NERVEUX OPTIQUE
Nous avons vu dans les chapitres qui précèdent, que les maladies de la choroïde ei. de la rétine conduisaient à une perte plus ou moins complète de la vue, à l’am-
blyopie et à Y amaurose.
C’est là une première classe désignée sous le nom d'amaurose oculaire. Les altérations du nerf optique, consécutives à une maladie de l’orbite ou du cerveau, constituent une deuxième classe qui porte le nom d'amaurose cérébrale. Existet-il une troisième classe d'amauroses résultant d’une simple perturbation nerveuse, sans lésions apparentes des membranes de l’œil et du nerf optique? Cela nous paraît incontestable; quoique le nombre des amauroses essentielles tende à diminuer de jour en jour. Ainsi beaucoup de troubles de la vision, rangés parmi les altérations de la sensibilité de l’appareil nerveux optique, doivent être rapportés à un vice de l’accommodation; les diminutions de la vue, à la suite de la diphthérite, de l’empoisonnement par les narcotico- âcres, tiennent probablement, d’après Follin, à une paralysie du muscle ciliaire, ainsi que l’asthénopie, celte affection qu’on avait, jusqu’à ce jour, confondue à tort avec un commencement d’amaurose. Cependant, comme il existe, des pertes de la vue dans les cas où l’on ne peut trouver ni une lésion matérielle, ni un vice d’accommodation, il faut encore admettre des amauroses essentielles , dont nous résumons les principaux caractères.
§ I. — Causes.
Parmi les causes qui les produisent, il faut signaler le tempérament nerveux et particulièrement l'hystérie, une affection d’un organe éloigné, la présence d'entozoaires dans les intestins (ascaride lombricoïde, ténia), une névralgie de la cinquième paire ou une blessure de quelques-unes de ses branches; des vices de nutrition intéressant les fonctions du système nerveux et déterminés, soit par des excès vénériens, l’onanisme, la spermatorrhée, la vieillesse (1), soit par l’absorption d’une substance toxique par sa nature ou son excès : l’alcool, le plomb, le verderame (amaurose pellagreuse). Il est possible que, dans beaucoup de ces cas, les troubles de la fonction précèdent les altérations du système nerveux, optique ; mais cette opinion ne doit être acceptée que provisoirement. Toutefois si, dans une amaurose de la nature de celles que nous indiquons, on trouvait une lésion, il ne faudrait pas toujours la considérer comme primitive; car l’atrophie peut, à la longue, se produire dans le nerf optique qui ne fonctionne plus, comme elle se manifeste sur tous les nerfs frappés depuis longtemps de paralysie.
§ II. — Symptômes et diagnostic.
Les symptômes des amauroses essentielles se produisent quelquefois tout à coup avec leur summum d’intensité : on a vu la vue subitement perdue à la suite d’une attaque d’hystérie. D’autres fois ils se produisent progressivement, et ce n’est qu’après beaucoup de temps que la cécité est complète. Un caractère essentiel de ces sortes d’amauroses et qui les distingue des classes précédentes, c’est qu’on ne
(1) Galezowski, toc. cit., p. 115.
HÉMÉRALOPIE. — HISTORIQUE. «/'•
, découvre aucune altération ophthalmoscopique du fond de l’œil. Presque jamais elles ne s’accompagnent de douleurs de tète, ni de photophobie, ni de pholopsic; en un mot, d’aucun des symptômes qui indiquent une irritation localisée du nerf optique. La plupart du temps elles sont doubles, si ce n’est colles qui sont sympathiques d’une maladie de la cinquième paire.
§ III. — Marche, durée, terminaison.
Leur marche est capricieuse et leur durée subordonnée à la persistance ou à la disparition de la cause productrice. Elles se terminent souvent par la guérison, si le malade consent à se défaire de ses mauvaises habitudes et suit un traitement propre à le débarrasser de la cause de la maladie.
§ IV. — Traitement.
Mackenzie rapporte plusieurs exemples d’amauroses sympathiques d’une névralgie de la cinquième paire , qui ont guéri par la simple avulsion d’une dent : ces faits sont empruntés à Galezowski, Travers, Gaffe, Watson. Sur les dix observations réunies par JNotta (1) d’amauroses provoquées par des névralgies faciales, la guérison a été obtenue huit fois d’une manière complète ; une fois, le malade n’a été que soulagé et, pour le dernier cas, le résultat n’est pas indiqué. La guérison de l’amaurose a été toujours subordonnée à celle de la névralgie ; c’est donc celle-ci qu’il faut soigner. (Voy. tome I, NÉVRALGIE FACIALE, p. 708.)
