L’'OURS
L'OURS DE LA COTE NORD (URSUS AMERICANUS) MONTAGNAIS, MESK-——ANGLAIS, BLACK BEAR.
L'ours du Canada est d’une indifférence absolue quand il s'agit de nourriture. Il mange de tout : de la viande, du poisson, des fruits et même de l'herbe.
J'ai vu, à la baie dis Homards et à la rivière à Vachon, des prairies de cette sorte d’alfa qui couvre le sommet des plages sablonneuses, entièrement broutées, complètement tondues par les ours. La première fois que je pus constater ce fait curieux je me refusai longtemps à y croire. Nous étions alors au printemps. Les ours venaient à peine de quitter leurs retraites d'hiver et, quoique leur appétit dût être singulièrement aiguisé par un jeûne de plus de cinq mois, je ne voulais pas croire à ce broutage, qui dérangeait toutes mes idées. [1 ne pouvait cependant y avoir aucun doute, Les fumées abandonnées par ces animaux permettaient de constater, sans hésitation, le genre de nourriture qu'ils avaient adopté.
Je dis des fumées et je m'explique. Je suis chasseur et rien de ce quitouche à mes victimes ne m'est indifférent ou étranger.
Mes confrères en nemrodisme me comprendront.
Is savent, comme moi, combien l'étude des fumées est importante. Elles sont quelquefois les seuls indi-
ces, les seuls vestiges qui permettent au chasseur expérimenté d’avoir une connaissance suffisante de l'animal qu'il veut porter bas. Nous ne sommes plus au temps de Gaston Phæbus et de du Fouilloux. Heureux temps où l’on appelait, sans rougir, les choses par leur nom! Après tout, le mot fumée peut ètre considéré comme une métaphore. Métaphore hardie, j'en conviens, mais reçue, acceptée sous les doujons les plus pudiformes et consacrée par vingt générations d’illustres chasseurs. Je continuerai donc à m'en servir... et je m'en sers.
Il est certain que les fwmées ou fentes chez l'ours, tout au moins, sont très sensibl:s à la couleur des aliments et en indiquent toujours la nature. C’est ainsi qu'au printemps l'ours broute littéralement l'herbe des #/ains et que les souvenirs de son passage sont verts et garnis de particules herbacées de même nuance. Lorsqu'il a la chance de rencontrer sur la plage des viandailles de loup marin, de cétacé ou de poisson, ses fumées deviennent roussâtres et contiennent des particules de la peau, du poil ou des écailles de l'animal ingéré. Si l’airelle où bluet est sa principale nourriture, elles prennent une teinte bleue, noirâtre. Elles ressemblent enfin à des confitures de mandarines au Curcunna, lorsqu'il se nourrit des baies du sorbier des oiseaux (masquabina).
Les fumées, comme il est facile de s'en convaincre, sont d?s indices de la plus haute valeur. L'examen de ces précieux vestiges fournissent des données presque certaines sur les habitudes momentanées de
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l'animal, sur la durée du séjour qu'il a fait ou qu'il fera au m°me lieu, s’il se nourrit au plain ou à la lisière du bois. Si la nourriture qu'il vient y chercher est encore abondante, on est presque sûr de le voir par corps et de le tuer, soit à l'affût, soit au moyen d'une attrape construite avec toutes kes précautions nécessaires, soit au moyen d’un piège de fer placé avec discernement.
L'ours noir à museau orange, notre ours, aux approches de l'hiver, se choisit une retraite au milieu des roches, dans une excavation de terrain ou dans un tronc d’arbre creux. Il passe là, toute la saison froide dans un engourdissement particulier, qui le rend plus lourd et moins propre à se défendre, mais qui, contrairement à ce que l'on croit, ne lui enlève point toute perception des objets extérieurs.
