‹ Guide du médecin praticien, ou, Résumé général de pathologie interne et de thérapeutique appliquées [electronic resource] (volume 2)Chapitre 196 sur 344 · RAGE · texte numérisé non relu

RAGE

On pense que la rage n'était pas inconnue aux Grecs; mais le fait n'est pas très certain. Depuis Cœlius Aurelianus, il n'est pas de traité de pathologie qui n'ait un article consacré à cette maladie. Parmi les ouvrages les plus renommés dans les temps modernes, nous citerons celui d'Énaux et Chaussier (2), et parmi les plus intéressants documenis, les rapports au comité consultatif d'hygiène publique sur les cas de rage observés en France pendant les années 1850 à 1858 (3).

§ X. — Définition, synonymie, fréquence.

La rage est une affection générale produite par la communication d'un virus qui se développe chez certains animaux, et caractérisée par des symptômes nerveux spéciaux.

Cette affection a été décrite sous les noms d 'hydrophobie , hydrophobie rabique, tétanos rabien, rabies canina, lyssa canina.

§ XX. — Causes.

Une seule cause produit la rage : c'est Y introduction du virus rabique dans l'économie. Le virus rabique se développe chez les animaux des genres Canis et Felis, tels que le chien, le loup, le renard, le chat; ces animaux peuvent transmettre la rage à tous les autres. Il n'est pas parfaitement démontré que ces derniers puissent la communiquer à l'homme ; cependant les expériences de G. Breschet ont prouvé qu'à l'aide de la bave d'un animal enragé, on peut transmettre la maladie des carnivores aux herbivores, et réciproquement. D'après d'autres expériences, les herbivores communiquent moins facilement la rage que les autres.

La rage est due à un virus connu seulement par ses effets et qui réside dans la bave. Les autres liquides de l'économie ne paraissent pas susceptibles de transmettre la maladie. Pour produire la rage, le virus doit être inoculé; les faits cités pour prouver que la maladie s'est communiquée par des embrassements, des attouchements, etc. , ne sont pas concluants.

M. le docteur Putégnat (de Lunéville) (^i) a observé un cas de rage mortelle

(1) Gazelle médicale, 1843.

(2) Méthode de traiter la morsure des animaux et de la vipère. Dijon, 1785. (;îj Annales d'hygiène publique, 2e' série, T. 1 et XIII.

(4) Journal de méd. de Bruxelles, et Jonrn.dcs connaiss. méd.-chir., mars lSUj.

communiquée à un enfant par la morsure d'un chieu qui n'était pas enragé, mais seulement furieux. On ne peut nier l'exactitude du fait; mais n'était-ce pas là une de ces hydrophobies non rabiques causées par la frayeur, et dont nous avons cité ailleurs des exemples (1).

§ III. — Symptômes.

La rage est une maladie toujours identique avec elle-même ; une certaine variabilité dans les principaux symptômes ne suffit pas pour autoriser les divisions qu'on a proposées.

Incubation. — Nous ne connaissons pas les limites extrêmes de l'incubation de la rage ; ce qu'il y a de plus certain, c'est que la maladie, dans le plus graud nombre des cas, se développe du trentième au quarantième jour; que néanmoins elle peut se manifester plus tôt ou plus tard; mais que les cas dans lesquels, suivant certaines relations, elle aurait apparu quelques heures après la morsure, ou au contraire plusieurs années après, ne présentent pas les garanties nécessaires pour inspirer la confiance.

Prodivmes. — Tous les auteurs ont signalé parmi les prodromes de la rage certains phénomènes qui se passent du côté de la morsure, tels que des picotements, des douleurs plus ou moins vives, et quelquefois même l'ouverture de la cicatrice, ou simplement la tuméfaction de ses bords. On a cité un certain nombre de faits qui prouvent que ces assertions ne sont pas dénuées de tout fondement; mais il faudrait bien se garder de croire que les phénomènes qui viennent d'être indiqués se manifestent constamment ; il résulte, au contraire, de l'étude des faits bien observés, qu'ils n'ont lieu que dans la minorité des cas.

Les prodromes qui se manifestent le plus souvent sont : l'inquiétude, la tristesse, la céphalalgie, une agitation plus ou moins grande, des secousses spasmodiques, quelques paudiculations et des frissonnements; parfois des nausées, des vomissements, delà constipation.

Symptômes de la maladie confirmée. — Le symptôme principal de celte période est Y horreur des liquides: dès qu'on en présente un au malade, il éprouve une anxiété extrême, un sentiment de constriction à la gorge et de suffocation ; s'il parvient à surmonter assez cette aversion pour boire quelques gouttes, dès qu'elles parviennent au pharynx, la constriction de la gorge devient extrême, la suffocation augmente, la face exprime la terreur, le malade repousse ou jette le vase, et tombe souvent en convulsions ; la même chose arrive, quoiqu'on ait caché au malade la vue du liquide.

