CHAPITRE SEPTIÈME
La géographie botanique est une science de date toute récente, car ce que Ton en connaissait au siècle dernier et même au commencement de ce siècle ne mérite pas le nom de science. En effet, les idées émises, à ces époques, sur la distribution des plantes n'étaient que des hypothèses puériles. C'est ainsi qu'on avait supposé que toutes les espèces végétales actuelles étaient sorties d'un seul point du globe ou d'une seule région, ou qu'elles avaient pris naissance dans les chaînes de montagnes dites primitives ; que, de ce point, de cette région ou de ces montagnes, elles s'étaient dispersées peu à peu pour couvrir les continents et les îles. De telles idées pouvaient avoir cours quand le nombre des espèces décrites étaient relativement peu élevé, et qu'on connaissait à peine
la végétation des contrées lointaines ; mais aujourd'hui elles ne seraient même plus discutées.
A mesure que le nombre des espèces connues devint plus considérable, que les voyages se multiplièrent, l'idée d'un centre unique de dispersion primitive fut abandonnée, pour être remplacée par l'idée d'un assez grand nombre de centres d'apparition ou de distribution. Pour arriver à la découverte de ceux-ci, on se mit à étudier avec beaucoup de soin les caractères distinctifs des grandes flores régionales. En se basant sur l'absence ou la présence de certains groupes, sur la proportion des espèces, des genres et des familles plus ou moins propres aux diverses contrées de la terre, on parvint à établir des régions botaniques qui divisaient le globe en portions plus ou moins inégales et ayant chacune une végétation plus ou moins propre. On supposait que ces régions avaient eu chacune un centre particulier de dispersion. Les auteurs étaient toutefois loin de s'entendre sur le nombre et les limites des régions botaniques. Les uns avaient basé celles-ci sur des considérations purement botaniques ; d'autres s'étaient appuyés, pour les circonscrire, sur des caractères géographiques et climatologiques ; d'autres encore avaient eu recours tout à la fois à la botanique et à la géographique pour tracer des régions.
C était là une seconde phase de la science, qui marquait certes un progrès ; mais elle devait être suivie d'une troisième phase, celle qu elle parcourt actuellement sous l'empire des nouvelles idées qui régnent sur l'origine des espèces.
Les régions botaniques telles qu'on les entendait il y a quelques années à peine, ont été, pour la plupart, reconnues comme étant tout à fait artificielles, c'est-à-dire comme n'existant pas en réalité. Les nombreuses et brillantes découvertes faites par les voyageurs dans les contrées extra-européennes sont venues démontrer que les limites de ces prétendues régions n'existent pas en réalité et que ces dernières se confondent les unes dans les autres.
Aujourd'hui qu'il est admis que la dispersion actuelle a précédé certains grands changements survenus dans la configuration des terres émergées; que, d'autre part, les climats des diverses contrées se sont plus ou moins modifiés depuis l'apparition de nos espèces vivantes, et qu'enfin celles-ci pourraient bien être les descendants immédiats des espèces qui ont vécu pendant les dernières périodes de l'époque tertiaire, on est forcément amené à appliquer une nouvelle méthode pour découvrir les centres de distribution ou d'apparition et pour rechercher les limites des diverses flores. Pour expliquer la diversité de celles-ci, on ne peut donc plus se baser uni-
quemetit sur les climats actuels, sur la configuration des terres, sur la présence de chaînes de montagnes et de mers ou sur l'existence de courants marins; mais il faut tenir compte de l'histoire passée du globe, c'est-à-dire des enseignements de la géologie et de la paléontologie. C'est l'alliance des faits modernes et des faits anciens qui nous mettra sur la véritable voie pour découvrir les régions botaniques naturelles.
Quant aux moyens à mettre en œuvre pour faire la découverte tant cherchée, ils sont de plusieurs sortes.
En premier lieu, il est nécessaire de constater quelle est la dispersion actuelle de chaque espèce vivante. Dans l'aire de chaque type, on doit marquer les points, les zones où les individus abondent, où ils deviennent clair-semés et, enfin, les régions où le type n'est plus représenté que par des colonies sporadiques. Il faut, en outre, rechercher quelles modifications chaque aire de distribution a pu subir par la destruction des forêts, par le dessèchement des marais, des étangs et des lacs, par l'envahissement des cultures, par l'action de Thomme et des animaux.
