CHAPITRE DEUXIÈME
BOTANIQUE S YSTÉ3IATIQ [JE .
Dans la botanique systématique ou descriptive, nous comprenons la phytographie proprement dite, la taxinomie et même l'organographie, trois branches toujours associées et qui ne peuvent être séparées l'une de l'autre . En effet, dans tout ouvrage descriptif, on décrit les caractères des plantes et on classe celles-ci; or, les caractères sont basés sur la forme,' les proportions et l'insertion des organes, et, de plus, chaque espèce doit avoir sa place marquée dans la classification.
Comme on peut aborder la botanique descriptive sans avoir fait de longues études préparatoires, cette partie est généralement plus cultivée que l'anatomie ou la physiologie; mais beaucoup de phytographes, s'imaginant qu'elle réclame moins d'expérience et de
savoir que les autres branches, ne craignent pas de publier le fruit de recherches non suffisamment approfondies. Un grand nombre de publications précipitées ont eu pour résultat inévitable de jeter une sorte de discrédit sur la botanique descriptive.
Aujourd'hui que la mode est aux études microscopiques, les botanistes de laboratoire semblent dédaigner la phjtographie et ils la considèrent comme n'étant plus qu'un simple accessoire de la biologie. C'est là une manière fausse de voir les choses, et si la phjtographie est actuellement encombrée d'une foule de publications médiocres, qui lui ont fait une assez mauvaise réputation aux yeux de certains savants, elle n'en reste pas moins une des parties importantes de la botanique. Elle est appelée, comme les autres branches, à résoudre des problèmes d'une haute portée. Remarquons, en outre, qu'il n'est guère moins difficile de suivre les modifications qu'éprouvent, sous l'action des circonstances et du temps, les organes complexes des types spécifiques, que d'étudier la genèse d'une cellule, la structure d'un tissu ou d'observer les phénomènes de la vie. Dans l'un et l'autre cas, l'observateur a besoin d'une grande expérience et de beaucoup de sagacité.
A la suite de ces réflexions, qui ont pour but non de vouloir amoindrir la valeur des travaux d'anatomie et de physiologie, mais de revendiquer le rang
qui est justement dû à la phytographie, nous croyons utile de développer quelques idées sur la méthode que le botaniste descripteur nous paraît devoir suivre pour produire de bons travaux.
Les facilités très-grandes que les Sociétés scientifiques offrent, pour la publication des recherches des jeunes amateurs, font naître, chez un grand nombre de ceux-ci, le désir, bien légitime du reste, de se faire connaître du public. C'est donc principalement à ces derniers que nous allons nous adresser, en nous autorisant à leur donner quelques conseils. Des conseils et une direction leur sont d'autant plus nécessaires, que, d'ordinaire, ils n'ont pu profiter de l'enseignement d'un maître.
Le jeune botaniste commence généralement ses travaux par l'étude des plantes de son canton, en tâchant de se familiariser avec les difiicultés de l'organographie. Possédant quelques flores et des traités élémentaires, il compare les plantes aux descriptions et aux figures et il tient note des différences, des particularités que ses auteurs ont passées sous silence ou qu'ils ont méconnues : voilà son premier travail personnel, la source oii il puisera plus tard pour devenir auteur à son tour. Souvent, le crayon viendra en aide à la plume et sa collection de noteS; et de remarques s'enrichira peu à peu de dessins variés.
Mais avec cette première science acquise naît le danger; car il pourra arriver que les choses qui paraissent neuves ou inédites au débutant sont connues et entrées depuis longtemps dans le domaine de la science. Cette prétendue nouveauté s'explique par le petit nombre d'ouvrages que possède le jeune botaniste et qui ne lui permettent pas d'être au courant de la science. Qu'il se garde, d'ailleurs, de croire qu'il est devenu un savant parce qu'il aura pu observer quelques détails échappés à ses devanciers! Si, trop confiant dans ses premières observations, il publie précipitamment le résultat de celles-ci, il est à craindre qu'il ne vienne augmenter le nombre de ces productions médiocres ou mauvaises qui, de notre temps, ont plus ou moins discrédité la photographie. Qu'il résiste donc quelque temps à l'envie d'être auteur et d'avoir des brochures ou des opuscules à distribuer; qu'auparavant, il acquière l'expérience et l'instruction nécessaires et, avant de lancer ses premiers travaux, qu'il prenne conseil d'un savant expérimenté. Surtout, que le désir de paraître ne le fasse pas tomber dans le travers de la compilation, défaut malheureusement trop commun et qui, souvent, consiste à noyer quelques faits intéressants dans un livre ou un mémoire pillé, pour une très-large part, dans les travaux d'autrui. Il pourra en imposer aux ignorants, mais
il ne trompera pas le vrai botaniste, qui remontera promptement aux sources et saura rendre à chacun ce qui lui appartient. La science comporte certainement des ouvrages de compilation, des recueils de faits déjà connus, des tableaux généraux résumant les travaux particuliers; mais, à part ces ouvrages, on doit éviter de faire des livres avec des livres. Nous n'entendons pas supprimer toute érudition, car celle-ci est nécessaire pour faire apprécier à sa juste valeur un fait nouveau ou une particularité méconnue ; mais on ne doit pas se complaire dans une érudition facile et qui peut faire paraître comme un simple accessoire l'objet principal que Ton traite.