Dans un certain nombre de cas, l'horreur des liquides est complète, c'est-à-dire que les malades ne peuvent boire d'aucun liquide, quel qu'il soit ; d'autres fois elle est incomplète, et alors le malade peut boire, soit du vin, soit du bouillon, soit de la bière, etc. ; mais il est remarquable que l'eau inspire toujours de l'horreur, à moins qu'on ne la donne d'une manière particulière, comme en l'exprimant avec une mie de pain dans la bouche, et c'est seulement dans quelques cas particuliers.

La vue est péniblement affectée par les corps brillanls; l'aspectd'un miroir, d'un

(ÎJ Voy. article flydrophabie.

Vali.kix, 4° rdit. — V.

verre, d'un corps métallique, sullit pour causer aux malades une grande anxiété et un sentiment d'effroi ; une vive lumière u'est pas supportée. Les autres sens ne sont pas moins troublés : ainsi un bruit subit et inattendu occasionne des convulsions; e contact des corps métalliques, un simple courant d'air, l'agitation que produit une personne en passant auprès du lit, suffisent pour produire le même effet.

Il y a en même temps une grande exaltation chez les malades ; ils sont animés, ont la parole brusque, les idées incohérentes ; un grand nombre ont du délire et des hallucinations. Chez quelques-uns le délire est furieux, et ce sont ceux-là qui mordent ou qui cherchent à mordre ; mais cela n'a lieu que dans la minorité des cas, contrairement aux idées vulgaires ; il est au contraire un certain nombre de sujets qui sont extrêmement affectueux et qui parlent sans cesse avec attendrissement ; en un mot, le délire est très variable. Chez certains hommes on a vu se déclarer le satyriasis, et chez certaines femmes la nymphomanie.

Vers le deuxième ou le troisième jour de la maladie , la constriction pharyngienne devient plus forte, et alors on voit se produire ces phénomènes d'expuition convulsive, qui donnent une physionomie si particulière à la maladie. A chaque instant les malades, comme s'ils sentaient un obstacle dans le pharynx, rejettent, par des efforts violents, une salive, une bave écumeuse qu'ils envoient quelquefois fort loin ; c'est ce qu'on a appelé la bave rabique. Ce n'est que dans le délire que les malades cherchent à cracher sur les personnes qui les entourent.

D'après quelques auteurs, on trouve à la face inférieure de la langue quelques vésicules auxquelles on a donné le nom de lysses. Suivant M. Magistel (1), elles ont la forme et la grosseur d'une lentille et une couleur d'un blanc brunâtre. ML Marochetti les a vues apparaître du troisième au neuvième jour. Les autres médecins qui ont observé soit sur l'homme, soit sur les animaux, n'ont rien vu de semblable, en sorte que l'existence de celte lésion est très douteuse.

À cette époque, la respiration s'embarrasse de plus en plus ; il y a une constriction pénible et douloureuse dans l'épigastre et dans la poitrine ; plusieurs malades ont du hoquet, tous une soi/ très vive, l'appétit complètement perdu, de la constipation; le regard est fixe et hagard, les pupilles sont dilatées ; c'est alors surtout que surviennent les accès convulsifs auxquels on a donné le nom d'accès rabiques.

Accès rabique. — A des intervalles plus ou moins éloignés, soit spontanément, soit sous l'influence des causes énumérées plus haut (vue d'un liquide, courant d'air bruit subit , etc.), un tremblement parcourt tout le corps; les muscles des membres du tronc et de la face sont agités de mouvements saccadés; quelquefois les convulsions sont semblables à celles du tétanos, et quelquefois aussi les malades acquièrent une force extraordinaire et brisent les liens avec lesquels on a du les attacher. Ces accès sont courts et vont toujours on se rapprochant jusqu a la lin de

Enfin tous les symptômes vont en augmentant; l'oppression devient extrême ; lepouls est petit, serré et fréquent, et le malade succombe sans agome par Simple asphyxie, et dans un moment de calme, à peu près comme dans les cas d œdewc de la glotte.

(1) Mémoire sur l' hydrophobie. (Arch. gvn. de mvd., 1824).

RAGE. — TRAITEMENT

§ IV. — Marche, durée, terminaison de la maladie.

La marche de la maladie est rapide el loujours croissante, les accès seulement sont plus ou moins forts chez les divers individus. La durée des symptômes, auxquels on a donné le nom de prodromes, est de deux ou trois jours ; celle de la maladie confirmée est de deux à quatre jours. La terminaison a lieu constamment par la mort.

§ V. — Lésion', anatomiques.

Malgré toutes les recherches que l'on a pu faire, on n'a trouvé aucune lésion anatomique propre à cette affection ; un peu de congestion des centres nerveux, due à l'asphyxie, l'emphysème des poumons, la rougeur des muqueuses, la stase du sang dans les vaisseaux, quelquefois un peu de gonflement des papilles de la base du pharynx et du larynx, telles sont les seules lésions signalées, lésions qui ne nous apprennent rien sur la nature de la maladie.

§ VI. — Diagnostic, pronostic.

Ce n'est qu'avec Y hydrophobie non rabique qu'on pourrait confondre la rage. Nous ne reviendrons pas ici sur ce diagnostic (1).

S VII. — Traitement.