L'établissement de l'aire de dispersion des espèces est un travail hérissé de très-grandes difficultés. En effet, il ne suffit pas uniquement de dépouiller les flores, les monographies et les ouvrages généraux
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et d'utiliser sans contrôle les renseignements qu'ils fournissent; il faut, avant d'accepter les indications des livres, savoir quelle confiance on peut accorder aux auteurs ; il faut vérifier, dans les herbiers, les assertions de ceux-ci, afin de bien connaître quels sont les types qui ont été décrits ou signalés. S'il s'agit d'espèces dont la dispersion est très-vaste, il est prudent d'en examiner des spécimens provenant des points les plus éloignés de leur aire de dispersion ; car il est arrivé bien des fois que, sous le même nom, les botanistes avaient confondu des types spécifiques très-distincts.
L'exécution d'un travail parfait sur la dispersion des espèces ne peut guère avoir lieu que par les monographes ; seuls ceux-ci ont pu réunir tous les renseignements pour bien suivre les types dans leur aire générale de dispersion.
Ce qui augmente les difficultés du travail, c'est l'absence de renseignements précis sur de vastes contrées où certaines espèces peuvent exister. C'est ainsi qu'une foule de nos types européens sont signalés en Asie, mais d'une façon trop vague. L'aire de ces types peut être assez fidèlement tracée dans les diverses contrées européennes ; mais au delà des frontières orientales de l'Europe, on est loin de pouvoir fixer les limites exactes que ces types atteignent dans les contrées asiatiques.
Quel que soit le vague qui règne encore sur la distribution extra-européenne de nos espèces et l'ignorance où nous sommes de l'aire de dispersion d'un grand nombre de types exotiques, on doit néanmoins se mettre résolument à l'œuvre en établissant aussi fidèlement que possible l'aire de distribution de toutes les espèces connues.
Pour atteindre le résultat en vue, il faut abandonner la voie synthétique dans laquelle on s'était généralement engagé et procéder par la voie rigoureusement analytique. Cette dernière est très-, longue et fort laborieuse à parcourir; mais c'est la seule qui permette d'arriver sûrement au but. L'œuvre à laquelle sont appelés tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la géographie botanique n'aura pas besoin d'être complètement achevée pour qu'on puisse déjà soupçonner de nombreux faits généraux riches en déductions d'une importance capitale. A mesure qu'on avancera dans cette voie, l'inextricable réseau des flores cessera d'être une énigme ; on en arrivera sans doute à constater que le tapis végétal s'est formé, en grande partie, par le mélange de colonies ayant eu plusieurs points de départ.
Dès que la dispersion dans l'espace sera connue, un grand pas sera fait au point de vue de la nature et de l'origine de nos flores; alors, le tour du
paléontologiste sera venu de rechercher quelle a pu être la distribution des plantes aux époques géologiques qui ont précédé la notre.
Le moyen le plus commode et le meilleur pour tracer l'aire de dispersion des espèces vivantes consiste dans l'emploi de planisphères sur lesquelles on teinte au pinceau les régions habitées naturellement par chaque type. Une carte doit être consacrée à chaque espèce. Au verso de la carte, il est utile d'indiquer les sources bibliographiques et autres où les renseignements de distribution ont été puisés. Ces cartes peuvent aisément recevoir les modifications nécessitées par les nouvelles publications.
Les aires de distribution portées sur des planisphères ont.ce précieux avantage de parler clairement aux yeux et de pouvoir être rangées par groupes, d'être, en quelque sorte, classées. Le simple classement des planisphères par groupes de distribution présentera déjcà des aperçus lumineux qui feront toucher à la solution du problème des régions botaniques naturelles.
La perfection des travaux généraux sur la distribution des plantes dépend de l'avancement des travaux particuliers, c'est-à-dire des flores ; car ce sont celles-ci qui doivent principalement fournir les matériaux à mettre en œuvre. Malheureuse-
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ment, un grand nombre de flores laissent beaucoup à désirer au point de vue de la distribution des espèces, surtout les flores qui ont été rédigées avant qu'on n'eût compris toute l'importance à attacher aux indications géographiques.
En ce qui concerne l'étude géographico-botanique d'un pays en particulier, on doit envisager la végétation en elle-même et dans ses rapports avec le sol et le climat.
Deux pays situés sous les mêmes parallèles peuvent avoir des diflerences climatériques dues au voisinage ou à l'éloignement de la mer, à l'altitude du sol, à la configuration des vallées, à la nature minéralogique du terrain, à la présence ou à l'absence de forêts ou de lacs, etc. Ces différences, qui peuvent également se présenter entre les diverses parties d'un même pays situées sous les mêmes degrés de latitude, influent d'une façon remarquable sur la composition du tapis végétal. On les aura donc toujours en vue en étudiant celui-ci.