Lorsqu'un chasseur a la bonne fortune de rencontrer une cabane d’hivernement de cet animal, et qu’il la démolit pour s'emparer du dormeur, ce dernier sait manifester son mécontentement par des grognements accentués et par des coups de griffes parfois beaucoup trop bien dirigés. Ilest même arrivé, et cela s’est surtout présenté en mars et en avril, que des ours surpris au gîte se sont dérobés par la fuite au triste sort que leur préparait le chasseur. Cependant, l'ours se défend relativement beaucoup moins pendant ja saison froide et lorsque les vapeurs qu’il exhale et qui sourdent à travers le sol, viennent déceler sa présence, il est assez facile de le tuer.
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Or a souvent avancé que l'ours vivait en hiver aux dépens de sa propre substance et qu'il se léchait la paume des pattes pour satisfaire son appétit. Je suis Join de contester cette étrange particularité de la vie de l'ours, mais j'avoue, avec toute l'humilité dont je suis capabie, que je n’y puis croire et que cette assertion m'a toujours paru le fruit de la plus pure fantaisie, Si l'ours vivait au dépens d’une partie quelconque de ses tissus, il sortirait de sa retraite ou plus gras où plus maigre.
Il n’est rien cependant, ni de l’un, ni de l’autre. Tel il s’engourdit dans sa retraite d'hiver, tel il sort au printemps. Sals'est cabané maigre, il sort mar gre ; s’il s’est cabané rutilant d’embonpoint il en sort avec un embonpoint rutiant, 11 semblerait que, dès les premières heures de sa claustration, les fonctions digestives restent suspendues et comme anesthésiées pour tout l'hiver.
L'ours arrive quelquefois au plus haut point de graisse. Il s’en est tué qui avaient sous la peau une couche de cinq pouces de lard. Sa chair, parait:il, est aussi succulente que le disait Alexandre Dumas qui, cependant, n’y goûta jamais.
Les chasseurs apprécient différemment les vertus de l'ours. Sa douceur est contestée, son aménité semble douteuse, quelques-uns le croient féroce, d’autres lui prêtent toutes les longanimités.
J'ai entendu raconter, sans y croire, malgré l'air profondément convaincu du narrateur, qu’un ours, chargé vigoureusement par un bélier plein de courage,
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avait cédé le pas à ce belliqueux époux de la brebis. D'un autre côté, il est certain que quelques-uns de ces animaux sont très danbereux pour le bétail ; qu'ils ne paraissent éprouver aucun remords du meurtre des moutons, de l'assassinat des jeunes vaches, de l’exterimination des veaux; qu'ils ne dédaignent, ni le rat-musqué, ni le castor et qu’ils font, étant en appétit, table rase de tout ce qu'ils rencontrent dans les pièges des chasseurs. Souvent même, ils ne se donnent pas la peine de dégager le gibier du piège. Ils emportent tout.
pati aux doiéances des chasseurs dont les pièges avaient été ainsi enlevés sans espoir de retour. Faut-il conclure de tableaux si différents existe chez les ours, aus-1 bien que chez les hommes, des nuances de caractère aussi tranchées qu'inexpli-
Que de fois j'ai com-
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cables, c'est ma conviction, mais je laisse à la science le soin de se prononcer en dernier ressort.
Quoiqu'il en soit de la férocité ou de la mansuétude de l'ours, je veux taire ses mœurs domestiques. Cependant, je puis dire,sans blesser les convenances et surtout sans calomnier mon sujet, qu'il manque de galanterie et de fidélité.
des pires.
Si l'ours est féroce et peu continent, on ne peut, sans injustice, l'accuser de manquer de prudence ! En juillet, en août, il parait peu fiatté de la présence de l’homme qu'il n’évite, du reste, nine recherche. A toute autre époque, le chasseur lui cause une impression désagréable. Ille fuit non seulement du
C'est un mormon, un
plus loin qu'il l'entend, mais encore du plus loin qu'ille voit ou qu'il le sent. Approcher un ours sous bois est une cho$e peu facile dès que votre présence lui est signaiée par le moindre bruit ou par la moindre émanation.
