CHAPITRE XI
MALADIES INTÉRESSANT TOUT LE GLOBE OCULAIRE. OPHTHALMITIS, HYDROPHTHALMIE, CANCER, MÉLANOSE.
ARTICLE PREMIER
OPHTHALMITIS.
§ I. — Définition.
Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de rappeler que l’inflammation de l’une quelconque des membranes oculaires pouvait se communiquer de proche en proche à toutes les autres et déterminer ce que les auteurs appellent le phlegmon de l’œil, ophthalmitis, il nous reste peu de choses à dire sur les causes de cette affection redoutable, sur ses symptômes, sa marche et son traitement.
§ II. — Causes et variétés.
Toutes les phlegmasies un peu intenses des membranes de l’œil peuvent conduire à l’ophthalmitis. Les ophthalmies spécifiques ont surtout ce fâcheux résultat. Les fièvres éruptives, la rougeole, la variole, la scarlatine et les fièvres continues typhiques ont la même influence pernicieuse. La fièvre à rechute, en particulier, a d mué lieu à une variété d’ophthalmitis, désignée sous le nom d 'ophthalmitis ■post-fébrile (1). Celle-ci apparaît dans la convalescence de la fièvre rémittente, quelquefois six mois après sa guérison (2).
L’infection purulente, qu’elle provienne d'une blessure accidentelle ou d’une opération chirurgicale, qu’elle succède à un accouchement (3) ou bien à un érysipèle des paupières (A), détermine quelquefois l’inflammation de l’œil et sa fonte purulente. Il faut encore citer les plaies contuses du globe, et la présence des corps
(1) Mackenzie, toc. cit., t. Il, p. 102.
(2) Wharlon-Jones, loc. cit., p. 209.
(3) Hall et Higgenbottom, Observations d.' inflammation destructive de l’œil ( Med.-chir . Trans., 1829, t. XV, p. 120).
(4) Blachez etDubreuil, Phlébite faciale ( Gazette hebdomadaire , 1863, p. 717 et 764).
MALADIES DES YEUX
étrangers comme ayant la double inlluence (l’amener la perte de l’œil qu’elles frappent, et sympathiquement celles de l’œil qu’elles ont respecté. Cette variété d’ophthalmitis porte le nom à! ophthalmitis sympathique. Broudeau en a donné une excellente description (1); elle se déclare sur l’œil sain en général cinq semaines après l’époque de la blessure de l’autre œil (2).
En résumé, eu égard aux causes qui déterminent l’ophthalmitis , on peut en admettre plusieurs variétés: 1“ Y ophthalmitis idiopathique (rare), 2° Yophthalrnitis phlebitique, 3° 1 ophthalmitis post- fébrile, k° Y ophthalmitis sympathique et traumatique.
§ III. — Symptômes.
Mackenzie divise les symptômes en trois périodes: 1° la période imflammatoire pure, qui s’étend depuis le début de la maladie jusqu’à l’insensibilité de la rétine; 2 la période de suppuration et de saillie de l’œil en avant; 3° la période de rupture spontanée de l’œil, de la capsule oculaire, ou de tous les deux.
Première période. — Symptômes objectifs. — Au début, les paupières sont rouges et gonflées, si la maladie succède à une ophthalmie externe ; mais quand elle provient d’une ophthalmie interne, la rougeur externe est moins prononcée, et la conjonctive n’est envahie que par une hémosis séreux. Bientôt l’humeur aqueuse se trouble, l’iris se décolore, la pupille se rétrécit, la capsule du cristallin devient opaque, le globe oculaire se tend, s’immobilise et se projette en avant.
Symptômes physiologiques. — Le globe est le siège d’une douleur tensive et pulsative s’irradiant autour de l’orbite: le malade accuse de la photophobie et de la pholopsie, puis la rétine devient insensible el la vue s’abolit.
Deuxième période, — Les symptômes objectifs sont encore plus accusés, l’œil est proéminent, tendu, immobile; les chambres oculaires sont remplies de pus, l’iris est poussé vers la cornée; l'humeur vitrée prend une couleur verdâtre. Les symptômes subjectifs sont représentés par une douleur intolérable rappelant celle du panaris, et la vue est complètement abolie.
