RAMOLLISSEMENT RLANC AVEC AMINCISSEMENT DE LA MUQUEUSE GASTRIQUE
[Les annotateurs de ce livre n'ont pas cru devoir modifier les chapitres suivants sur le ramollissement blanc et le ramollissement gélatini forme de l'estomac. Ces deux articles ont été traités par Valleix avec un esprit de critique sage et éclairé ; ils font partie de cette œuvre de transition qui relie le passé à l'avenir et qui ménage la tradition sans cependant sacrifier les intérêts de la science nouvelle. Or, parmi les maladies qui, après avoir occupé une place trop considérable dans le cadre nosologique, sont destinées à ne s'y présenter désormais qu'avec des proportions plus modestes, il faut signaler la gastrite et ses dérivés, les ramollissements. Montrer que les prétendues gastrites n'offraient point les caractères de l'inflammation, et substituer à ce mot celui de ramollissement dans quelques cas, a été un progrès que l'on doit aux savantes et consciencieuses recherches de M. Louis. Ces recherches ne se sont point arrêtées là, ainsi qu'on le verra, et l'observation a, peu à peu, montré que le ramollissement même, était une lésion sur la valeur nosologique de laquelle il y avait matière à discussion. Des lésions ultimes, cadavériques, peuvent donner le change et être mal interprétées. D'ailleurs, une connaissance plus approfondie des caractères anatomiques qui doivent faire reconnaître avec certitude les lésions propres au cancer de l'estomac d'une part, de l'autre à l'ulcère simple de cet organe, a conduit quelques médecins de nos jours à ne tenir que peu de compte de la gastrite el du ramollissement dont on a été même jusqu'à contester presque l'existence en dehors des cas où un agent toxique intervient. Nous verrons aux articles ulcère simple et dyspepsie que les maladies de l'estomac ont été bien étudiées de nos jours, et que si la nosographie s'est modifiée et amoindrie sous certains rapports, elle ne s'est pas pour cela appauvrie; les faits intéressants qui avaient été le sujet de si nombreux travaux et de si vives discussions à une époque encore peu éloignée de nous, n'ont pas été négligés et ne sont pas tombés dans l'oubli ; ils ont été, au contraire, mieux vus, interprétés plus
sainement, et appréciés à leur juste valeur, gnlce aux progrès de l'observation clinique et de l'anatomie pathologique.]
Déjà Monter (1), dans un mémoire lu en 1772 à la Société rovale de Londres, avait constaté chez un bon nombre de cadavres une altération qu'il attribuait à là digestion de l'estomac par le suc gastrique. Cet auteur célèbre n'avait fait que de l'anatomie pathologique, ayant observé la lésion dont il s'agit chez les hommes morts subitement, on chez les animaux tués dans un but expérimental. Aussi regardait-il les altérations de l'estomac comme s'étant évidemment développées après la mort. Voici, du reste, comment il s'exprime relativement à l'état de l'organe. J'emprunte à M. Carswell la traduction qu'il a donnée de ce passage, dans son mémoire (2) que je devrai maintes fois citer un peu plus loin :
« Il y a peu de cadavres, dit Hunter, dans lesquels l'estomac, à son grand culde-sac, ne se trouve plus ou moins digéré, et celui qui est dans l'habitude d'en ouvrir peut facilement suivre ces différentes gradations. Pour constater cet état, on n'a qu'à comparer la surface interne du grand cul-de-sac de l'estomac avec une autre partie de cette même surface. Les parties saines sont molles, spongieuses, granulées, sans vascularité apparente, opaques et épaisses, tandis que les autres sont lisses, minces et plus transparentes. Des vaisseaux s'y ramifient, et quand on fait passer le sang qu'ils contiennent des grosses branches dans les plus petites, il sort par leurs extrémités digérées, et paraît sur la surface interne de l'estomac sous forme de gouttelettes. »
Hunter a également décrit de larges perforations qui résultent de cette digestion des parois de l'estomac, lorsqu'elle est portée à son plus haut degré. Spallanzani, suivant M. Carswell, constata sur les poissons l'exactitude des opinions émises par Hunter. Cette manière de voir fut également partagée par Allan Burns, dans un mémoire sur la digestion de l'estomac après la mort ; mais de plus cet auteur nota, ainsi que le fait remarquer M. Carswell, la perforation de l'estomac par le suc gastrique chez les individus exténués par de longues maladies.