Ce que nous avons dit de la terminaison constamment funeste de la rage confirmée nous dispense nécessairement d'entrer dans de grands développements relativement au traitement curatif : il n'en est pas de même du traitement préservatif, qui, dans l'état actuel de la science, a seul une importance réelle.

1° Traitement curatif. — Pour combattre la rage déclarée, on a mis en usage une multitude de médicaments, parmi lesquels nous citerons les émissions sanguines abondantes, les narcotiques , les antispasmodiques, les mercuriaux, l'arsenic, le nitrate d'argent, l'ammoniaque, etc., etc. Ces médicaments ont été administrés à des doses souvent énormes, mais il n'est pas un fait qui prouve qu'ils aient eu une action réelle dans un cas de rage bien évident. Il en a été de même de l'acide prussique, des canlharides, de l'élcctricilé, des émétiques, et même de la morsure de la vipère. Dans ces dernières années, on a tenté des injection* dàhs les veines, soit d'eau pure à la température de 30 degrés centigrades, et à la dose de 7 à 800 grammes dans l'espace de dix ou douze minutes (\lagenclie) ; soit d'eau chargée de substances médicamenteuses, telles que l'opium, le camphre et le musc; mais tous ces essais ont complètement échoué.

M. Rochet-d'Héricourl a présenté à l'Académie de médecine (2) une racine qu'il a rapportée de l'Abyssinie, et par laquelle on traite l'hydrophobie dans ce pays Cette racine a des effets émélo-eatliailiqiies. Ce moyen, ayant été récemment essayé n'a eu aucun succès

(1) Voy. article Hydrophobie.

(2) Bulletin de ï Acad. de méd. Pôtfâ, 184}), t. XV, p, 242.

La multitude des remèdes populaires employés contre la rage n'a aucun fait concluant en leur faveur. C'est donc à l'expérimentation à découvrir le traitement curatif de cette maladie, si la chose est possible.

2° Traitement préservatif. — La première indication, c'est de s'opposer à la pénétration du virus dans l'économie. Il importe, par conséquent, d'agir le plus tôt possible. Pour cela, les deux principaux moyens sont la cautérisation et l'amputation; mais, si l'on n'avait pas sous la main immédiatement tout ce qu'il faut pour pratiquer la cautérisation, on devrait, en attendant, faire couler le sang par la pression, par la succion, ou à l'aide d'une ventouse, et laver fréquemment la plaie dans toute sa profondeur.

Si la morsure a été faite stu- une partie de faible volume, comme les doigts, et si elle est considérable, on ne doit pas hésiter à pratiquer Y amputation. Quelques médecins ont proposé même l'amputation des membres dans les cas de morsures profondes ; mais on s'accorde généralement à donner l'avantage à la cautérisation, qui, si elle est bien faite, remplit le même but, et ne met pas en danger la vie des malades.

Cautérisation. — De tous les modes de cautérisation, celui qu'on pratique avec le fer rouge est préféré : il faut la faire assez profonde pour que tous les points dans lesquels la bave a pu pénétrer soient fortement atteints.

Les autres caustiques mis en usage sont : le chlorure d'antimoine, la potasse caustique, le caustique de Vienne, le nitrate acide de mercure, les acides, la chaux vive.

Vingt-trois individus ayant été mordus par une louve enragée, M. le docteur Chabanon (1) cautérisa les plaies avec Y acide sulfurique concentré. Chez seize de ces blessés, aucun phénomène de rage ne se manifesta, si ce n'est chez un malade atteint de nombreuses blessures à la face, et chez lequel la cautérisation n'avait pu être complète.

Avant d'appliquer le fer rouge ou le caustique, on fait saigner la plaie, on la nettoie, et, si l'on ne peut faire pénétrer assez profondément l'agent cautérisateur, ou pratique le débridement. Dans le cas où la plaie serait cicatrisée en tout ou en partie, lorsqu'on apprend que l'animal est malade, il ne faut pas hésiter à la rouvrir et à la cautériser, comme il vient d'être dit. Dans les deux cas, après la cautérisation, il est bon d'entretenir la suppuration pendant assez longtemps.

Les médecins qui ont regardé les vésicules de la langue comme les signes de la rage ont recommandé de les cautériser; mais nous savons que ces lésions n'ont pas été retrouvées parles autres observateurs.

Rien ne peut remplacer les moyens que nous venons d'indiquer; c'est pourquoi nous n'insisterons ni sur la ligature des membres, ni sur les vésicatoires, les sétons, les cautères, ni sur les remèdes internes comme les mercuriaux, les acides minéraux, la sabine, etc. , qui n'ont pas plus de valeur comme moyens préservatifs que comme moyens curatifs.

Quant aux nombreux prétendus spécifiques, que la multiplicité des cas de rage a fait éclore dans ces derniers temps, ce sont, comme le dit RI. Bouchardat, en terminant son rapport à l'Académie (2) « quelques opinions sans preuves, des for-

(1) Bulletin de l'Acad. deméd. Varis, 1882, t, XVIII, p. 28.

(2) Ibid., p. 6.

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