On verra certaines espèces devenir de plus en plus communes ou de plus en plus rares à mesure que le sol s'abaisse ou s'élève, certains types, communs dans les terrains calcareux, disparaître ou devenir rares dans les terrains siliceux, et réciproquement, certaines espèces exiger le voisinage immédiat des côtes maritimes, à cause de la douceur du climat
OU de la présence du chlorure de sodium dans les eaux et dans les terres.
Dans ses herborisations, le botaniste doit tenir compte des influences variées qui impriment à la végétation un caractère particulier, soit par la présence ou Tabsence de certains types, soit par la vulgarité ou la rareté de certaines espèces.
Nous recommandons tout spécialement aux botanistes l'étude de la dispersion des plantes dites communes qui, d'ordinaire, est très-négligée; or, ce sont ces plantes-là qui impriment à une flore son cachet particulier, bien plus que les plantes rares ou assez rares. Les espèces dites communes dans les flores peuvent être abondantes dans tel canton et devenir moins vulgaires dans un canton voisin, pour être enfin rares ailleurs.
Dans les flores et les catalogues, les auteurs doivent s'efl'orcer de marquer aussi exactement que possible le degré de vulgarité des espèces dites communes, en s'appuyant sur des observations soigneusement faites par eux-mêmes ou par leurs correspondants.
Lorsqu'on étudie la flore d'un pays, on doit se mettre en garde contre les plantes introduites ou naturalisées et ne pas les renseigner comme des espèces indigènes. En recherchant avec soin, dans les bons auteurs, quelle est la dispersion naturelle de
ces espèces et en étudiant le genre de stations et d'habitations dans lesquelles on les a observées, on peut, presque toujours, reconnaître qu'elles ont été introduites. S'il reste des doutes, on doit les exprimer franchement. C'est pour n'avoir pas exprimé ces doutes, c'est pour avoir renseigné certaines plantes étrangères comme types indigènes, que des Aoristes ont induit en erreur des auteurs de traités généraux sur l'aire de dispersion de certaines espèces, et cela au grand détriment de la géographie botanique.
Avant tout, ne l'oublions pas, il faut être vrai : on ne doit pas, par gloriole nationale, attribuer à un pays des productions qui ne lui appartiennent pas et qui ne peuvent point lui appartenir.
Nous ne terminerons sans revenir un instant sur le but que s'est proposé la géographie botanique. Remarquons, tout d'abord, que ce but a varié avec les idées sous l'empire desquelles les recherches ont été entreprises.
C'est ainsi que des auteurs, croyant que la végétation quaternaire était le produit de créations indépendantes de celles qui ont peuplé la terre aux périodes géologiques antérieures à la nôtre, ont eu pour but de reconnaître les divers centres de création et de distribution quaternaires et d'établir des régions botaniques basées sur les conditions tellu-
riqiies actuelles. Les recherches inspirées par ces idées n'ont pas abouti jusqu'cà présent, malgré les efforts des savants les plus remarquables.
Aujourd'hui, il est démontré, ^par des preuves surabondantes, que nos espèces vivantes n'ont pas eu les centres de création qu'on leur arait attribués, qu'elles n'ont probablement même pas eu de centres de création quaternaire et que la diversité de nos flores est due, en grande partie, à des circonstances antérieures à notre époque géologique. Il faut remonter aux époques paléontologiques pour découvrir les points de départ des migrations végétales qui ont constitué, pour une très-large part, les associations que nous avons actuellement sous les yeux.
Le but le plus immédiat de nos investigations est donc de rechercher quelle a pu être la véritable marche des dernières grandes migrations et à quelles associations elles ont donné lieu. Celles-ci, sous l'empire des conditions telluriques modernes, occupent ce qu'on peut appeler des régions botaniques naturelles.
La poursuite des recherches dans le temps est du domaine du paléontologiste, qui doit suivre la marche des migrations, caractériser les associations végétales à toutes les époques géologiques antérieures à l'époque moderne et reconnaître ainsi quelles ont
pu être les régions botaniques aux divers âges paléontologiques de la terre.
L'étude de la distribution des plantes dans l'espace et dans le temps aura pour résultat final de nous apprendre s'il y a eu filiation continue entre les végétaux les plus anciens et ceux qui vivent encore, ou s'il y a eu plusieurs époques de création indépendantes les unes des autres.