Troisième période. — Dans cette période, si le malade n’a pas succombé, on voit la cornée s’infiltrer de pus, se ramollir et se rompre; d’autres fois, c’est la sclérotique qui cède et donne passage au pus qui s’infiltre sous la capsule, la détache du globe et finit par la perforer sur un point de son étendue. A cette période, il peut y avoir une rémission de tous les accidents, comme à la suite de l’ouverture d’un abcès phlegmoneux.
Les symptômes généraux sont constamment intenses : ce sont des frissons, de la fièvre, de l'agitation, du délire, et à la fin, du coma ou des convulsions précédant la mort.
§ IV. — Marche, durée, terminaison.
Selon la cause qui la produit, l’ophthalmitis suit une marche différente. L’ophthalmitis phlébitique parcourt habituellement ses trois périodes, arrive à la suppuration et se termine par la mort. L’ophthalmilis post-fébrile a une marche plus insidieuse, elle débute par une ophthalmie interne postérieure, gagne peu à peu
(1) Broudeau, Des affections sympathiques de l'un des yeux, h ta suite d’une blessure de l’autre ceit} thèse dç Paris, 1858, n° 181.
(2) Mackenzie, toc. cit., t. II, p. 125.
OPHTIIALMITIS. — TRAITEMENT.
tous les tissus de l’œil , mais elle peut s’arrêter à la période iullammatoire et se terminer par l’atrophie du globe, avec opacité du cristallin, résorption d’une partie de l’humeur vitrée et l’opacité de la cornée. Broudeau exprime ainsi la marche de 1 opluhalmie sympathique : elle est presque toujours précédée de quelques symptômes fugaces qu’on ne doit ni négliger, ni ignorer : ce sont de petites douleurs sourdes orbitaires ou circumorbitaircs , des photopsies , et de la photophobie qu’aucune rougeur ne semble expliquer ; il y a des intermittences, de 1 hébétude de la vue ; ce n’est qu’à la longue que les altérations profondes se manifestent après avoir débuté, selon Mackenzie, par la rétine et la choroïde, et d’après Wecker, par le cercle ciliaire : ce dernier auteur décrit sous le nom de cyclite , l’ophthalmie sympathique de Mackenzie. Quant à l’ophthalmite qui succède à une blessure, elle suit en général la marche d’une affection franchement phlegmoneuse. et ses symptômes sont en rapport avec l’intensité de la blessure et la constitution du sujet. Les plaies contuses avec dilacération des membranes sont toujours les plus graves.
§ V. — Diagnostic, pronostic.
Le diagnostic s’établit sur la gravité des symptômes, sur la tension et l’immobilité de l’œil projeté en avant, sur les commémoratifs : toute ophthalmic interne succédant à une fièvre grave, aura une tendance à se généraliser. Lorsque le malade sera en proie à une fièvre purulente, l’ophthalmie sera presque toujours de même nature, et étendue à tout le globe de l’œil. Enfin, lorsqu’une blessure aura été faite à un œil quelque temps auparavant, que cette blessure soit ou non guérie, l’œil qui s’enflammera sympathiquement sera toujours en danger. Il est inutile de distinguer l’ophthalmitis du phlegmon de l’orbite : l’intégrité, au moins dans les premiers temps, du globe oculaire, alors que les symptômes de l’inflammation profonde de l’orbite sont intenses , mettra vile sur la voie du siège véritable de la maladie.
Pronostic. — L’ophthalmitis phléhitique se termine constamment par la mort. Les autres variétés peuvent avoir une issue moins funeste, mais la fonte purulente de l’œil, son atrophie et l’amaurose en étant presque toujours la conséquence, on comprend combien est grave l’ophthalmitis.
§ VI. — Traitement.
L’ophthalmitis simple et traumatique réclame un traitement franchement antiphlogistique. On tirera du sang par la saignée du bras et les sangsues autour de l’œil, on donnera du calomel à l’intérieur, on frictionnera les paupières avec de l’onguent mercuriel belladoné; puis, lorsque la tension de l’œil sera très-grande, que les chambres seront remplies de pus , il sera nécessaire de pratiquer la paracentèse de la cornée. Si le pus s’infiltre sous la capsule, il faudra l’évacuer par la division de la conjonctive, et en enfonçant la lancette contre le globe de l’œil, entre lui et la paroi interne et inférieure de l’orbite, de façon à éviter les muscles droits (Mackenzie).