J'ai mainte fois entendu conter des histoires de personnes favorisées qui s'étaient trouvées inopinément en présence de cet animal ou qui l'avaient approché sans difficulté. Jamais pareil chance ne m'est advenue, Je ne fus jamais heureux.
L'ourse est bonne mère. Elle met bas deux ou trois petits au plus. Pendant la durée de la gestation, elle se cache au plus profond des bois avec un soin extrême. Les vieux chasseurs prétendent que de mémoire d'homme il ne fut jamais tué une femelle d'ours dans une situation intéressante.
L'ours canadien ne devient jamais très volumineux. Jl est rare que son poids dépasse trois ou quatre cents livres.
On le chasse au fusil, au piège de fer et même au collet.
L’'affût de l'ours exige une grande habileté de chasseur et uneabnégation de martyr. Il faut, avec soin, étudier ses habitudes, ne procéder, pour choisir son poste d’affût, qu'avec la plus grande circonspection, déterminer avant tout, d'une manière certaine, la piste fréquentée avec le plus d’assiduité par l'animal, et se tenir toujours sous le vent : la moindre émanation, je l'ai dit, perdrait tout. Lorsqu’en est parvenu à mettre sa défiance naturelle en défaut et qu'il se pré-
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sente enfin à portée de fusil, 1] ne reste plus qu’à le tuer, Œuvre moins facile .,d'on ne pourrait le croire au premier abord, juste et surtout au bon endroit, car l'ours blessé perd son égalité d'humeur et peut devenir aussi désagréa ble que dangereux.
Suivre au sang un ours blessé est une entrepi ise souvent bien difficile à mener à bonne fin
Il faut dompter ses nerfs, viser
dans nos forêts presque toujours parsemées de jeunes taiilis.
Il vaut mieux attendre et tirer l'ours de très près, le guidon du fusil s'écarte moins, ja balle se place mieux € sa pénétration est plus grande, chasseurs préconisent le tir à chevrotines (postes). Je ne suis pas de leur avis.
rarement sur le coup, même à courte distance ; de plus, elles abîment la peau de l'animal qu’elles trouent en plusieurs endroits. Je recommande comme arme à toutes fins le fusil Lefaucheux, calibre 12 à canons lisses.
tration, il est vrai, mais à petite portée elles placent une balle avec moins de justesse que le fusil de chasse ordinaire à âme lisse.
La forme du piège de fer est connue de tout le monde. Je crois donc inutile de le décrire. Avant de se servir du piège de fer il faut soigneusement en examiner les ressorts, éprouver leur élasticité, leur force et la plus ou moins grande facilité qu'ils ont à se détendre, lorsqu'on presse sur a palette. Il est nécessaire que la chaîne du piège soit assez longue et que l’organeau qui la termine ait un dia-
Quelques
Les chevrotines tuent
Les armes rayées ont plus de péné-
mètre suffisant ; c'est dans cet organeau que doit s'engager la tige de bois destinée à retenir le piège, et l’on comprend qu'il est de toute nécessité que ce piquet soit assez gros et assez solide, pour offrir une résistance suffisante aux efforts d’un animal aussi vigoureux que l'ours. Quand on a eu connaissance d’un ours et que l’on veut lui tendre un piège, on construit, #roche de son portage, une enceinte semicirculaire ou carrée de trois pieds environ. Cette enceinte, ouverte sur un côté, se bâtit avec des pieux de bois de quatre à cinq pieds de hauteur et de trois pouces de diamètre, plantés dans le sol et suffisamment rapprochés les uns des autres pour que l’ours ne puisse introduire sa patte dans les interstices. Cela fait, on place le piège à peu près à l’entrée de l'enceinte en le dissimulant de son mieux. Quelques chasseurs, au lieu de retenir le piège au moyen d’un piquet solidement enfoncé dans Île sol, préfèrent le laisser libre. Ils passent, à cet effet, un long et fort bâton dans l'anneau de la chaîne et le déposent au bord de l'enceinte, près du piège. L'ours, une fois pris, entraîne tout à sa suite, mais le bois solidement assujéti au bout de la chaine ne tarde pas à s'engager entre les troncs d'arbres, à fatiguer l'animal et à l’arrêter complètement. La première de ces deux méthodes est préférable dans les bois clairsemés où le piquet s'enfonce dans une terre consistante, mais pénétrable. La seconde est la seule possibie dans les bois épais ou sur un fond rocheux, quoiqu'’elle
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offre l'inconvénient de ne pas maintenir l'animal sur place, et de lui laisser faire, quelquefois, un assez long trajet avant d'être entièrement arrêté.
