HÉMORRHAGIE BUCCALE
Nous n'avons que des renseignements très peu exacts sur l'hémorrhagie de la bouche. Ceux qui ont une certaine importance se rapportent presque tous à l'hémorrhagie qui suit, soit l'avulsion d'une dent, soit une blessure quelconque, ou qui n'est autre chose qu'un symptôme d'une autre maladie telle que le scorbut (1). Mais on ne trouve presque rien sur Xhémorrhagie idiopathique. Cela tient, sans aucun doute, à ce que cette hémorrhagie est très rare, et à ce que, quand elle se produit, elle ne présente aucune gravité. Parmi les observations que nous avons pu rassembler, il n'en est qu'une seule (2) dans laquelle il ne soit pas fait mention de la nature scorbutique de la maladie. INous allons donc glisser très légèrement sur une affection qui n'offre au praticien qu'un intérêt médiocre.
D'après P. Frank (3), qui s'est longuement occupé de l'hémorrhagie de la bouche, soit trauma tique, soit idiopathique, soit symptomalique, il faut reconnaître autant de variétés de la stomatorrhagie qu'il y a de sièges différents de l'écoulement sanguin. Aussi reconnaît-il la stomatorrhagie des lèvres, des joues, du palais, du voile du palais, de la luette, des tonsilles, des conduits salivaires. Cette division a sans doute quelque importance, puisqu'elle fixe l'attention des médecins sur les différents points d'où le sang peut s'échapper ; mais, en somme, il suffit de dire que, dans les cas d'hémorrhagie buccale, il faut examiner avec le plus grand soin tous les points de la cavité, et, cette précaution prise, on peut tracer un tableau général de la maladie.
Une des espèces de stomatorrhagie qui ont occupé plus particulièrement les auteurs, et entre autres P. Frank, est l'hémorrhagie causée par la rupture de varices développées dans la cavité buccale. En pareil cas, on peut rapprocher l'hémorrhagie de la bouche de celle du rectum, qui est produite par la rupture des tumeurs hémorrhoïdales.
Stomatorrhagie par rupture de tumeurs variqueuses. — Cette stomatorrhagie, qu'on peut appeler variqueuse, se montre plus particulièrement aux lèvres ; mais quelquefois, et P. Frank en cite des exemples, on l'a vue provenir de tumeurs formées sur la partie interne des joues et sur le voile du palais. D'après la description donnée par Frank, les tumeurs ont la forme d'un sac constitué par une membrane ténue, pleine d'un sang transparent et livide, et aux environs duquel on voit les veines qui rampent sous la muqueuse fortement dilatées et noirâtres. Lorsque le gonflement est devenu très considérable, la membrane mince se rompt, et alors l'écoulement sanguin a lieu en plus ou moins grande abondance. P. Frank
(1) Voy. l'art. Scorbut, t. I, p. 516.
(2) Misccll.nat. cur., ann. 1811, obs. 48, par P. de Sorbait.
(3) Traité demédecine pratique, Paris, 1842, t. I, p. 516.
/,2() MALADIES DES VOIES DICESïï VES.
affirme que, dans certains cas, on a ouvert de semblables tumeurs, crovanl avoir affaire à des abcès, et qu'il en est résulté une hémorrhagie plus ou moins inquiétante. Quelquefois les veines, ainsi dilatées, se montrent sur la partie interne des joues, et c'est la pression des dents qui, dans la mastication , opère leur rupture.
Le sang qui s'écoule de ces tumeurs est noir ou livide, et son abondance peut être telle qu'elle fait craindre pour la vie du malade. P. Frank en cite un exemple bservé chez un jeune homme dont les tumeurs variqueuses existaient sur la vofâ palatine, le voile du palais, et à la partie interne des joues. Ces tumeurs ressemblaient à de petites vessies qui de temps en temps se rompaient.
Quelquefois i'hémorrhagie survient sans que l'on trouve une cause organique semblable, mais ces cas sont fort rares. Dans l'observation de P. de Sorbait, citée plus haut, on voit qu'une hémorrhagie de la gencive, survenant après une fièvre tierce, fit perdre au sujet jusqu'à vingt-quatre livres de sang. Donatus (1) cite un cas semblable. Malheureusement ces observations manquent des détails les plus importants.