L’ophthalmitis phlébitique ne réclame pas d’autre traitement que l’infection purulente. Pour éviter sa production dans les cas de phlegmon suppuré des paupières et de l’orbite, il sera nécessaire de donner issue au foyer purulent le plus rapidement possible.
MALADIES DLS YEUX.
Le traitement de l’ophthalmitis post-fébrile ne peut être aussi franchement antiphlogistique que celui de l’ophthalmitis idiopathique ou traumatique, se développant sur des individus forts et bien portants au moment de l’explosion de la maladie. Cependant Mackenzie conseille l’emploi de la saignée et des sangsues; il croit que l’on ne peut que rarement se dispenser de recourir à ce moyen, mais il faut en user avec mesure. Les purgatifs salins, le calomel uni h l’opium, la belladone, sont autant d’agents thérapeutiques dont on variera les préparations suivant les indications de chaque cas en particulier.
Wallace a fortement insisté sur l’usage du quinquina, qu’il considère comme un spécifique. Mackenzie n’en a pas retiré de bons effets.
Le traitement de l’opbthalmitis sympathique par les saignées, les mercuriaux et la belladone, estpresque toujours inefficace; aussi, a-t-on souvent été obligé de recourir aux opérations les plus graves sur l’œil blessé pour arrêter les progrès del’altération de l’œil sain. Le docteur Barton (1), imitant la conduite de Wardrop qui détruisait l’œil blessé sur des chevaux pour empêcher l’ophthalmitis sympathique de l’autre œil, pratiquait l’ouverture de la cornée , en retranchait un lambeau, et favorisait ainsi l’expulsion des corps étrangers.
Prichard(2) emploie une opération plus radicale encore : il pratique l’énucléation de l’œil blessé; mais on comprend que pour en arrivera cette extrémité, il faut des indications bien précises. Weckcr (3), résumant les idées de de Grade (ù), Arlt (5), et Pagcnstecher, conclut à l’énucléation de l’œil:
« 1° Dans tous les cas où l'œil restant complètement intact, l’œil blessé sera la cause de douleurs intolérables, rebelles aux palliatifs, et qui donneront à craindre pour l’œil sain ;
» 2° Dans tous les cas où l'œil perdu aura provoqué sur l’autre une irido-choroïdite sympathique, même très-faible, car ce sera le seul moyen de voir arriver la guérison de ce dernier;
» 3° Dans tous les cas où il surviendra sur l’œil resté sain jusque-là, une amblyopie même légère. »
ARTICLE II
HYDROPHTHALMI E, CANCER.
Vhydrophthalmie est partielle ou générale. Nous avons déjà mentionné la première forme aux articles Kératite postéiueuri:, Irjtis, Choroïdite et Rétinite ; quant à j’hydropisie générale, elle est, le plus souvent, la conséquence d’une des altérations précédentes. Elle est caractérisée par l’exophthalmie, la dilatation de la pupille, et la perte totale de la vue. Elle est incurable; ses principaux accidents ne peuvent être mitigés que par la ponction de l’œil ou l’excision de la cornée (6).
Le cancer et la inclano.se ne se prêtent à aucune thérapeutique médicale. Tout leur intérêt consiste, pour le médecin, à ne pas les prendre pour une autre
(1) Crompton, London medical Gazette , vel. YX1, p. 175.
(2) Prichard, Ann. d’oculistique , 185(3, t, XXXVI.
Ci) Wcckcr, loc. cit., t. 1, p. 391.
(/j) De Gracie, Arch. für Ophthalmologie , Bd. III, Abthcilung u, S. h h 2 .
(5) Arlt, Zeitschrift der Gesellschaft der Acrzfezu Wien, 1859.
i(5) Sichcl, Iconographie ophthalmologiquc, texte, p. 514, pl. IV, iig. 2, 3, 4, 5, (3.