Jaeger (3), tout en constatant l'existence de ces faits, chercha à les expliquer par une action du système nerveux qui change la sécrétion du tube intestinal et sa réaction sur les matières qu'il contient, d'où résultent la formation d'une plusgrandc quantité d'acide acétique et la dissolution gélai in i forme de la muqueuse stomacale.
L'explication de Chaussier (Zip) a quelque analogie avec celle de Jaeger. Toutefois ce n'est pas, suivant lui, un trouble nerveux qui donne lieu à la production surabondante de l'acide, mais bien une irritation primitive et spéciale des tuniques de l'estomac. Les opinions de MM. Lainé (5), Morin (6), sont toutes théoriques, puisque le premier attribue la lésion à une action morbide d'érosion, et le second à une altération de nutrition. Quant à Camerer (7), à M. Wilson Philipp, au doc-
(1) Journal hebdomadaire de médecine. Paris, 1830, t. VII.
(2) Œuvres complètes de Hunter. Paris, 1843, t. IV, p. 189.
(3) Ueber die Erweichung des Magengrundes [Hufeland's Journal, 1811 et 1813).
(4) Bulletin des sciences médicales du département de l'Eure, numéro 53. <
(5) Considérations médico-légales sur les érosions et les perforations spontanées de l eslomac. Paris, 1819, in-8. .
(6) Quelques cas d'érosions de l'estomac. Paris, 1806, thèse in-1.
(7) Dissertation inaugurale. Stuttgart, 1818.
«AMOLLISSEMENT BLANC. ^Jt> teur Gardner (1), ils n'ont fait que répéter les expériences faites avant eux sur l'action dissolvante du suc gastrique après la mort.
On voit que les auteurs qui précèdent n'ont eu en vue, dans leurs expériences, que ce qui se passe sur les cadavres, et la disposition particulière qui, pendant la vie, favorise la production de cette lésion cadavérique. M. Louis (2) eut occasion d'observer une lésion particulière chez des sujets qui avaient, pendant leur vie, présenté de graves symptômes du côté de l'estomac. Ce mémoire, que nous avons plusieurs fois cité à l'occasion de la gastrite chronique, étendit par conséquent la question au delà des limites dans lesquelles on l'avait jusque-là renfermée. Cependant Billard fait remarquer que Rœderer et Wagler avaient indiqué cette lésion, et voici la citation qu'il fait à ce sujet : « La tunique veloutée de l'estomac était enflammée vers la petite courbure et le cul-de-sac; vers la grande courbure, on la voyait insensiblement plus bleuâtre, avec des taches blanches qui paraissaient en dessous. Les mêmes membranes, dans les endroits indiqués, étaient minces. » Il y a loin, comme on le voit, de ces quelques mots à la description si exacte que M. Louis nous a donnée des symptômes et de la lésion.
Les faits cités par M. Louis étaient venus faire considérer sous un point de vue nouveau cette altération que les auteurs précédents n'avaient recherchée que sur le cadavre, lorsque M. Carswell, dans un mémoire plein d'intérêt, fit naître des doutes sur la nature pathologique du ramollissement dont il s'agit, en instituant ses expériences bien connues sur des animaux qu'il tuait au moment de la digestion.
Il était important, avant d'entrer dans la discussion qui va suivre, d'exposer ainsi l'état de la science. Ce n'est point un historique complet que nous avons prétendu faire; nous avons voulu seulement établir les principaux points qu'il importe d'examiner. Voyons maintenant ce que nous devons penser de cette lésion qui a donné lieu à tant d'opinions diverses, et commençons par en présenter une description exacte, afin qu'on sache de quoi il s'agit. Voici d'abord celle que nous a donnée M. Louis (3) :
« Les dimensions de l'estomac étaient variables; rétréci chez plusieurs sujets, il était volumineux chez d'autres, et avait rarement la capacité qui lui paraît naturelle.