On tend à l'ours au mogen d'appâts variés. fl est également friand de lièvre, de perdrix, de poisson, de 4/euets, de macasmina, vous n'avez que l’embar-
ras du choix On consulte les fumées de lanimal et l'on se procure la substance qu'il semble le plus rechercher duns le moment. L'appât choisi, vous le fixez solidement sur un piquet que vous placez dans l'enceinte, dont j'ai parlé plus haut, à deux pieds où La distance
qui sépare l'appât du piège n’est pas arbitraire. Elle
deux pieds et demi derrière le piège.
dépend de la taille de l'animal que l’on veut prendre. L'ours saisit toujours sa nourriture avec la patte, et l'on conçoit facilement que l'objet de sa convoitise doit toujours être placé à une distance proporticanée à la longueur de ses membres, de manière qu'il soit contraint, pour atteindre sa proie, de s'engager dans le piège qui est tendu devant lui.
Les chasseurs emploient quelquefois l'argihoire excellent moyen qui assure presque toujours le succès. L'argiboire est une pièce de bois fixée solidement au sol par le pied, et courbée violemment en arc, jusqu'à ce que son extrémité soit venue rejoindre un taquet placé près du piège. On y attache ensuite la chaîne de celui-ci. Le moindre mouvement de l'animal, une fois pris, fait échapper le bout de
l'argiboire, qui se redresse avec force et suspend Île
prisonnier entre ciel et terre, Rien ne vaut les jeunes
PROPRES Pa om 4
arbres, si l’on a la chance d’en avoir à proximité de sa fenture. Encore faut-il les choisir sains et de grosseur suffisante, lorsqu'il s’agit d’un animal comme l'ours, dont la force musculaire est surprenante. Je me rappelle avoir #erdu à l’argiboire. J'avais, dans ce but, courbé péniblement avec l’aide de mes engagés deux jeunes bouleaux de quelques pouces de diamètre, Le lendemain, l'ours était pris et mort, mais dans son agonie, il avait fait de si puissants efforts, que les deux bouleaux étaient tordus et enlacés l'un sur l’autre comme les torons d’un fouet gigantesque.
Enfin, l’on prend l'ours à la frappe ouà lu. “ape, engin de chasse qui a donné son nom à la classe d'hommes énergiques si connus sous le nom de #rappeurs. Il n'existe entre les différentes sortes d’attrapes que des nuances de construction presque insenbles. Files sont de dimensions plus ou moins grandes selon les animaux qu’elles sont destinées à prendre. Qui connaît l’attrape du castor et de la martre arrive facilement à construire celle de l'ours et réciproquement.
L’attrape se compose de huit pièces essentielles, qui sont la /ombe, la contre-tombe, les poteaux de soutien, Vamblette, le piton de bascule, la fiche, le poteau de fiche et la charge. Décrire sans l’aide d’une figure la manière dont se combinent entre elles ces différentes pièces, serait assez difficile et sans nul doute, fort peu clair pour les personnes qui n'ont point vu ce piège.