MALADIES CHARBONNEUSES CHEZ L'HOMME
PUSTULE MALIGNE ET OEDÈME CHARBONNEUX
[Nous ferons parallèlement ressortir les caractères communs et distinctifs de ces deux espèces d'un même genre.
S — Définition, synonymie, fréquence.
Définition. — Lu pustule maligne est une maladie virulente inflammatoire, gangreneuse et septiquc, caractérisée d'abord par l'apparition sur la peau, sans'autre
(I) Traité du charbon, 1792.
sensation qu'un point plus ou moins vif d'une vésicule séreuse qui se rompt, se convertit en une eschare bordée d'un anneau vésiculeux, et qui repose sur une base, dure plus ou moins étendue ensuite par la manifestation d'accidents généraux indiquant l'intoxication de l'économie.
La critique de cette définition serait facile; la pustule maligne n'est pas une pustule; elle n'est pas une maladie, elle pourra le devenir; elle demeure longtemps une affection locale.
Synonymie. ■ — Chez les bestiaux, la maladie a été décrite sous mille noms divers : fièvre charbonneuse pour le cheval; maladie de sang dans l'espèce bovine; sang de rate, chez les bêtes à laine.
§ II. — Causes.
1" Causes prédisposantes.
Chez les animaux, on constate que les saisons chaudes et pluvieuses, les cantons marécageux, les sols argilo-calcaires, une alimentation très azotée animalisant outre mesure le sang des bestiaux, toutes ces causes agissent en altérant le sang, en y développant une sorte de putridité.
Chez 1' 'homme, la pustule maligne reconnaît pour cause l'introduction sous l'épiderme, ou dans l'épaisseur de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané, du virus spécifique qui a pris naissance spontanément chez les animaux atteints de maladies charbonneuses.
Les professions qui exposent au contact des animaux et de leurs dépouilles après leur mort, l'habitation dans le voisinage des lieux fréquentés par les bestiaux ou servant de dépôt à leurs restes.
2° Causes occasionnelles.
Causes efficientes. - L'introduction du virus charbonneux dans l'économie à travers la peau ou les membranes muqueuses extérieures se fait de plusieurs manières ; elle a lieu par inoculation et par imbibition au simple contact. L'inoculation est le mode d'introduction le plus fréquent. Toute affection de la peau ayant déterminé une excoriation, une perforation de la peau, peut donner accès au virus. Quelquefois le mode d'inoculation reste complètement ignoré.
Il faut accuser, dans ce cas, les diverses espèces de mouches qui, attaquant les animaux, se repaissent de leur cadavre ou sucent leur sang, et transportent au loin le virus qu'elles y ont puisé.
L'inoculation peut-elle se faire à travers l'èpiderme exempt de toute solution de continuité? — Ceux qui ont répondu affirmativement ont oublié trop facilement le phénomène douleur qui a accompagné habituellement l'inoculation. Cette dou leur esl réelle, mais très faible, très rapide, et en conséquence passe aisément ina perçue après la piqûre.
Il faut encore tenir compte de l'épaisseur de l'èpiderme ou de l'épithélium dont barrière insuffisante se laissera quelquefois aisément franchir par le virus dépo au moyen du simple contact. ,
L'œdème blanc, malin ou charbonneux, serait peut-être une preuve de ce mou
PUSTULF. MALIGNE. — CAUSES. 399
d'intoxication. L'épiderme est très mince aux paupières; il est moins épais encore aux lèvres, et c'est dans ces régions surtout qu'on a signalé l'œdème charbonneux.
Chaussier (1) admet aussi que sur ta peau le virus charbonneux peut se trouver arrêté dans un pli, une ride, qu'il peut y séjourner, traverser lentement l'épiderme, et s'insinuer peu à peu dans le corps visqueux.
Si M. Raimbert admet que la résorption du virus a besoin, presque toujours, d'une excoriation de la surface de la peau pour s'effectuer, M. Bourgeois pense que le contraire est la règle. Très rarement, dit-il, on trouve des solutions de continuité sur la peau où va naître la pustule. Les cas où l'on trouve une blessure, une piqûre avant l'inoculation, forment la minorité et presque l'exception. Le mode d'inoculation de la variole, qui s'opère sans altération préalable de l'épiderme, justifie cette opinion.