» A l'extérieur, il n'avait rien de remarquable ; à l'intérieur, il présentait, dans une partie variable de sa surface, une couleur d'un blanc pâle, ordinairement bleuâtre, continue ou disposée par bandes longues et étroites, ou même par plaques plus ou moins rapprochées, irrégulièrement arrondies. Ce coup d'oeil bleuâtre frappait au premier abord, et les parties qui en étaient le siège se faisaient encore remarquer par une différence de niveau avec les parties environnantes, aussi sensible au toucher qu'à la vue. Mais, tandis que, dans le cas d'ulcération de la membrane muqueuse, les bords de l'ulcère sont coupés net et perpendiculairement, on n'ob-
(1) Transactions med.-chir. of Edinburgh, t. I.
(2) Du ramollissement avec amincissement et de la destruction de la membrane muqueuse de l' estomac (Archives générales de médecine, 1821, et Mémoires ou recherches anatomopalhologiques, Paris, 182fi).
( 3) Loc. cit., p. 48.
servait ici qu'un affaissement très marqué au point de contact de la portion de la membrane qui offrait l'aspect en question, et de celle qui l'environnait
» Dans les points correspondants à la lésion, la membrane muqueuse étail pâle d'une ténuité et d'une mollesse extrêmes, transformée en une espèce de mucus glaireux, demi-transparent, de l'épaisseur de la membrane muqueuse du côlon quelquefois moins. En sorte que, si l'on n'y eût apporté la plus grande attention! on aurait pu croire, dans beaucoup de cas, la muqueuse gastrique entièrement détruite et la tunique celluleuse tout à fait à nu : quelquefois, à la vérité, cette destruction existait dans une petite étendue, plus rarement dans un espace considérable. Les vaisseaux qui rampent à la surface du tissu sous-muqueux étaient très apparents, larges et vides. Quand il y avait des mucosités dans l'estomac, on n'en rencontrait ni dans la partie où la membrane muqueuse avait été détruite, ni là où elle avait subi la transformation indiquée.
» Au lieu de la teinte blanchâtre et bleuâtre dont nous venons de parler, la membrane muqueuse, ramollie et amincie, était quelquefois d'un blanc pâle et opaque, ou même grise. Quelquefois encore, la couleur blanchâtre et bleuâtre se trouvait mêlée de taches rougeâtres ou noirâtres, ce qui semblait indiquer que la couleur n'était pas un des caractères essentiels de la lésion.
» Quand cette lésion se présentait sous forme de bandes longues et étroites, elle était presque également répartie sur toute la surface de l'estomac. Quand, au contraire, elle était continue à elle-même, elle occupait la grosse extrémité du ventricule, était rarement bornée au grand cul-de-sac, et existait quelquefois en même temps près du pylore et du cardia.
» A deux exceptions près, le tissu sous-muqueux était sain et d'une fermeté convenable. Nous l'avons vu plus dense que d'ordinaire dans certains cas; mais la différence ne nous a pas semblé assez évidente pour rien affirmer de positif à cet égard. La membrane musculaire était ramollie dans les mêmes circonstances (pie la sous-muqueuse.
» L'amincissement avec ramollissement léger, l'amincissement avec ramollissement considérable de la membrane muqueuse, sa destruction, celle de tous les tissus de l'estomac dans une certaiue étendue, à l'exception de la tunique péritonéale, se rencontraient quelquefois chez le même sujet, et offraient, ainsi que nous l'avons remarqué, le tableau de la marche de la nature dans les perforations de l'estomac.
» Outre la lésion que nous venons de décrire, la membrane muqueuse de l'estomac offrait encore, dans le reste de son étendue, des particularités qu'il importe défaire connaître. Ainsi nous l'avons trouvée, dans k cas, d'un rose tendre ou plus ou moins vif, un peu grisâtre dans deux autres. Quelquefois cette couleur rouge était extrêmement vive au voisinage de la muqueuse décolorée, ramollie, amincie, et la partie de la membrane où on l'observait était mince et presque aussi molle que la portion décolorée avec laquelle elle se continuait. Dans plusieurs cas, la muqueuse était inégale, mamelonnée ou bourgeonnée à sa surface, et quelquefois des ulcérations plus ou moins profondes se joignaient à cette lésion. »
Nous ne pouvions pas trouver un meilleur point de comparaison pour examiner le mémoire de M. Carswell. Ce qu'il y a surtout à remarquer dans la description qui précède, c'est l'amincissement de la muqueuse, son ramollissement extrême,