Les amauroses vermineuses céderont également aux anthelminthiques (voy. Ascarides LOMBRicoiDES et ténias). Celles qui sont de provenance saturnine ne réclament pas d’autre traitement que celui de la colique de plomb...
Enfin, les amauroses essentielles, tenant à une débilité générale ou à l’abus des alcooliques, guériront par la privation de l’alcool, par un traitement tonique et reconstituant, et par de bonnes conditions hygiéniques, l’alTection suivante, par exemple.
ARTICLE IV
HÉMÉRALOPIE.
§ I.— Définition.
Tantôt désignée par l’expression de nyctalopie, tantôt par celle d’ héméralopie, quia prévalu, cette affection consiste dans un trouble de la vision sans lésion apparente de l’appareil nerveux optique, et caractérisé par une cécité nocturne, la vue restant à peu près intacte pendant le jour. Quelle que soit l’idée qu’on se fasse de cette affection, on doit la rattacher à un* trouble purement fonctionnel de la rétine.
§ II. — Historique.
four faire l’histoire de l’héméralopie, il faudrait remonter à Hippocrate et descendre toute la série des siècles jusqu’à nos jours. A toutes les époques celte maladie a été connue. Les travaux les plus importants qui lui ont été consacrés appai tiennent aux médecins de la marine et de l’armée de terre : Roussilhe-
(1) Notta, Mémoire sur les lésions fonctionnelles qui sont sous la dépendance des névralqies [Archiv. gén. de méd., 1854, 5e série, t. IV, p. 1, 290, 543).
MALADIES DES YEUX
Chamseru (1), Bomfield (2), Larrey (3) Fonssagrives (U), Netter (5), Audouit (6), Laveran (7), Baizeau (B) et beaucoup d’autres lui ont consacré des monographies intéressantes à consulter. Celle de Baizeau, la plus complète sur ce sujet, est très au courant de la science et favorisera beaucoup notre tâche.
§ III. — Causes.
L’héméralopie a été observée à l’état sporadique , endémique et épidémique: les manifestations épidémiques sont de beaucoup les plus communes. Parmi les causes qui lui donnent naissance, on a invoqué une foule de circonstances, sans qu’on soit encore arrivé à résoudre la question d’origine d’une manière complète.
1° Causes prédisposantes individuelles. — Age, sexes. — Hile frappe tous les âges ; mais c’est certainement l’âge adulte qui y est le plus exposé. Le sexe féminin jouit d’une immunité relative, sans être complètement à l’abri de ses atteintes. La plupart des épidémies relatées ont été observées sur des marins ou des militaires.
Climats et. localités. — La cécité nocturne estime maladie de tous les climats : on l’a crue pendant longtemps l’apanage presque exclusif des climats chauds; mais si l’on consulte le travail de Baizeau, on se convaincra qu’elle a régné à peu près partout ; elle a une certaine prédilection pour les localités basses et situées près des courants d’eau. En France, elle règne à peu près tous les ans dans une ou plusieurs villes de garnison; dans le midi, elle a été constatée à JJHarseilIe, Avignon, Montpellier ; dans-l’est, à Lyon, Mâcon, Besançon; dans le nord, à Lille, Metz, Strasbourg, Verdun, Sedan, etc.; dans l’ouest, à Oléron, Belle-Isle, la Rochelle; au centre, à Paris, Versailles. Elle revient, dans quelques-unes de ces localités, avec une périodicité si constante, qu’elle a pu être considérée comme endémique à Strasbourg, Metz, etc.
Saisons. — Les épidémies apparaissent ordinairement au printemps, disparaissent en été, reviennent en automne, mais les cas sont moins nombreux qu’au printemps.
2° Causes efficientes. — Elles ont été rangées sous trois chefs principaux : les influences atmosphériques, la réverbération solaire, l’alimentation.
a. Influences atmosphériques. — Les transitions de la température du jour à la nuit dans les pays chauds; les refroidissements de la nuit pendant les factions que sont obligés de faire les soldats et les marins, ont été considérés par beaucoup de médecins comme les causes les plus actives de l’héméralopie ; mais le fait de la circonscription des épidémies à un petit groupe d’individus placés dans les mêmes conditions, relativement aux refroidissements, que d’autres personnes vivant dans la même localité, doit faire rejeter les influences atmosphériques au rang des causes accessoires.
