le sont aussi pour entretenir des relations avec les botanistes étrangers. Grâce à la bonne organisation des postes et des transports par terre et par mer, les rapports scientifiques entre tous les pays du monde se sont multipliés d'une façon vraiment extraordinaire. C'est ainsi que nous voyons actuellement nos botanistes belges entretenir une correspondance et établir des échanges de plantes avec les botanistes allemands, anglais, danois, suédois, russes, italiens, américains, etc. Dans la correspondance entre botanistes, il est de règle que chacun écrit dans sa langue maternelle. C'est là un avantage précieux, car si les gens de science lisent généralement les langues étrangères, il leur est souvent difficile, sinon impossible, de se faire bien comprendre dans un idiome étranger. Les Suédois et les Danois écrivent en latin ou en allemand; les Russes emploient le français, qu'ils
écrivent avec une certaine pureté; les Américains du Nord se servent de l'anglais ou de Tallemand. Une chose que nous ne saurions assez recommander, c'est d'écrire très-lisiblement, car il est extrêmement pénible de déchiffrer des mots étrangers griffonnés et incomplètement écrits.
II nous reste à faire quelques recommandations aux personnes que l'amour de l'étude pourrait entraîner vers la botanique.
Si vous habitez la campagne, la vue des plantes qui s'épanouissent sous vos pas, le long des haies, dans les prairies et les champs, fait souvent naître le désir d'en former un bouquet. La curiosité peut vous pousser à comparer les formes si variées de cette poignée de fleurs. Vous admirerez l'élégance des corolles, la délicatesse des étamines et la surprenante symétrie de tous les organes. De nombreuses questions se presseront d'une façon inconsciente dans votre esprit et, pour peu que vous soyez observateur, elles ne tarderont pas à se formuler. A quelles fonctions mystérieuses sont destinés tous ces petits organes, dont le coloris et la perfection de forme défient le faire du plus habile artiste? Quels noms la science a-t-elle donnés à ces créations ravissantes qui forment le tapis que Ton foule aux pieds, qui peuplent les champs et les bois? Vous allez peut-être vous laisser tenter et vous
mettre à questionner un moins ignorant que vous ou à consulter l'un ou l'autre livre traitant des plantes. C'est le moment d'être sur vos gardes ; car si vos premiers efforts sont couronnés de succès, si vous parvenez à résoudre quelques-uns des problèmes que Flore a posés à votre curiosité naissante, vous pourriez bien vouloir poursuivre vos premières études et être pris du feu sacré. Non content d'analyser votre bouquet, vous voudrez le conserver et en former le premier cahier d'un herbier, que l'esprit de collection vous poussera à enrichir par de nouvelles récoltes. Quand celles-ci auront épuisé votre voisinage, vous voudrez porter vos pas plus loin et vous entreprendrez de petits voyages pour découvrir de nouvelles choses. Tout en composant votre collection de plantes sèches, vous voudrez connaître plus que les formes extérieures des organes et vous penserez à vous servir du microscope pour scruter la nature intime des tissus. C'est ainsi que, parfois, le botaniste naît à la science; mais, le plus souvent, c'est l'exemple des autres qui l'entraîne vers l'étude des fleurs. Comme les collections de plantes desséchées sont composées sans grande peine et à peu de frais, les jeunes gens des écoles sont aisément tentés d'imiter leur professeur de botanique ou de sciences naturelles, en formant, à leur exemple, de petits herbiers.
Mais remarquons, en passant, que la botanique peut devenir une passion qui n'est pas sans entraîner avec elle quelques désagréments, selon la position de ceux qui s'adonnent à cette science.
Si, par exemple, vous êtes employé dans une administration, votre chef pourra voir d'un mauvais œil que vous consacrez vos loisirs à l'étude des plantes et pourra s'imaginer que celle-ci doit vous faire négliger vos fonctions et refroidir votre zèle pour la bureaucratie. Si vous êtes professeur de mathématiques ou de belles-lettres, votre préfet ou votre directeur pourra trouver singulier que vous vous occupez de botanique. Heureusement qu'en Belgique, depuis quelques années, on trouve généralement moins étrange de voir un employé, un fonctionnaire ou un professeur d'humanités consacrer ses loisirs à l'étude de la botanique, et on admet même qu'il peut lui être utile de posséder des connaissances en sciences naturelles. Ce résultat, disons-le sans crainte, doit être attribué, en grande partie, à l'action de nos Sociétés scientifiques, devenues si nombreuses et si prospères.
Par leurs études spéciales, le médecin et le pharmacien sont assez souvent amenés à se passionner pour la botanique ; or, celle-ci peut être pour eux une source de désagréments ou de chagrin. Le premier, en herborisant, pourra oublier son malade, qui
va CONSIDERATIONS SUR L'ETUDE
l'attend; le second maudira peut-être Tofficine, qui le retient constamment au logis. Mais le médecin, en se modérant dans ses recherches, peut toutefois herboriser sans cesser d'être exact au lit du patient, et le pharmacien, au lieu d'herboriser, peut cultiver l'anatomie ou la physiologie végétale.
Quelle que soit la position du botaniste, celui-ci peut toujours trouver le moyen de se créer une agréable distraction et, en même temps, faire des découvertes profitables à la science. Humble prêtre de la campagne, modeste instituteur de village ou simple employé de bureau, le botaniste n'aura peutêtre pas beaucoup de temps à consacrer à la science, il ne possédera peut-être pas les livres ou les instruments nécessaires pour entreprendre un grand travail; malgré cela, il pourra se rendre utile à la science. C'est ainsi qu'il pourra former un herbier de son canton renfermant des choses intéressantes à consulter ; qu'il pourra étudier à fond la flore de sa province et être à même de fournir des indications précieuses au botaniste-géographe ; qu'il pourra suivre attentivement le développement de certaines plantes, qui lui offriront peut-être des particularités inconnues aux savants ; qu'il pourra enfin se livrer à des expériences de physiologie végétale. Si ses ressources ne lui permettent pas de publier à ses frais le résultat de ses recherches, il trouvera toujours, dans les
annales de nos Sociétés savantes, une place pour exposer ses idées et faire connaître le fruit de ses observations.
Il n'est pas rare de voir le botaniste isolé, privé de guide ou d'une direction scientifique, se débattre en vains efforts au milieu des difficultés et finir par se décourager. Dans son embarras, que le débutant ne craigne pas de réclamer laide de tous ceux qui peuvent résoudre ses difficultés ou qui sont à même de lui donner d'utiles conseils. Le petit monde botanique est une espèce de franc-maçonnerie, dont tous les membres prennent, en quelque sorte, l'engagement tacite de s'entr'aider : chacun d'eux s'efforce, par tous les moyens, d'être utile à la communauté. Pour le botaniste solitaire, l'embarras qu'il éprouve le plus fréquemment à ses débuts, c'est la détermination de certaines plantes. Dans les cas difficiles ou douteux, qu'il ne craigne point d'envoyer des spécimens à un botaniste connu : celui-ci se fera toujours un plaisir de lui faire connaître son opinion sur les plantes soumises à son examen.