Le botaniste commencera ses publications par des remarques détachées sur quelques espèces qu'il aura consciencieusement étudiées ou sur certains organes qui étaient, auparavant, mal décrits ou inconnus.
Après ces premiers essais, il tentera de traiter monographiquement un petit groupe naturel de plantes, un genre peu nombreux en espèces et dont l'étude approfondie reste à faire; ou bien, il aura en vue la description des plantes de sa province. A une petite monographie, il fera succéder une monographie importante, ou il fera suivre une flore locale de la flore d'un pays tout entier.
S'il entend s'exercer à un modeste travail mono-
graphique, il choisira un genre assez restreint et dont il pourra étudier une partie des espèces sur le vif, c'est-à-dire dans la nature. Il est rare qu'une monographie puisse se faire entièrement sur plantes vivantes et, souvent, beaucoup d'espèces doivent être traitées sur échantillons d'herbier; mais il faut redouter d'élaborer une monographie uniquement sur des matériaux secs. Ces derniers ne peuvent être appréciés à leur juste valeur, ni être parfaitement interprétés que par le botaniste qui a pu en étudier une partie à l'état vivant. C'est sur le vif, par la comparaison de nombreux spécimens, par l'étude prolongée des variétés et des variations, par l'examen des formes individuelles, qu'on devient réellement capable d'utiliser fructueusement les collections de plantes d'herbier. Sans cette étude préalable, faite dans le grand laboratoire de la nature, le monographe, quel que soit son talent, ne parviendra pas à produire un travail parfait.
Le jeune monographe, sans être trop présomptueux, ne devra pas toujours admettre sur parole les idées ou les faits exposés par ses devanciers. Après s'être entouré de toutes les sources littéraires, il contrôlera avec soin ce qui a été avancé par les auteurs qui ont déjà traité le sujet ; il tâchera de bien voir par lui-même, et, dès qu'une expérience suffisante lui aura donné la conviction que ses
observations sont exactes, il ne craindra pas de se mettre en opposition avec ceux qui Tont précédé. Mais, en reconnaissant que ceux-ci ont pu se tromper, qu'il n'aille pas s'imaginer qu'il est meilleur observateur : le champ de l'observation est si vaste, les objets sont tellement nombreux, qu'il n'y a rien de surprenant à ce que certains détails aient pu échapper aux plus habiles savants et que ceux-ci même puissent se tromper grossièrement sur l'un ou l'autre point. Ce sera donc avec beaucoup de ménagement que le jeune botaniste relèvera les fautes ou les erreurs des bons auteurs.
Une monographie d'un genre nombreux en espèces est une œuvre de longue haleine et qui n'est guère à la portée que des botanistes consommés.
La flore d'une province est rarement le cadre dans lequel un auteur expose des idées neuves et de nombreux faits nouveaux. Souvent, une telle flore répond à un simple besoin de l'enseignement et, alors, on se borne à y donner des descriptions extraites d'ouvrages plus généraux. Au point de vue scientifique, il y aura toujours avantage à réduire ce genre de flore à un catalogue raisonné. Dans celui-ci, l'auteur ne décrira que les espèces nouvelles pour le pays ; seulement, il ajoutera, à la suite du nom de chaque espèce, les observations inédites auxquelles elle peut avoir donné lieu.
La flore d'un pays, si elle ne doit pas consister en un ouvrage élémentaire destiné aux herborisations, réclame de son auteur beaucoup d'expérience et de talent. Il ne s'agit plus ici de copier des descriptions dans les flores des pays voisins ; il faut que le floriste rédige toutes les descriptions sur les plantes mêmes et que celles-ci aient été étudiées à fond ; il faut enfin que Ion trouve dans une flore de la Belgique, par exemple, un travail original, de source belge, et non pas un fragment de la flore de France ou d'Allemagne. Une flore belge qui ne ferait que reproduire ce qui se trouve déjà dans les livres étrangers pourrait sans doute rendre des services ; mais, au point de vue purement scientifique, elle serait complètement inutile.
Les flores générales, connues sous le nom de Species, et les tableaux des genres, désignés sous le nom de Gênera, sont des travaux de premier ordre, entrepris seulement par des savants placés dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
On peut recommander aux jeunes botanistes les monographies d'organes. Ce genre de travail, beaucoup trop négligé, ofl're un champ inépuisable dans lequel il reste à faire de belles et nombreuses découvertes. Les racines, les tiges souterraines, les stipules, les bractées, les étamines, les graines, les petits fruits, etc., étudiés dans la circonscription d'un
ordre, d'une famille ou d'un genre, peuvent donner lieu à des travaux extrêmement intéressants qui feraient progresser à grands pas la botanique descriptive. Ces travaux doivent être accompagnés de figures soigneusement exécutées.