CHAPITRE V
AFFECTIONS PAPULEUSES.
Les affections papuleuses de la peau peuvent être rangées parmi les plus fréquentes. Elles ont été pendant fort longtemps confondues presque toutes sous les • dénominations vagues de boutons et d'éruptions. Elles sont caractérisées par de 1 petites élevures qui ne présentent pas de cavité, qui sont souvent de la même couleur que la peau, et souvent aussi d'un rouge peu foncé ; qui déterminent un prurit plus ou moins intense, et auxquelles on a donné le nom de papules.
Nous n'aurons à nous occuper, dans ce chapitre, que du prurigo, du lichen eti du strophulus. La syphilide papuleuse, qui, dans quelques descriptions, a été rapprochée de ces affections, a trouvé sa place dans l'article consacré aux diverses ■ syphilides.
ARTICLE I
PRURIGO.
Les anciens ont employé le mot prurigo (dérivé de prurilus) pour désigner une foule d'affections de la peau dont le seul caractère commun est la démangeaison l qu'elles produisent. AVillun, le premier, et ensuite Biett, en ont fixé la significa- • tion en l'appliquant à une maladie essentiellement papuleuse. Aujourd'hui cette manière de voir est adoptée par tous les médecins qui se sont occupés des affections l cutanées.
§ I. — Définition, synonymie, fréquence.
Le prurigo est une maladie caractérisée par un prurit plus ou moins intense par des papules plus ou moins larges, sans changement de couleur de la peau, isolées, distinctes, surmontées accidentellement d'une petite croûte noire centrale, résultant d'une gouttelette de sang coagulé.
PRURIGO.
— SYMPTÔMES
Celle affection, qu'on trouve encore désignée sous les noms de pvuritûï; scabies mpulifbfmiS', est assez fréquente, surtout à l'état de médiocre intensité.
§ II. — Causes.
Le prurigo attaque tous les âges, mais on le rencontre principalement dans la seconde enfance et chez les vieillards. Les hommes en paraissent plus souvent atteints que les femmes. La misère, la malpropreté, les excès de toute sorte, tout ce qui, en un mot, exerce une action débilitante sur l'économie, est, suivant tous les auteurs, une condition favorable au développement du prurigo. Il en est de même du tempérament nerveux et de tout ce qui exalte la sensibilité de la peau. L'hérédité du prurigo est au moins douteuse ; sa nature contagieuse n'est pas admise aujourd'hui.
§ III. — Symptômes.
Les symptômes diffèrent selon le degré d'intensité de la maladie, d'où la division
en deux variétés.
Dans la première, les papules apparaissent petites, bien isolées, peu saillantes, mais surtout la démangeaison qui les accompagne est modérée, supportable : c'est \ep?*urigo mitis de Willan.
Dans la seconde, au contraire, les papules sont larges, nombreuses, aplaties, quoique cependant plus saillantes que les précédentes. Le prurit est extrême ; il augmente le soir, pendant le travail de la digestion, par la chaleur du lit. Les malades se grattent avec une sorte de fureur; ils comparent les démangeaisons à la sensation que feraient éprouver des insectes, des fourmis rongeant la peau. C'est celle variété qui a reçu de l'auteur anglais le nom de prurigo formicans. Dans celte dernière espèce, beaucoup plus que dans la précédente, on remarque au sommet des papules une petite croûte noirâtre. Ce caractère, très important pour le diagnostic, n'existe que par l'effet d'un petit suintement de sang produit par l'action des ongles, et coagulé au sommet de la papule.
Dans quelques circonstances, le prurigo s'accompagne de poux qui, en plus ou moins grand nombre, couvrent tout le corps; c'est ce qui avait engagé "Willan à admettre un prurigo pédiculaire. Cette complication s'observe surtout chez les vieillards qui vivent dans la malpropreté et la misère; aussi avait-on signalé également une variélé de prurigo senilis. Celte distinction n'est pas fondée, puisqu'on rencontre des cas semblables à d'autres âges de la vie; et d'ailleurs le prurigo, dans ces cas, ne diffère du prurigo ordinaire que par la présence des insectes et par la forme des papules qui sont plus larges, plus aplaties cl moins nombreuses. Comme le fait remarquer M. Cazenave(l), c'est à cette forme qu'il faut rapporter ces descriptions exagérées du prurit qui accompagne le prurigo.
§ IV. — Siège.