(1) Roussilhe-Chamscru, Recueil de la Société de médecine, 1786 et 1797.
(2) Bomfield, Transactions médico-chirurgicales, t. III, p. 32.
(3) Larrey, Clinique chirurgicale, t. IV et V.
(4) Fonssagrives, Hygiène navale. Paris, 1850, p. 354,
(5) Netter, Gazette médicale, 1854, p. 122.
(6) Audouit, De T héméralopie, thèse de Paris, 1855, n° 49.
(7) Laveran, Sur T héméralopie [Gazette hebdomadaire, 1858, p. 730).
(8) Baizeau, De T héméralopie épidémique ( Recueil des mémoires de médecine et de chirurgie militaires , 1861, 3e série, t. VI, p. 81 et 177).
HÉMÉRALOPIE. — SYMPTÔMES.
b. Réverbération. — La réflexion des rayons solaires sur des corps brillants et polis, sur- les eaux de la mer, sur le sable, sur la neige, sur les murailles nouvellement blanchies, a été accusée de produire l’héméralopie par Jobit (l),Wharton (2), par Fleury et Fonssagrives. Cette étiologie ne peut ûtre acceptée, il nous semble, si l’on considère que les épidémies se produisent au printemps et à l’automne, rarement en été, qu’elles épargnent les personnes qui par métier sont le plus exposées à la réverbération solaire, telles que les habitants de la campagne au moment de la moisson.
c. Alimentation. — Une alimentation insuffisante par sa variété, réunie à toutes les causes débilitantes susceptibles de produire le scorbut, est aussi, de l’avis de beaucoup d’observateurs, la cause la plus active de l’héméralopie. Cette opinion a pour elle un grand nombre de faits : en Podolie, d’après Meissner, beaucoup d’habitants sont affectés d’héméralopie pendant le carême ; Joseph Frank (3) a fait des remarques analogues ; les épidémies d’héméralopie coïncident souvent avec celles de scorbut, une fois sur trois d’après Audouit. Les officiers et sous-officiers, c’est-à-dire les personnes relativement bien nourries, sont respectés; les épidémies sévissent sur les prisons, les pensionnats, les garnisons, pendant les voyages de long cours : dans de pareilles circonstances un vice de l’alimentation rend seul un compte suffisant des faits. Aussi, Lefrapper, Audouit, Dutroulau, Laveran, sontils partisans de l’étiologie qui admet l’appauvrissement de l’économie comme cause de l’héméralopie. Ce n’est pas qu’on ne puisse faire quelques objections à cette opinion : on ne s’explique pas trop comment, dans une seule ville de garnison où l’alimentation est la même pour toute la population militaire, une caserne est frappée, alors que les casernes voisines sont respectées,
§ IV. — Symptômes.
Le symptôme dominant, le seul qui ait d’abord attiré l’attention, est la cécité quise produit à la tombée de la nuit, à l’instant où le soleil disparaît, sous l’horizon ; elle persiste pendant toute la durée de la nuit et la vision ne revient distincte qu’avec le lever du soleil. La cécité nocturne n’est pas toujours complète : des malades voient à une distance plus ou moins grande la lumière d’une bougie, mais ils sont pour la plupart incapables de se diriger. Pendant le jour, la vue est également notablement allaiblic, et il suffit de placer les malades dans un endroit obscur, pour qu’ils soient immédiatement privés de la vue, ce qui prouve que l’altération de la vision est permanente et nullement intermittente, seulement elle est diminuée et il lui laut une grande quantité de rayons lumineux. L'affaiblissement de la vue peut être tel quelquefois que le malade a de la peine à se diriger au milieu de la journée, mais c’çst là un fait exceptionnel.
Il existe quelques symptômes considérés comme constants par certains auteurs et qui pourtant ne sont qu 'accessoires, parce qu’ils manquent souvent, ce sont: l’injec. lion de la conjonctive, un léger larmoiement, la dilutation de la pupille, des douleurs de tète, et cette altération décrite par Uitot (A) et Vlllemin(5), et qui consiste en
(1) Jobjt. thèse de Montpellier, 1829.
(2) Wharton, Amer. Journ. of the med. science , 1834.
(3) Joseph Frank, Pathol, interne , t. IH, p. 542.
(4) Uitot (de Bordeaux), Lésion conjonctivale (Bulletin de l’Académie de médecine,
28 avril 1863, t. XXVIII, p. (il 9).
(5) Villemin, Altération épithéliale de la conjonctive dans /'héméralopie ( Gazette hebdomadaire, 1863, p. 832).