Nous avons observé à l'hôpital Beaujon, pendant que nous y faisions le service en remplacement de M. Louis, une femme qui avait une épistaxis excessivement rebelle, et qui, à certaines époques , nous présenta un phénomène remarquable : l'épistaxis avait lieu tous les jours pendant un temps assez long ; puis, soit spontanément, soit sous l'influence des astringents et des réfrigérants, elle s'arrêtait pendant deux, trois ou quatre jours, rarement davantage. C'est dans ces intervalles qu'à deux ou trois reprises la malade, qui observait bien son état, et qui était assez intelligente, nous apprit que le sang s'était écoulé, non par le nez, ni par l'ouverture postérieure des fosses nasales, mais simplement par la bouche. Il lui suffisait en effet, de pencher légèrement la tète en avant, et d'entr'ouvrir un peu la bouche, pour voir le sang s'écouler avec facilité, sans qu'il en sortît une seule goutte par les narines. Ayant examiné avec soin la cavité buccale, nous aperçûmes sur la langue et sur la voûte palatine quatre ou cinq points d'un rouge vif, légèrement saillants, sans solution de continuité de la muqueuse, semblables à des grains de groseille qui auraient été enfoncés dans le tissu de la langue. L'hémorrhagie, dans ce cas, était-elle réellement buccale? Tout porte à l'admettre. Provenait-elle des points rouges qui viennent d'être indiqués? On peut le penser, mais il ne nous a pas été permis d'en acquérir la certitude.
Dans d'autres circonstances, l'hémorrhagie est delà nature de ces hémorr/iagies générales dont il a été question aux articles Épistaxis et Hémoptysie, et qui sont souvent si effrayantes. Nous en trouvons un exemple rapporté par Romberg (2). L'hémorrhagie, dans ce cas, se fit à la fois par les narines, les gencives et l'utérus, et il y eut sur la surface du corps une éruption de pétéchies nombreuses.
Enfin, dans le plus grand nombre de circonstances, l'hémorrhagie est de nature scorbutique; il en a été suffisamment question à l'article Scorbut.
Traçons maintenant en quelques mots la description générale de l'hémorrhagie de la bouche.
(1) Med. mirab. ,lib. IV, cap. IX.
(2) Miscell. nat. cwr.,dec. III, ann. ix etx, p. 200, obs. 108.
HÉM0KKHAG1E BUCCALE.
Symptômes. — Dans les casque nous avons pu consulter, l'écoulement de sang apparut sans être précédé d'aucun symptôme. Le liquide s'écoulait en bavant et sans aucun effort de la part du malade, qui penchait la tète en avant et tenait la bouche entr'ouverte. D'après P. Frank, les hémorrhagies de cette espèce s'accompagnent le plus souvent de douleurs de tète, de vertiges, de rougeur de la face, de bourdonnements d'oreilles, de chaleur, de titillation de la bouche et des gencives; mais si l'on consulte les faits, ou voit que les observations de ce genre sont excessivement rares, et tout porte à croire que P. Frank a appliqué tout simplement à l'hémorrhagie buccale la description générale des hémorrhagies. Dans les cas où l'hémorrhagie de la bouche survient les malades étant couchés sur le dos, le sang peut tomber avec assez de rapidité dans le larynx pour déterminer un sentiment passager de suffocation et la toux.
Dans certains cas , où l'on n'a pas constaté l'existence de varices , l'écoulement de sang a présenté une intermittence variable. On en voit un exemple dans Alexandre de Tralles (1). Lorsque l'hémorrhagie est simple, on en triomphe facilement. Cependant Schenck (2) cite un cas où l'hémorrhagie finit par être mortelle. Il est vrai que le sang s'écoulait d'une alvéole, et tout porte à croire, quoique l'auteur ne s'explique pas sur ce point, que l'hémorrhagie était traumatique. C'était sans doute un cas d'hémophilie (voyez ce mot, page 393).
Telle est la description de cette affection , légère dans le plus grand nombre des cas. Il ne nous reste maintenant à dire que quelques mots sur le diagnostic et sur le traitement.
Diagnostic. — Dans le plus grand nombre des cas, il est très facile de reconnaître le siège de l'hémorrhagie ; il suffit d'examiner les diverses parties de la bouche pour voir le point d'où le sang s'échappe. Dans ceux où U n'en serait pas ainsi, le diagnostic serait éclairé par la manière dont le sang est rejeté au dehors. Point d'efforts de toux, si ce n'est au début, dans les cas tout particuliers dont j'ai parlé plus haut; le sang sort pour ainsi dire de lui-même dès que le malade penche la tête en avant et entr'ouvre la bouche; il n'est pas même besoin d'un effort d'expuition, et si cet effort est nécessaire, c'est que l'hémorrhagie est très peu abondante et ne mérite pas l'attention du médecin. On voit qu'il est mutile d'insister sur un diagnostic si simple.
Traitement. — Puisque dans le plus grand nombre des cas on peut apercevoir le point où le sang prend sa source, il est tout naturel de commencer par les moyens directs que l'on peut opposer à l'hémorrhagie.
1° Médication externe. ■ — Le plus souvent il suffit de quelques gargarismes astringents et styptiques, et de quelques réfrigérants, pour se rendre maître de l'écoulement du sang.