Il semble, enfin, qu'il y ait des aptitudes particulières à certains individus. Les uns s'exposent impunément; chez d'autres, la maladie naît au premier contact. L'épaisseur variable de l'épiderme ou l'énergie delà fonction d'absorption, doivent sans doute être ici mises en cause.
La pustule maligne peut-elle naître spontanément chez l'homme comme chez les animaux? — La négative est généralement adoptée. A l'opinion contraire, on répond : Dans le voisinage de ces foyers épidémiqu es d'infection spontanée, ou prétendue telle, on a trouvé dans le voisinage toutes les conditions favorables à la contagion ; ensuite le siège du mal a toujours occupé des parties découvertes ; enfin jamais les accidents locaux n'ont été précédés de symptômes généraux, comme cela se voit dans les affections charbonneuses spontanées des bestiaux.
La pustule maligne se communique-t-elle de l'homme à l'homme ? — Sur les observations présentées par M. Raimbert (2), cinq concluent pour l'affirmative, une seule pour la négative, aussi bien que les inoculations faites à titre d'expériences sur les animaux et même sur l'homme. La nourrice malade de la pustule ne la communique pas au nourrisson qu'elle allaite.
La pustule maligne secommunique de l'homme aux animaux. — En passantpar l'organisme de l'homme, le virus charbonneux ne perd pas ses propriétés toxiques. De nombreuses expériences le prouvent.
Les animaux qui peuvent transmettre la pustule maligne à l'homme sont les herbivores mammifères, les ruminants, les solipèdes; les rongeurs domestiques ou sauvages. Le bœuf, la vache, le mouton, la chèvre, parmi les premiers ; le cheval et l'âne, parmi les seconds ; le lapin, le lièvre, enfin, parmi les rongeurs. La peau de ces animaux a fréquemment déterminé la pustule maligne, alors même que leur chair avait été mangée sans accident.
Notons qu'il n'est pas toujours nécessaire que les animaux soient frappés d'une affection charbonneuse, ou moi tellement atteints, pour que la transmission s'effectue.
On a vu la maladie déterminée par le rapport avec des animaux qui n'avaient rien des apparences charbonneuses.
(1) Traitement de la morsure des animaux, suivid'un /irais tir la pustule maligne, 1785.
(2) Traité des maladies charbonneuses, 1859.
GOl) INTOXICATIONS.
La communication de la pustule maligne ne peut s'opérer chez l'homme par l'ingestion des viandes provenant d'animaux malades. - Et cela, quand même ceux qui dépècent ces animaux pouvaient être atteints de la pustule maligne. Cependant les observations à ce sujet ne sont pas assez formelles pour ne pas conseiller de conserver, avant de résoudre définitivement cette question, toutes les mesures de prudence aux comités d'hygiène publique.
Toutes les parties des animaux atteints de pustule maligne sont capables de donner naissance à la pustule maligne chez l'homme. Tous les liquides physiologiques ou pathologiques, les substances étrangères aux animaux, mais qui sont imprégnées de leurs émanations (comme les vêtements d'une personne en rapport avec les dépouilles des animaux, comme les bois, les pierres voisines des bergeries), peuvent être des agents de transmission.
Les insectes, les mouches, et surtout certaine espèce de mouche, qui porterait en elle le virus inoculé, ne sont donc pas, par leurs piqûres, la cause constante de la pustule maligne.
Aucun insecte ne sécrète le virus charbonneux. Les pattes et la trompe des mouches en sont les moyens de transport les plus communs. Ces mouches se sont donc reposées sur des cadawes charbonneux. De là résulte l'obligation d'enfouir profondément les animaux morts du charbon.
La peau seulepeut être le siège de la pustule maligne. —Cependant M. J. Bourgeois, d'Étampes (1), pense que le virus peut être absorbé par les muqueuses conjonctivales et labiales, mais elles ne sont pas aptes à l'évolution de la pustule maligne elle-même, elles le sont seulement au développement de l'œdème malin.