Le prurigo peut affecter toutes les parties du corps ; cependant on le rencontre plus fréquemment au cou, au visage ou aux membres, à la partie externe desquels
(1) Dict.deméd., t. XKVI, 1842, art. Prurigo.
il a son siège de prédilection. Le prurigo des parties génitales et le prurigo podicis, dont on a voulu faire deux variétés fondées seulement sur le siège, sont deux affections qui n'appartiennent pas au prurigo proprement dit, car elles manquent de l'élément essentiel qui constitue cette affection, c'est-à-dire la papule (1).
M. Cazenave, qui a attiré l'attention sur ce point (2), les regarde comme des lésions de la sensibilité, et les range dans ce qu'il appelle les hypereslhésies de la peau. Tout en reconnaissant la vérité des assertions de ce médecin, nous dirons ici quelques mots de ces deux affections, ne devant rien omettre de ce qui intéresse le praticien.
L'excessive démangeaison qui accompagne le prurigo des parties génitales en est le caractère principal; chez la femme et chez l'homme, les organes extérieurs de la génération deviennent le siège d'une irritation permanente, entretenue par le grattage, auquel les malades ne peuvent résister; les frottements répétés les portent souvent à des pratiques honteuses, et chez quelques femmes il existe une véritable nymphomanie. Lorry (3) a laissé de ces accidents un tableau frappant.
Le prurigo podicis, qu'on rencontre plus souvent chez l'homme, ne diffère du précédent que par son siège : les malades éprouvent autour des sphincters une démangeaison insupportable qui s'étend jusqu'à l'intestin, les prive de sommeil, et les plonge souvent dans un état d'agitation et d'anxiété affreuses.
§ V. — Marche, durée, terminaison.
De temps en temps le prurigo est augmenté par des exacerbations d'intensité variable; dans ces exacerbations, il survient une nouvelle éruption de papules et un redoublement de démangeaisons. Dans ces sortes de paroxysmes, les malades ne se contentent plus de leurs ongles pour se gratter, ils ont souvent recours à des corps durs et se déchirent la peau. Au bout d'un certain temps, par l'effet de ces exacerbations, le tissu cutané est altéré profondément ; il présente une dureté et un épaississement considérables. Il s'y développe quelquefois des éruptions pustuleuses, des furoncles, des abcès entremêlés de véritables cicatrices.
Dans les cas où l'affection est bénigne, elle peut disparaître au bout de deux ou trois septénaires ; il se fait alors une légère desquamation dans les points affectés. Souvent, au contraire, le prurigo a ne durée fort longue, quelquefois même indéfinie.
La guérison, qui est la terminaison de la maladie dans un grand nombre de cas, est parfois impossible à obtenir; et dans certains cas, heureusement fort rares, on a vu la santé s'altérer profondément, et le malade succomber à l'insomnie, a la fièvre et au marasme.
(1) Voy. t. V, Prurit de la vulve, p. 18.
(2) Voyez Chausit, Traité élémentaire des maladies de la peau, p.
(3) De morbis cutaneis. Paris, 1777, in-4, p. 449.
PRURIGO. — TRAITEMENT.
§ VI. — Diagnostic, pronostic.
Le prurigo est toujours facile à reconnaître au caractère du prurit qui l'accompagne, à la forme, à la couleur, à la disposition de ses papules, au siège qu'elles occupent.
On ne le confondra pas avec le lichen, dont les papules sont plus petites, agglomérées, le plus souvent rouges et enflammées, et non recouvertes à leur sommet de cette petite croûte noirâtre sanguine qu'où observe dans le prurigo. Ajoutons que le prurit est bien moins intense clans le lichen.
Les autres affections qui s'accompagnent de prurit seront toujours distinguées facilement du prurigo par l'absence de la papule qui caractérise celte dernière maladie. En outre, la vésicule et les croûtes lamelleuses de Y eczéma ne se retrouvent pas dans le lichen, et les vésicules, les sillons de la gale, le siège habituel de cette maladie, son mode de transmission, sont des signes qui ne permettront pas la coufusion.
Pronostic. — Le prurigo ne constitue pas par lui-même une maladie grave, •mais il devient une incommodité fâcheuse par sa ténacité et les accidents auxquels il donne lieu. Il a réellement une certaine gravité quand il existe depuis longtemps chez des individus dont la constitution est détériorée par l'âge, la misère, les excès.
§ VII. — Traitement.
Quand le prurigo affecte un individu jeune et bien portant, que l'éruption papuleuse est médiocre et le prurit supportable, quelques bains frais, l'usage, pendant un certain temps, de boissons alcalines, un régime doux, l'abstinence de tout excitant, suffisent en général pour faire disparaître la maladie. Lorsque l'affection existe à un degré plus élevé, on ajoute aux moyens précédents les émissions sanguines et l'emploi de quelques topiques dont nous ferons un peu plus loin connaître les principaux.