Mais, comme pour toutes les autres hémorrhagies, les médecins des siècles derniers employaient dans le traitement de celle-ci un très grand nombre de médicaments. On peut en juger par la formule suivante empruntée à J.-M. Muller (3).
(1) Annotât, ad cap. n lib. VII Thcrap. method. Galeni.
(2) Lib. I, p. 215, De gingivis. Grœf., 1609.
(3) Nat. cur. ephem., centur. V, ann. 1717, p. 72, obs. 49.
Ce médecin prescrivit avec succès, dans un cas où une hémorrhagie avait presque totalement épuisé les forces du malade, la préparation suivante :
Conserve de rose 15 gram.
Racine de tormentille. )
Alun calciné (
Sandragon j âa 2 Sram-
Gomme laque '
Aloès socotrin )
Myrrhe j aa 1,25 gram.
Sirop de feuilles de chêne. . j
Miel rosat j aa Q- s-
Pour appliquer sur les parois de la bouche, plusieurs fois par jour.
On peut consulter, relativement à l'emploi des médicaments de ce genre, l'article Epistaxis (voy. tome II), dans lequel ils sont exposés avec détail. Il sera très facile d'en faire l'application à l'hémorrhagie buccale. Ainsi on prescrira un mélange plus ou moins fort d'eau et de vinaigre, une solution d'acétate de plomb, Veau de Babel plus ou moins affaiblie ; en un mot, les divers styptiques et astringents. En même temps, on fera tenir dans la bouche des morceaux de glace, que l'on renouvellera dès qu'ils seront fondus.
Si ces moyens ne suffisent pas, et si l'on aperçoit le point d'où le sang s'échappe; si, par exemple, il s'agit de la rupture de ces petites tumeurs variqueuses dont nous avons parlé plus haut, il ne faut pas hésiter, dans les cas d'hémorrhagie abondante, à avoir recours à la cautérisation, soit avec un acide plus ou moins concentré, soit avec le fer incandescent.
Dans le premier cas, on fait un mélange de parties égales d'acide sulfurique, hijdrochlorique, nitrate acide de mercure et de miel, et avec un petit pinceau on touche le point d'où sort le sang. Quant au cautère actuel, il suffît d'un très petit cautère que l'on promène très rapidement sur la surface malade.
P. Frank fait observer que, lorsqu'on a ainsi arrêté le sang par la cautérisation, il est à craindre qu'au moment où l'eschare produite par cette petite opération vient à se détacher, l'hémorrhagie ne se reno.uvelle; il faut être prévenu de la possibilité de cet accident, afin d'être prêt à y remédier.
Il a quelquefois suffi, même dans les écoulements de sang assez abondants, d'une compression exercée directement sur la source de l'hémorrhagie, pour l'arrêter d'une manière définitive.
Dans le cas qui fut observé par P. de Sorbait, ce médecin appliqua d'abord de la chaux pulvérisée sur le point d'où provenait le sang ; mais ce moyen ne réussit pas, et il fallut avoir recours au cautère actuel.
2° Médication interne. — Les médecins des siècles précédents mettaient en usage, en même temps que cette médication externe, une médication interne dans laquelle ils avaient une assez grande confiance. Ainsi, par . exemple, dans le cas observé par J.-G. Romberg, ce médecin prescrivit en même temps Y oxyde rouge de fer natif, le sang-dragon, le trochisque de karabé (succin),et enfin la teinture d'aconit napel. Il est vrai que, dans ce cas, l'hémorrhagie dépendait d'une altération générale du sang, et en semblable circonstance il ne faudrait évidemment pas se borner à employer le traitement local; il faudrait mettre en usage les divers moyens que nous avons indiqués, soit aux articles Êpistaxis et Hémoptysie, soit à l'article Scorbut. En pareil cas, les acides formeront principalement la base de ce traitement interne.
IIÉMORRTIAGIli BUCCALE. ^23
Dans les anciennes formules, on trouve des médicaments très variés. Voici celle qu'employa J. -M. Miiller dans le cas cité plus haut :
Sirop de rose i âàl5 gram<
Corail rouce en poudre 1
If Eau de plantain 90 gram.
Teinture d'oxyde rouge defer natif 10 gram.
Mêlez. A prendre par cuillerées.
On sent qu'il serait inutile de multiplier de semblables formules.
Dans un cas observé par le docteur Lebenwaldt (1), il suffit d'une simple saignée du pied pour arrêter une hémorrhagie de gencives assez abondante.