La contagion aérienne est-elle possible pour l'homme comme pour les animaux ? — Rien ne le prouve, jusqu'ici. L'œdème malin qui se développe sans pustule, ferait croire moins à une inoculation directe qu'à une contagion à dislance, mais l'opinion générale est celle-ci. Dans tous les cas obscurs par leur étiologie, il est toujours permis de penser que le mode d'inoculation a échappé.
On peut avoir plusieurs fois la pustule maligne, sans nier toutefois 17mmunité constante de certains ouvriers vieillis impunément au milieu de la contagion.
La pustule maligne produite par l'inoculation de la vraie peste de la race bovine protége-t-elle de la fièvre jaune, de la peste orientale et de la fièvre typhoïde? — Telle est la question à résoudre, posée par une société savante d'Allemagne.
§ III. — Symptômes.
Symptômes locaux. — Une tache signale le début, elle échappe au malade, et plus encore au médecin. Elle ressemble à une piqûre de puce, d'où le nom de puce maligne; elle s'élève peu au-dessus du niveau de la peau, sa couleur est violacée, une démangeaison constante l'accompagne.
Ensuite paraît presque toujours une vésicule, qui est le plus souvent déchirée par les ongles du malade sollicité par une démangeaison très vive. Elle est déprimée, un peu ombiliquée ; son volume est celui d'une demi-graine de chènevis.
(I) Traité de la pustule maligne el de l'œdème malin. Cuis, 1861.
PUSTULE MALIGNE
— SYMPTÔMES
Plus lard son dessèchement s'applique sur la surface de l'eschare, et formera autour de celle-ci une zone épidermique. La vésicule repose sur un fond rouge. Elle est la forme originelle de la pustule maligne ; cependant celle-ci débute quelquefois par une papule, un tubercule. C'est un bouton plein, gros comme la moitié d'un petit pois; il est rose ou rouge sombre; il se gangrène vite et s'enfonce; le tubercule est rare. Une seule fois M. Bourgeois a vu la vésicule initiale avec son liquide rare et grisâtre remplacée par une bulle, bulle tendue, d'un jaune ambré.
Une eschare se développe bientôt sous la vésicule desséchée ; elle est le caractère distinctif de la maladie; sa couleur est jaune, puis brune, puis noire ; elle est dure et crie sous le bistouri dont la pointe la gratte. Sa forme est arrondie ou à peine irrégulière; ordinairement lisse, elle est mince aux bords; sa largeur varie entre quelques millimètres et 2 ou 3 centimètres. Quelquefois il survient des eschares secondaires ; celles-ci sont dues à la mortification des téguments voisins, à la confluence de plusieurs vésicules; elles sont minces et molles.
Un cercle vésiculaire, une fois l'eschare formée, se groupe autour de celle-ci et l'entoure plus ou moins régulièrement. Une deuxième couronne de vésicules se développe quand la première a été envahie par l'eschare. Ces vésicules sont quelquefois sur un seul rang, quelquefois sur deux ou trois; les plus excentriques sont les plus volumineuses, tantôt isolées, tantôt confluentes, rarement disposées en un bourrelet unique; leur volume varie entre celui d'un grain de millet et celui d'un pois. On compare généralement la disposition relative du chaton et du cercle vésiculaire à un chaton de bague entouré de petites perles ; il est rare que le cercle manque tout à fait, ou même- qu'il soit incomplet.
Le nom de tumeur charbonneuse a été donné par M. J. Bourgeois (1) à la tuméfaction dure, circonscrite, qui est surmontée par le bouton malin : c'est dans ce point que le virus subit une sorte de concentration, d'élaboration avant de passer dans le torrent circulatoire. L'époque de son développement varie du premier au quatrième jour. L'eschare qui la surmonte est en général déprimée, parce que les tissus qui la forment sont mortifiés et ne peuvent plus se distendre. Cette tumeur est dure, peu douloureuse, elle dépasse l'eschare et son cercle vésiculeux de 3 à h centimètres; elle est bosselée et quelquefois couverte de bulles. Sa face externe est violacée, l'interne pénètre dans les chairs à 2 ou 3 centimètres; elle peut manquer dans les régions peu riches en tissu cellulaire dense.