MALADIES DES YEUX
su
une petite tache située sur la conjonctive, tout près de la cornée, tache blanchâtre, à surface dépolie, autour de laquelle circulent les larmes sans la mouiller, comme autour d’une tache d’huile. Cette petite lésion n’est autre chose qu’une desquamation épithéliale et ne saurait être considérée comme pathognomonique et encore moins comme la cause de la cécité, puisqu’elle ne s’observe pas dans tous les cas. L’examen ophthalmoscopique ne fait rien découvrir au fond de l’œil, et l’anatomie pathologique n’a révélé que des lésions insignifiantes.
§ V. — Marche, durée, terminaison.
La marche de chaque cas en particulier est assez régulière. I.a maladie se termine en huit ou quinze jours sans laisser de traces.- Ce n’est que tout à fait exceptionnellement (Baizeau) qu’elle passe à l’état chronique. L’épidémie dans son ensemble dure trois ou quatre mois, puis disparaît, mais souvent pour revenir à la même époque; elle s’attache à un régiment, le suit dans ses différents cantonnements et ne l’abandonne quelquefois qu’au bout de quatre ou cinq ans.
§ VI. — Diagnostic.
L’héméralopie a des symptômes si tranchés, qu’il est fort difficile delà confondre avec une autre maladie; l’amaurose au début consiste bien dans l’affaiblissement de la vue, mais cet affaiblissement est très-marqué pendant le jour, et il s’accompagne souvent de lésions de la rétine et de divers symptômes subjectifs qu’on ne rencontre pas dans l’héinéralopie. Il existe cependant une maladie de la rétine qui débute par la cécité nocturne; c’est la rétinite pigmentaire ou tigrée. Au début ou pourrait la prendre pour une héméralopie, mais sa durée indéterminée, ses lésions constantes, sa gravité très-grande, la séparent ncttementdela cécité nocturne idiopathique. Ne serait-ce pas à la rétinite pigmentaire qu’il faudrait rapporter ce fait singulier, rapporté par Cunier (1), d’une famille dont 85 membres, 48 hommes et 37 femmes, furent atteints d’héméralopie dans l’espace de 190 ans : un certain Nougaret, dit le Provençal, était venu s’établir à Vandemian, près de Montpellier, et avait transmis à ses descendants la maladie dont il était atteint.
§ VII. — Pronostic et traitement.
Le pronostic n’a rien de sérieux pour ce qui regarde la perle de la vue ; mais au point de vue des accidents dont il peut être la cause et du service militaire, il offre des inconvénients et des dangers. On a vu des soldats privés de la vue nocturne se précipiter des remparts et se tuer. A Sébastopol, pendant la guerre de Crimée, il n’y avait plus assez de soldats valides pour monter la garde dans quelques régiments (Baizeau).
Beaucoup de médicaments ont été employés contre l’héméralopie. En est-il un seul qui soit réellement efficace ? on peut en douter ; mais comme la maladie guérit d’elle-même en quelques jours, si l’on soustrait le malade aux conditions présumées qui ont donné naissance à son affection, nous n’avons guère à regretter l’inefficacité de la thérapeutique.
Du temps d’Hippocrate ou considérait le foie de bœuf comme un spécifique et l’on en faisait manger aux malades. Gallien vantait la fumigation d’une décoction du
f i) Florent Cunier, Annales de la Société de médecine de Gand, 1838.
OPHTHALMITIS. — CAUSES ET VARIÉTÉS. 87. r»
même organe. Baizeau a expérimenté ce singulier remède, et ne lui a pas trouvé d’avantage sur les fumigations d’autres décoctions émollientes.
\Tetter a annoncé qu’il guérissait en quatre ou cinq heures les malades, en exerçant leur vue dans des cabinets ténébreux ; mais celte gymnastique oculaire n’a pas donné aux autres observateurs les résultats merveilleux qu’en a obtenus Netter.
Il est inutile d’indiquer tous les médicaments, tous les collyres vantés contre l’ héméralopie ; quelques purgatifs légers, des fumigations émollientes, sont tout ce qu’il est permis de tenter contre une maladie qui guérit seule.
Nyctaiopie. — Cette maladie est l’opposé de l’héméralopie : elle aurait pour double caractère de priver les malades de la vue diurne et de leur permettre de voir pendant la nuit, mais elle est tellement rare, et les observations sur lesquelles elle repose si incertaines, qu’il suffit de l’avoir nommée.