Nous devons ajouter ici le moyen que M. Négrier (2) a appliqué aux épistaxis, et qui lui a réussi dans plusieurs cas. Il consiste, comme nous l'avons dit dans l'article lipistn.vis, à faire maintenir les bras du malade élevés, en même temps que l'on comprime le point où l'hémorrhagie prend sa source. Il est facile d'approprier ce moyen au traitement de l'hémorrhagie buccale. Dans le cas que nous avons cité précédemment, il a échoué contre une épistaxis extrêmement rebelle; mais cela ne. prouve pas qu'il soit inutile dans des cas moins graves. D'autres médecins ont eu à se louer de son emploi.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce traitement, qui ne diffère pas assez de celui des autres hémorrhagies déjà décrites pour nous arrêter plus longtemps. Nous nous bornerons à ajouter que les précautions générales à prendre sont les mêmes que dans l'épistaxis, et nous présenterons seulement deux ordonnances, l'une relative aux cas où l'hémorrhagie buccale dépendrait d'une cause générale, et l'autre à celle où la cause étant toute locale, comme dans la rupture des tumeurs variqueuses, l'écoulement de sang serait très abondant.
lre Ordonnance.
DANS UN CAS OU L'HÉMORRHAGIE IiUCCALE PARAIT DUE A UNE CAUSE GÉNÉRALE.
1° Pour boisson, limonade sulfurique.
2° Julep antihémorrhagique (tome II, p. 275).
3° Donner constamment au malade des morceaux de glace à faire fondre dans la bouche.
k° Le placer sur un lit à plan incliné, de manière que la tête soit notablement élevée.
5° A l'époque de la convalescence, prescrire un régime substantiel et l'habitation d'un lieu sec et aéré,
IIe Ordonnance.
DANS UN CAS D'iIÉMORRHAGIE DE CAUSE LOCALE ET TRÈS ABONDANTE.
1° Gargarismes astringents, le suivant par exemple :
'if Eau d'orge 300 gram. Miel 30 gram.
Alun 6 gram
(1) Miscell. nat. cur., dec- III, ann. Il, p. 167, obs. 114.
(2) Archives générales de médecine, 3e série, t. XIV, p. 168.
2" Toucher deux ou trois fois par jour le point d'où s'écoule le sang avec le mélange suivant :
^ Acide sulfurique \ partie. | Miel 3 parties.
On se servira d'un pinceau pour porter le caustique sur la partie affectée. On peut faire usage de la chaux en poudre, comme l'a fait un des auteurs précédemment cités.
3° Si l'hémorrhagie est inquiétante, employer les caustiques de manière à produire une eschare assez profonde. Ainsi, se servir d'un acide concentré et de miel à parues égales; ou, mieux encore, recourir au cautère actuel.
RÉSUMÉ SOMMAIRE DU TRAITEMENT
Astringents, styptiques, réfrigérants; caustiques, cautère actuel, compression, moyen de M. Négrier, saignée du pied, acides.
ARTICLE II
MUGUET
Quoique quelques auteurs des derniers siècles aient remarqué certains caractères particuliers du muguet, il faut arriver aux travaux de Guersant, Billard et de M. Lélut, pour trouver une description positive de cette affection. Jusqu'alors une confusion plus ou moins grande a existé dans son histoire. Eu vain on a voulu attribuer à Boerhaave, à Van Swieten, etc. , l'honneur d'avoir distingué le muguet de toutes les autres affections; il suffit de lire leurs descriptions pour voir qu'ils n'en avaient qu'une idée très vague, et qu'ils ne savaient pas la séparer des aphthes, bien qu'ils lui reconnussent quelque chose de spécial. C'est donc dans les ouvrages modernes qu'il faut chercher des renseignements exacts sur cette affection. En 1838, nous avons publié nos recherches sur le muguet (1), et depuis nous avons vu la description que nous en avions donnée adoptée en grande partie. Nous sommes donc autorisé à en faire ici amplement usage, tout en signalant les opinions particulières des principaux auteurs sur un petit nombre de points.
Dans ces recherches, nous avons principalement insisté sur un fait général qui nous a paru très important. Dans l'analyse des observations, nous vîmes tout d'abord que le muguet n'était pas une pure stomatite; que la maladie était beaucoup plus générale, et qu'elle s'étendait à une très grande partie du tube intestinal. Depuis lors, malgré quelques objections que nous discuterons plus loin, nous nous sommes convaincu par de nouveaux faits que si, comme l'affirment quelques-uns des auteurs les plus compétents en cette matière, cette règle n'est pas sans exception, du moins l'exception est rare. Notre manière de voir n'a donc pas changé, car des exceptions plus nombreuses encore ne sauraient détruire une règle fondée sur des observations exactes ; et cependant nous plaçons parmi les affections de la bouche cette maladie, qui n'est point limitée à la cavité buccale. Voici nos motifs : L'usage étant depuis bien longtemps établi de ranger le muguet parmi les stomatites, c'est parmi elles que le lecteur viendra d'abord la chercher; et, en second
(1) Clinique des maladies des enfants nouveau-nés, chap. III.