La tuméfaction générale de la région où siège la tumeur charbonneuse commence à la circonférence de cette tumeur; elle est pâle, molle, diffuse, très rapide dans sa marche ; sa mollesse du début fait place au troisième jour à une grande dureté, surtout au centre ; à la périphérie , elle est molle et ressemble à l'œdème simple ; elle n'est pas crépitante.
L'aspect de peau de chagrin que présentent les parties environnantes est dû à i de petites élevures pleines, répandues dans un rayon d'un décimètre autour de I l'eschare.
Lu coloration des parties malades est grise, terne au début; plus lard, elle est l'ouge sombre, puis violacée. Quelquefois elle prend la leinle érysipélateuse, et
(I) Traité do la pustule maligne et de l'œdème malin.
alors elle gagne au loin; cette dernière coloration est en général d'un bon augure.
La calorification locale est augmentée au début, diminuée à la fin ; quelquefois elle s'élève jusqu'à la sensation de brûlure, et coïncide toujours avec une démangeaison ou un prurit douloureux. Si la douleur est accusée par le malade, ce n'est pas au début, c'est dans la période de réaction.
Le vulgaire appelle racines du charbon, des traînées inflammatoires qui naissent de la tumeur charbonneuse, et s'étendent sous forme de bandes rouges de lymphangite, jusqu'aux ganglions eux-mêmes, atteints A' adénite. Quelquefois on trouve des cordons de phlébite superficielle autour de la pustule.
Les phénomènes généraux ne surviennent qu'à la fin de l'évolution des signes locaux, c'est-à-dire quand s'opère un véritable empoisonnement. C'est seulement après quarante-huit heures loin du début que surviennent du malaise général, de la faiblesse, des frissons, de la fièvre; le pouls est large, mou, fréquent, et il va jusqu'à 120, 130, puis il manque dans les artères moyennes. Quand les cas sont extrêmes, les hémorrhagies intestinales ne sont pas rares.
Les troubles digestifs, médiocres au début. Plus lard, vomissements glaireux, puis bilieux, dont la valeur pronostique est assez grave. La soif est vive, l'appétit nul, la diarrhée très rare, malgré de fréquentes coliques.
La respiration se trouble seulement à la fin ; elle est anxieuse, l'air expiré est froid comme chez les cholériques; l'asphyxie fait des progrès, le corps est violacé.
L'appareil musculaire, respecté au début, est frappé de prostration el de faiblesse qui vont jusqu'à la syncope.
Les troubles de l'appareil cérébro-spinal et nerveux sont ceux déjà signalés, On a constaté à tort un délire qui est infiniment rare, le malade meurt en pleine connaissance. La caloricité est en général diminuée; à la fin, le corps est couvert d'une sueur glacée.
Des phénomènes réactionnaires se manifestent presque toujours pour venir au secours de l'économie en lutte avec l'empoisonnement. lisse montrent du septième au neuvième jour ; ils succèdent à l'algidilé; une couleur rouge, phlegmoneuse, couvre la région malade, la peau se réchauffe partout. La réaction reste quelquefois dans ces limites; ailleurs elle déterminera des adénites, des collections purulentes dans les régions voisines du mal, des inflammations gangréneuses qui dissèquent les muscles au loin et bouffissent le tissu cellulaire d'infiltrations gazeuses.
Le nombre des pustules pouvant exister simultanément varie ; la règle, c'est l'existence d'une tumeur unique.
Le siège de ces pustules n'est pas indifférent à leurs caractères :
Au cuir chevelu, le gonflement est peu considérable; les accidents cérébraux sont plus redoutables.
La face est le siège de prédilection, parce qu'elle est exposée sans abri à tous les contacts et pourvue d'une peau mince el très vasculairc. Au front, celle tumeur est plus petite qu'au reste du visage et plus intense qu'au cuir chevelu.
Aux paupières, le mal prend des proportions exceptionnelles: les doigts qui s y portent souvent, les insectes ailés qui s'y posent de préférence, expliquent la fréquence du mal dans ce point ; nulle part la pustule n'amène une déformation aussi