‹ Guide du médecin praticien, ou, Résumé général de pathologie interne et de thérapeutique appliquées [electronic resource] (volume 2)Chapitre 225 sur 344 · DELIRIUM TREMENS. — TRAITEMENT · texte numérisé non relu

DELIRIUM TREMENS. — TRAITEMENT

Tel est le lableau très abrégé du delirium tremens, mais cette maladie présente des variétés. On a depuis longtemps admis un delirium tremens chronique, lequel, selon plusieurs auteurs, et M. Delasiauve (1) en particulier, devrait plutôt rentrer dans la folie ou manie alcoolique. Le même auteur a décrit une forme grave ou suraiguë du delirium tremens, dont nous donnons ici un aperçu.

« Ce qui distingue surtout la forme que j'appelle suraiguë, c'est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n'a ni paix ni trêve ; aucune partie du corps n'est exempte d'agitation : les membres tremblent ; vultueuse, rouge, violacée même, la face grimace par le frémissement prononcé de ses muscles ; les yeux roulent dans leurs orbites; la peau, chaude et brûlante, s'humecte d'une sueur profuse, visqueuse, exhalant parfois une odeur alcoolique. La langue peut conserver sa fraîcheur naturelle ; elle est plus souvent desséchée sur ses bords, à sa surface, et couverte, de même que les lèvres, de croûtes fuligineuses. Communément la soif est vive, inextinguible; la respiration plus ou moins gênée; l'altération des traits indique une prostration profonde. Quant au pouls, tantôt aecéléré et déprimé, d'autres fois il contraste par son rhythme presque normal avec l'ensemble des symptômes. L'esprit, de son côté, est assailli par des hallucinations, notamment de la vue, dont la rapide succession occasionne une mobilité incessante....

» Il est difficile d'assigner une durée exacte à l'œnomanie suraiguë ; plusieurs de nos malades ont été emportés rapidement, sans que nous ayons pu obtenir de renseignements sur la date de l'invasion des symptômes. Chez ceux, en petit nombre, qui ont guéri, le retour à la liberté morale a oscillé entre huit et quinze jours. Cette variation se retrouve dans les faits rapportés parles auteurs, et on le conçoit : elle dépend à la fois de la quantité des boissons ingérées, de leur nature, de l'impressionnabilité et de l'état physique et moral des sujets.

» A en juger par les quelques cas que nous avons recueillis, le pronostic serait fort grave : k sur 8 ont eu une issue promptement funeste, et les autres ont provoqué les plus vives appréhensions. »

Ce qui frappe surtout dans le delirium tremens ordinaire, c'est son peu de gravité, s'il est abandonné à lui-même et si le malade n'est pas soumis à une médication spoliative. D'un autre côté, comme on le comprend, il a une grande tendance à la récidive, par la répétition d'action de la cause première. ]

§ III. — Traitement.

Au premier rang des moyens mis en usage contre le delirium tremens, il faut placer les excitants ou les opiacés. Les auteurs qui ont conseillé l'opium et qui ont cité des faits en faveur de celle médication veulent, en général, que l'on donne ce médicament à une assez forte dose : que l'on commence, par exemple, par 10 centigrammes par jour donnés à plusieurs reprises, et que l'on élève successivement cette dose à 25 et 30 centigrammes; quelques-uns même veulent qu'on la porte graduellement jusqu'à 1 ou 2 grammes et plus encore. Ces dernières quantités sont beaucoup trop considérables. Tous les médecins n'ont pas reconnu l'efficacité de l'opium, et M. AVard (2), ayant mis en usage cette médication, a vu succomber

fl) D'une forme grave de delirium trament (Revue mr.licale), 31 avril 1852. (2) Fem. on history, etc. RoRton, 1831.

un grand nombre de sujets, surtout quand on donnait des doses élevées- aussi regarde-t-il l'opium comme pernicieux. Parmi les médecins français qui n'accordent aucune confiance;» l'opium, nous citerons Esquîrol (1), Georgctct M. Calmeil (9) La conclusion que l'on doit tirer de tout cela, c'est que l'opium doit être donné à des doses beaucoup plus modérées qu'on ne l'a fait généralement, et qu'on ne doit pas le regarder comme un remède souverain dans le delirium tremens.

Le tartre stibié en lavage, les purgatif,-, le calomel prodigué en Angleterre, les antispasmodiques, les excitants généraux, h sulfate de quinine à dose élevée! ont ete tour à tour vantés et dépréciés. Parmi ces moyens, ceux qui doivent inspirer le plus de confiance sont les vomitifs et les purgatifs. Quant à la digitale à dose élevée, il n'est pas encore démontré qu'elle ait les heureux effets qu'on lui a attribués.

31. le docteur Warwïck (3) a rapporté un cas dans lequel les inhalations de chloroforme employées pendant deux heures, à des intervalles d'un quart d'heure, ont procuré un sommeil de trois heures, après lequel le malade fut parfaitement guéri. Il faut ajouter que, pendant les inhalations, on administra 50 gouttes de laudanum. Dans deux cas, le docteur Pratt (k) donna h chloroforme en potion à la dose de k grammes en une fois; après deux de ces doses données à une heure d'intervalle, les malades dormirent pendant quelques heures, et le calme était rétabli à leur réveil. Les moyens employés habituellement, dans cette affection n'avaient procuré aucun soulagement.

Nous n'insistons pas beaucoup sur ces moyens curatifs, parce qu'il résulte des faits observés par Esquirol et M. Calmeil, que la simple expectation, en employant quelques boissons délayantes, le repos et des bains tièdes, suffisent, dans l'immense majorité des cas, pour procurer la guérisou en quatre ou cinq jours.

[Les saignées sont souvent dangereuses, en affaiblissant encore la puissance cérébrale ; aussi a-t-on pu dire qu'il valait mieux ne rien faire que de saigner. Si Sutton et M. Rayer ont proscrit ce traitement, MM. Calmeil, Falret, AVare, n'hésitent pas à recourir à la saignée, aux ventouses scarifiées ou aux sangsues, lorsqu'il s'agit de conjurer un paroxysme chez des sujets replets, dont la figure est rouge, vultueuse, la tête pesante et douloureuse.

Le delirium tremens est particulièrement propre aux buveurs d'eau-dc-vie ; il est extrêmement commun en Suède, en Allemagne, en Angleterre, et c'est dans ce dernier pays qu'il a bien été décrit pour la première fois. Selon Lippich, cité par Roesch , le delirium tremens est le meilleur akoolomètre pour indiquer la progression croissante de l'abus de l'alcool dans un pays.

Pour plus dedélails, nous invitons le lecteur à recourir au mémoire de M. Rayer (5) sur ce sujet.

Le délire alcoolique n'éclate souvent que dans des conditions particulières, comme, par exemple, un accident, une maladie spontanée. Alors l'individu qui jusque-là avait supporté facilement l'abus des alcooliques est brusquement atteint

(1) Des maladies mentales. Paris, 1838.

(2) Traité des maladies inflammatoires du cerveau, 2 vol.

(3) The Lancel, janvier 1848.

(4) Joum. amèr, des sciences méd., et Joum. des connaiss. mt'd.-chir., 15 juillet 18S3.

(5) Mémoire sur le delirium tremens. Paris, 1819, in-8.

Page 1