XIV PREFACE
Spéciale soit d'tin grand auteur, soit d'une famille d'auteurs, ou bien encore d'un genre de livres. Ces ouvrages-là abondent, sont fort amusants et rendent de grands services aux amateurs. Ils sont tellement nombreux qu'un bibliothécaire, M. Léon Vallée, de la Bibliothèque de la rue Richelieu, a cru devoir écrire une Bibliographie des Bibliographies. Son œuvre, asse^ considérable pour remplir un volume du format grand in-8° et de la grosseur la plus respectable, a toutefois le défaut d'être encore incomplète (i). Défaut du reste inhérent à tout projet bibliographique qui se donne la mission de vouloir embrasser mèibodiquement un tout déterminé. En bibliographie on n'est complet qu'à la condition d'être indéfini et indéterminé, fe suis à peu près certain qu'un patient trouverait une omission dans l'ouvrage si complet, si admirable et si utile de Loren^. Le Journal de la Librairie lui-même n'est pas sûr de n'avoir pas oublié quelques publications.
Le Guide du Libraire-antiquaire et du Bibliophile ne court, lui, aucun risque de ce genre. Son plan très simple ne comporte pas la chance d'omissions. Il décrit les livres précieux au fur et à mesure que le goût du public ou la fortune des ventes les désignent à son attention. Il ne les choisit pas, il les subit. S'il a décrit avec tant de soin les Métamorphoses d'Ovide, traduites par l'abbé Banier, c'est que depuis un an elles ont été cataloguées dans trois ventes et par cinq libraires. Il en a été de même pour les Chants et Chansons populaires de la France. Les Romantiques qui sont très courus sollicitent ses descriptions. Il y a huit ans, il aurait catalogué et historiographie toutes les œuvres de Restif; deux ans après il n'aurait omis aucun Delvau. Cette fantaisie pleine d'opportunisme me paraît être l'une des causes de son succès rapide.
En même temps qu'il fera l'histoire de chaque livre, il deviendra, lorsque le nombre de ses tomes fera ployer les tablettes des bibliothèques, l'histoire de la Bibliographie. Chacune de ses livraisons marquera les fluctuations du goût public. Il y a quelques années on admirait fort les Canins, qui avaient traversé asse\ gaillardement un siècle sur les parapets des quais sans trop souiller l'élégance de leurs habits de maroquin rouge, de veau clair ou écaillé, et sans rien perdre du luxe de leurs fines gravures. En ce moment ce sont les Poulet-Malassis et De Braise qui sont fort courus. Les Émaux et Camées de Théophile Gautier, les Odes funambulesques de Banville, les Fleurs du mal de Beaudelaire (l'édition condamnée et l'édition définitive) font flores. C'est que ce pauvre Poulet-Malassis — malgré son goût trop prononcé pour les publications infernales — était un artiste consciencieux qui voulait que ses livres fussent complets; il n'éditait que les auteurs qu'il aimait et, fidèle à l'axiome qui bene amat, bene castigat, il corrigeait leurs épreuves jusqu'à ce qu'elles fussent exemptes de fautes.
(i) Nous apprenons à l'instant que M. Léon Vallée prépare un supplément à son œuvre.
(V, un livre parfait en i8^S ^^^ encore parfait aujourd'hui et le sera toujours.
C'est là tout le secret de la fortune perpétuelle des Aides, asse:;^ vilains à l'œil, des El\evirs, des Didols et aussi — pas tant au-dessous d'eux que le disent les grands maîtres de la bibliophilie — des Poulet-Malassis.
D'ailleurs la perfection se produit égale à tous les degrés. Une plaquette de sei^e pages peut être un chef-d'œuvre tout aussi bien qu'un in-quarto de quatre-vingts feuilles. Faites imprimer sur un magnifique papier un livre de mérite che:{ Mottero\; faites-le illustrer par quelque grand peintre, je vous affirme que ce sera merveilleux ; aussi el même plus merveilleux que tout ce que l'on a fait de plus joli au commencement de la seconde moitié du xyiii^ siècle.
fe crois que cette opinion est partagée par la grande majorité des amateurs français. Lorsqu'un de nos éditeurs artistes publie un beau livre, il est enlevé rapidement et fait prime au bout d'un an. Tous les livres imprimés aux frais de la Société des Amis de beaux livres valent quatre et cinq fois leur valeur p) imitive, et cependant leur exécution typographique varie singulièrement ; tous ne sont pas des chef s-d' œuvre de goût ; mais ils portent une enseigne collective qui leur sert de passeport.
Ne regrettons donc pas énormément les vieux, tout à fait vieux livres, ces monuments de la bibliographie que l'on a d'ailleurs réédités lorsqu'ils offraient un intérêt historique ou littéraire. Et lorsque nous ne pourrons plus nous délecter avec les jolies éditions du xviii" siècle, lorsqu'elles seront toutes classées et qu'elles n'apparaîtront que rarement dans les ventes, nous nous consolerons facilement avec les belles éditions du xix".
Sans doute ces dernières pèchent quelquefois un peu par la gravure. Les procédés actuels sont plus expéditifs que ceux d'autrefois; mais nos artistes ont plus de brio, plus d'entrain; d'ailleurs il faut être de son temps, et si j'éprouve une vraie joie à manier de beaux livres provenant des collections de Grolier, ou dont les plats sont rehaussés par le double croissant d'Henri II et de Diane de Poitiers, par la salamandre de François h'^, la tète de mort de Henri III ou l'écusson double d'Henri IV ; si je m'arrête en saluant devant les trois abeilles du président de Thou et les trois tours de la Marquise de Pompadour, je ne dédaigne pas un joli livre daté de l'an dernier, relié par un artiste du jour.
Les livres d'aujourd'hui sont de la nature des paradoxes. En vieillissant ils deviendront des merveilles et des trésors. Ne dit-on pas des paradoxes que ce sont des vérités du lendemain ? Dans trois siècles, ceux de nos beaux livres que la scélératesse des fabricants de papier n'aura pas condamnés à une mort précoce, coûteront les yeux de la tête. J'entrevois le temps oii la possession d'un Gil-Blas, illustré par Jean Gigoux et... bien conservé,
équivaudra à la propriété d'une ferme en Beauce,
JULES RICHARD. ler Mars 1884.