Le traitement interne acquiert une grande importance quand le prurigo se dé vcloppe chez des individus dont la constitution est profondément débilitée. Dans ces cas, les amers, les toniques, les ferrugineux, le soufre, sont administrés à l'intérieur, et ces moyens sont secondés par un régime fortifiant, l'usage des eaux ferrugineuses, du vin chalybé, etc. , etc.
Les moyens locaux se composent de bains, de lotions, de pommades. M. Cazenave pense qu'à moins d'une indication spéciale, on ne doit pas compter beaucoup sur les bains de son, de gélatine, d'amidon, en un mot, sur tous les bains émolhents; il leur préfère les bains alcalins, et plus particulièrement encore les bains Sulfureux. Il insiste d'ailleurs sur la température de ces bains : « Ce sont, dit-il, surtout les bains chauds, à température élevée, qui calment le plus promptement les malades. Les bains de mer, les eaux de Néris, de Plombières, etc. , seront conseillés avec avantage. Il en est de même des bains et des douches de vapeur aqueuse de 30 à .'55 degrés Réaumur (1). »
(t) Pour tout ce traitement hydrothérapique, consultez le Dictionnaire général des eaux minérales et de l'hydrologie médicale. Paris, 1860, 2 vol. in-8,
Valleix, 4e ériit. — V. 3j
h6'2 MALADIES DE LA PEAU.
Los bains de sublimé, les fumigations mercur telles, sont surtout prescrits dans Je prurigo pédiculaire, et quand l'affection est ancienne et rebelle.
Parmi les lotions, celles qui sont laites avec des substances alcalines tiennent le premier rang; celles qu'on fait avec Veau de savon, la décoction de jusquiame, ont été souvent d'une utilité incontestable. Dans un cas où la maladie avait résisté à une foule de moyens, et occupait depuis longtemps la partie interne des cuisses et le scrotum, le docteur Barosh (1) employa avec un plein succès la lotion suivante :
')f Iode., 75 centig. I Eau distillée 150 gram.
Iodure de potassium. ... 40 centig. \
Faites dissoudre ; ajoutez :
Alcool rectifié 30 gram.
Mêlez exactement par agitation.
Des compresses imprégnées de ce liquide étaient appliquées pendant plusieurs heures matin et soir, et, dans l'intervalle, on prescrivait chaque jour un grand bain émollient. Après quatre semaines, le prurigo qui durait depuis cinq ans, disparut complètement.
Quant aux pommades, celles qu'on emploie de préférence sont les pommades au borate de soude (3 à k grammes pour 30 d'axonge), la pommade camphrée et la pommade au goudron. Voici la formule de cette dernière:
If Goudron 2 à 4 gram. | Axonge 30 gram.
Mêlez. Pour onctions matin et soir.
La pommade d'Helmerich est aussi fréquemment mise en usage.
Les variétés de prurigo, telles que le prurigo des parties génitales et le prurigo podicis, ne réclament pas de médication spéciale.
M. Rayer cite un cas de prurigo pudendi où l'emploi des douches gélatino-sulfureuses-a 25 degrés Réaumur eut un plein succès : la malade prit vingt-cinq douches de dix à quinze minutes et guérit complètement. Dans un autre cas, cité par le même auteur, des lotions gélatino-sulfureuses, unies à l'usage de la limonade nitrique, des bains tièdes et des émissions sanguines, triomphèrent d'un prurigo podicis qui avait résisté à un grand nombre de médicaments, et en particulier aux onctions de cérat soufré.
Ces variétés de prurigo, que M. Cazenave range dans les hyperesthésies de là peau, doivent, selon ce médecin, être soumises à un traitement rationnel qui consiste dans l'emploi de quelques antispasmodiques, une hygiène sévère, Vaùs/inence de tout stimulant, en lète (lesquels il place le poisson de mer. « J'ai eu recours, dit-il, avec des résultats variés, aux pilules de Méglin, au datura stramonium, au sulfate de cuivre ammoniacal, etc. Dans ces derniers temps, j'ai obtenj plusieurs fois une modification véritable à l'aide du sulfate de quinine , continu! pendant un ou deux septénaires, à la dose de 20 ou 50 centigrammes. Je l'adml
(1) Voy. Ann. dcsmalad. de la peau, t. f, p. 220. Paris, I84i.